TRENTIÈME LEÇON
DE LÀ FOLIE RELIGIEUSE
Sommaire. - Que faut-il entendre par monomanie ou délire partiel? - Folie religieuse. - Sa fréquence à notre époque. - Hisloire de deux malades. - Folie religieuse îi forme exallée, ou Ihéomanie. - InHuence de la naissance et de l'éducation. - Influence de la puberle.- Période du développement de la folie religieuse. - Hallucinations de la vue et de l'ouïe. - Incapacité du travail. - Activité inquiète. - Exc.talion sexuelle. - Mode de début. - Épidémies de délire mystique - Idées ambitieuses. - Période d'état de la théomanie. - Règne des ba lucinalions. - Mutilations. - Castration. - Cruc.flcation. - Sacrifices humains. -Période de déclin.- Pronostic. ^ • .
Polie religieuse à forme déi^ressive ou démonoman.e. - Trois formes. - Causes souvent frivoles en apparence. - Maladie plus fréquente chez les protestants. - Conséquences. - Mutilations. - Meurtres. - Croyance à l'immortalité. - Impulsion au suicide. - Damnes. Possédés. - Sorciers. - Pratiques des sorciers. - Pronostic moins grave que dans la forme exallée.
Messieurs,
Nous venons d'étudier avec soin les délires systématisés : il nous faut maintenant examiner un état mental qui se rapproche de cet ordre de psychoses, sans se confondre absolument avec elles.
Depuis longtemps je me suis proposé de traiter devant vous la question des délires partiels, qui manque au programme de nos leçons et qui présente cependant, soit au point de vue doctrinal, soit au point de vue clmique et pratique, une importance de premier ordre.
Il est encore aujourd'hui, parmi les grands héritiers de
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l'école française, des aliénistes restés fidèles à la doctrine d'EsquiroI, et qui admettent l'existence des monomanies.
Ils demeurent convaincus qu'un seul genre de conceptions délirantes, une seule espèce d'impulsions pathologiques peut envahir la scène intellectuelle sans porter préjudice, pendant un temps assez long du moins, à l'équilibre des autres facultés. Cette opinion, nous devons en parler avec respect, car c'est l'opinion de nos anciens, c'est l'opinion de nos pères, c'est l'opinion de nos maîtres.
Et cependant, l'axe intellectuel de la génération présente s'est entièrement déplacé à cet égard. Falret père, un dès premiers, s'est élevé avec une énergie soutenue contre la doctrine de la monomanie; presque isolé à son époque, considéré surtout comme un logicien avide de controverse et s'attachant à des questions de mots, Falret a vu ses idées triompher graduellement, même pendant sa vie, et aujourd'hui son triomphe est bien complet.
On reconnaît, en effet, qu'il existe chez les aliénés un trouble général des facultés intellectuelles et morales, une perturbation d'ensemble des fonctions cérébrales ; on reconnaît que, longtemps avant de présenter un affaiblissement de la mémoire ou du raisonnement, plus d'un aliéné présente une perversion totale des sentiments, des affections et des instincts ; et plus on marche dans cette voie, plus on s'attache à cette analyse, plus on approfondit le problème, plus on demeure convaincu que les manifestations psychologiques de la folie constituent un ensemble dont on ne saurait logiquement démembrer les parties. Telle est, du moins, aujourd'hui l'opinion presque universellement admise.
Il n'en est pas moins vrai que, dans certaines formes de délire, les aberrations mentales se groupent autour d'un
centre commun et constituent une prédominance en faveur de certaines idées, de certaines tendances, qui semblent absorber pour ainsi dire tout ce qui les entoure, et imposent une sorte de conscription forcée à toutes les facultés de l'individu.
Et si j'ai choisi la folie religieuse pour sujet de cette conférence, c'est d'abord parce que cette forme de vésanie offre un type accompli de délire partiel ; c'est ensuite parce qu'elle est bien plus fréquente qu'on ne le pense en général. En effet, dans les livres classiques, dans les mémoires qui se publient tous les jours, on voit se produire une assertion que je regarde comme erronée. On dit que la folie religieuse est en décroissance, qu'elle n'est plus de notre siècle; qu'aujourd'hui les soucis matériels, les agitations de la politique ont détourné les intelligences de cette toie et leur ont tracé un sillon tout nouveau.
Messieurs, si les formes extérieures de la société peuvent changer, la nature de l'homme ne change jamais ; il y aura toujours des religions, parce que le sentiment religieux est un élément primordial de l'esprit humain. Sans doute on ne voit point aujourd'hui, comme au temps des croisades, un peuple tout entier partir flamberge au vent pour aller pourfendre les infidèles. Mais je suis porté à croire que, même aux temps où l'exaltation religieuse présentait la plus vive intensité, la masse de la population était assez indifférente :1e peuple, en général, partage assez volontiers l'opinion des Chinois, pour lesquels la religion est certainement une chose excellente, mais le commerce vaut encore mieux.
Or, s'il est un fait démontré par l'histoire, c'est que les idées religieuses acquièrent une prédominance marquée aux époques d'agitation, de lutte et de réforme. C'est surtout au moment où les religions se fondent et s'écrou-