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ÉTAT MENTAL DES CHOUÉIQUES

Au premier degré, ce que l'on constate surtout chez les jeunes choréiques, c'est une irritabilité malsaine, qui se traduit par des colères violentes, h propos des contrariétés les plus futiles. En même temps il existe une extrême mobilité des idées. Les moindres courants suffisent pour changer la direction de l'esprit, et l'on voit les malades passer du rire aux pleurs, de la tristesse à la gaieté avec une facilité vraiment inquiétante.

Ce sont là, dira-t-on, des troubles légers ; mais au second degré de la maladie on assiste à des phénomènes plus graves.

C'est d'abord la mémoire, la plus fragile de toutes les facultés intellectuelles, qui subit l'influence morbide. Elle reçoit plus difficilement les impressions, elle les conserve moins fidèlement, et son amoindrissement est d'autant plus facile à constater qu'il coïncide avec la perte de la faculté d'attention, à laquelle Esquirol attachait une si grande importance en psychologie morbide.

Incapables de fixer leur attention pour apprendre, incapables de retenir ce qu'ils ont appris, ces enfants baissent rapidement parmi leurs camarades et tombent au dernier rang, lorsqu'à l'affaiblissement de l'attention et de la mémoire se joint l'amoindrissement de l'acuité intellectuelle. Ils se trouvent alors dans un état d'hébétude et d'engourdissement qui les rend presque semblables aux idiots.

C'est ici le cas de vous faire observer que beaucoup d'idiots sont choréiques et présentent d'autres troubles de la motilité. Je vous ai fait voir, il y a peu de jours, unejeime fille choréique dont la physionomie, assez agréable, semble annoncer un degré d'intelligence que viennent démentir aussitôt sa manière d'être et son absolue incapacité. Cette enfant n'a jamais pu apprendre à lire, et bien certainement

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la cliorée se rattache ici à un vice fondamental d'organisation cérébrale.

On rencontre aussi la chorée chez des enfants nerveux et irritables qui, sous une influence quelconque, sont devenns anémiques, et c'est là peut-être la véritable raison de l'énorme influence exercée sur cette névrose par le rhumatisme et les affections organiques du cœur.

Mais l'excitabilité exagérée des muscles volontaires coïncide chez eux avec unehyperesthésiedelapeau sur laquelle Ludwig Meyer a attiré l'attention ; et cette hyperestliésie périphérique coïncide avec une hyperesthésie morale qui se retrouve au fond des troubles intellectuels que je vous signale ici.

L'excitabilité morbide, l'irascibilité peuvent aller jusqu'à un véritable état d'aliénation mentale sans conceptions délirantes, sans hallucinations et sans aucun trouble intellectuel proprement dit. On constate même, chez certains malades, un développement remarquable de l'intelligence.

Mon ami le docteur Mesnet m'a montré, il y a plusieurs années, un jeune choréique, âgé d'environ quatorze ans, qui présentait au plus haut degré le type de cet état morbide. Il était fils d'un cardiaque, d'un caractère extrêmement violent, et qui, à la moindre contrariété, déchirait les draps et les rideaux de son lit. Notre malade n'avait pas hérité de la cardiopathie de son père, mais il reproduisait avec exagération toute la violence de son caractère. A neuf ans, il avait été très effrayé par l'entrée des troupes dans Paris, à la fin de la Commune ; il en était résulté un ictère assez intense, et, à peine guéri de sa jaunisse, il était devenu choréique.

A mesure qu'il avançait en âge, il devenait de plus en

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plus difficile à vivre. Envoyé à l'ocole, il s'y montrait, au contraire, un élève fort intelligent et y remportait presque tous les prix. Mais en grandissant, il devenait incapable de supporter la moindre contrariété. Grossier avec ses parents, violent avec ses frères, il lui est arrivé plus d'une fois de renverser la table pendant un repas, de casser les carreaux, de frapper son père et son grand-père, et les petits enfants de la maison.

Enfin, l'excès de ses mauvais procédés a décidé ses parents à le faire interner. Quand nous l'avons vu, il était relativement calme depuis trois semaines, mais s'il évitait les accès d'emportement, il était sans cesse agité, ne pouvant pas rester en place, ni se livrer à un travail régulier. Toute contrainte lui était insupportable, toute attention prolongée lui était impossible. Le sommeil était troublé, il avait des rêves effrayants, il criait et parlait en dormant. Mais si l'équilibre des facultés intellectuelles était visiblement troublé chez lui, il ne présentait aucun symptôme d'une perversion du jugement. La mémoire et l'intelligence étaient plus actives que de coutume, et l'on ne pouvait pas appliquer à cet état intellectuel le nom de folie; c'était un impulsif et non un vésanique. Mais qui ne voit combien un pareil état intellectuel est éloigné de la normale?

Nous avons appris depuis que ce jeune homme, aujourd'hui guéri, exerce la profession de couvreur, qui semble, au premier abord, peu appropriée à son état soit physique, soit intellectuel.

Cependant il est des choréiques chez qui l'on constate de véritables symptômes d'aliénation mentale ; et d'abord, on rencontre chez certains d'entre eux de véritables hallucinations; elles portent surtout sur le sens de la vue, comme chez les hystériques et les épileptiques. Elles sont surtout

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hypnagogiques, c'est-à-dire se produisant au moment même oîi commence le sommeil. Enfin elles ont toujours un caractère pénible et terrifiant. Quelquefois aussi il existe des hallucinations de l'ouïe, du toucher et du sens génital; mais leur importance est beaucoup moins grande que celle des hallucinations visuelles.

A côté de ce phénomène, il existe un véritable délire de la phonation. Chez certains malades, il est des paroles, toujours les mêmes et souvent vides de sens, qui sont involontairement répétées par le sujet ; ce sont assez souvent des obcénités, quelquefois des injures grossières et toujours des absurdités. Un officier, cité par Arndt, s'écriait à chaque instant : Schwein iird, expression grossière et vide de sens.

Une dame, fort connue dans la haute société parisienne, avait scandalisé tout le cercle de ses connaissances par des propos d'une crudité vraiment extraordinaire, qui lui échappaient à chaque instant. « Mes idées, disait-elle, sont des chevaux emportés que je ne puis maîtriser. » Arndt compare cet état à l'obsession démoniaque, état dans lequel les malades vomissent à chaque instant des blasphèmes et des grossièretés, contrairement à leur propre volonté.

Il est un point capital qui sépare ces malades des épileptiques : c'est que les troubles psychologiques s'amendent notablement quand l'intensité des mouvements choréiques diminue ; il n'y a point ici, comme dans l'épilepsie et dans Thystérie, de balancement entre l'intensité des troubles intellectuels et celle des accidents convulsifs. C'est là un caractère dont l'importance ne saurait vous échapper.

Nous arrivons maintenant à la véritable folie choréique, telle que nous l'observons quelquefois dans les cas de chorée très intense.

DE LA POLIE'^CIIORàQdE.

La folie choréique peut se présenter sous trois formes principales.

La première est constituée par un délire incohérent, avec excitation maniaque. Le malade s'abandonne à un mouvement perpétuel qui diffère psychologiquement de l'agitation de la manie en ce que les actes, ébauchés en quelque sorte, ne sont point accomplis, ou du moins n'arrivent point à leur terminaison ; c'est un chaos d'impulsions contradictoires, sans but apparent, sans ordre et sans aucun plan.

Un trouble analogue s'observe dans les rég-ions de l'intelligence ; il existe un chaos des idées, une incohérence absolue, accompagnée de mouvements involontaires et de çoups portés au malade par lui-même. Ce délire s'accompagne de grimaces épouvantables, de contorsions et de paroles absolument dénuées de sens. On voit que le trouble intellectuel participe à la nature même de la chorée. Ajoutons qu'il peut guérir comme elle et par les mêmes moyens. Aussi, d'après Marcé, le pronostic est-il relativement favorable.

En second lieu, il existe une manie choréique décrite par Marcé, Russel et L. Meyer. Ce trouble psychologique, d'après Marcé, débute par les hallucinations, qui, presque toujours, affectent la vue. Il se caractérise par une agitation extrême, accompagnée d'actes violents. Le sujet déchire ses vêtements, frappe les murs et pousse des cris aigus; le pouls est accéléré, la langue est sèche, et le malade est dans un état typhoïde qui présente quelques analogies avec le délire aigu fébrile.

Nous en citerons un exemple d'après L. Meyer (1). Une

(I) Westphal, Archiv, fUr Neurologie, etc., t. Il, p. 537.

CoG DES rOI.lES NIÎVROT'ATIIIQUES.

fille vig'oai'cuse, de vingt-deux ans, domestique, couchaîi ,| depuis quelque temps dans un logement humide. Un jour, 3 sans autre prodrome, elle éprouve un violent mal de tête. | Bientôt elle s'aperçoit que les mouvements de la main ( droite deviennent maladroits et peu sûrs. La chorée atteint I les deux bras et tend à se généraliser. La malade est transportée à l'hôpital, oiï elle est mise en traitement pendant quinze jours, lorsqu'un délire violent, survenu brusquement, la fait transférer à l'asile des aliénés. Pendant quatre jours, elle reste en proie à une manie des plus violentes : elle crie, elle déchire ses vêtements, elle éprouve des terreurs paniques; enfin, elle est tourmentée par des hallucinations de toutes sortes. Elle saute brusquement à bas de son lit, et veut enfoncer la porte de la salle, sous prétexte que sa mère l'appelle. Elle prétend que sa chemise la brûle; elle l'arrache et se met toute nue. De temps en temps, elle éprouve des accès de fureur, pendant lesquels elle fait les grimaces les plus épouvantables et se mord la face interne des joues et des lèvres.

Ces accidents ont pour cortège une fièvre intense, avec une insomnie absolue et une augmentation manifeste des mouvements choréiques, mais on ne constate aucun signe de rhumatisme.

La crise se produit au bout de quatre jours ; il se forme une parotidite avec abcès. Les accidents nerveux disparaissent alors comme par enchantement, et, parvenue à la guérison complète, la malade quitte Tasile deux mois après < son entrée.

Le cas que nous venons de rapporter peut être consi'Iéro comme un type de manie choréique. Cet état si grave se termine habituellement par la guérison, qui survient, en général, d'une manière lente et progressive, bien que le

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rétablissement de la raison puisse s'opérer brusquement, comme nous venons de le voir.

Dans les cas qui se terminent fatalement, l'autopsie révèle des phénomènes congestifs. On rencontre quelquefois de la méningite avec exsudation, et, dans un cas cité par Meynert, il existait des lésions du corps strié. Souvent aussi Texamen anatomique ne montre aucune lésion, et l'on est en droit de conclure à un trouble purement névropatliique.

Une troisième forme de la folie choréique est celle qui prend le masque de la mélancolie. Leidesdorf décrit un état de mélancolie anxieuse, avec sentiment d'angoisse et hallucinations de la vue, qui s'unit à des accidents choréiques d'une grande intensité. Cette forme dépressive peut également donner lieu, d'après Arndt, à un véritable délire des persécutions.

D'une manière générale, le pronostic delà folie choréique est relativement favorable. Dans la plupart des cas, la maladie se termine, après un espace de temps variable, par la guérison. Notons, cependant, la fréquence des récidives et la possibilité d'une terminaison par la démence. Enfin, comme nous l'avons vu, dans des cas les plus aigus, la maladie peut se terminer par la mort.

Le traitement de la folie choréique comporte des indications générales qui se rattachent à la névrose prise en ellemême, et des indications spéciales qui s'appliquent au délire considéré à part. Dans les cas de maladie aiguë, les bains tièdes, avec irrigations froides sur la tête, ont souvent donné des résultats favorables. On a préconisé, dans le même but, les bains sinapisés. Dans les cas très violents,

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on a quelquefois administré le chloroforme en inhalations; mais cette pratique nous paraît dangereuse. En tout cas, nous préférons avoir recours aux antispasmodiques de toute espèce, et, en particulier, au tartre stibié, associé à l'extrait aqueux d'opium. Plus tard, quand le malade, sorti de la période aiguë, semble atteint d'une torpeur profonde de l'intelligence, les toniques, le fer, les préparations phospliorées et le quinquina, seront naturellement indiqués.

Il est d'autres névroses qui peuvent |jouer un rôle dans la production des maladies mentales. Nous nous contenterons, pour le moment, d'en signaler deux : le goitre exophtalmique et la paralysie agitante.

Lq goitre exophtalmique s'allie très fréquemment à un état mental bizarre et manifestement irrégulier. Les malades sont fantasques, difficiles à vivre, portés à la colère et sujets à de violentes antipathies contre les personnes de leur entourage, et plus particulièrement contre ceux qui ont été l'objet de leur affection. Mais à ces inégalités de caractère peut succéder une véritable psychose. Le plus souvent, cette maladie prend la forme d'une mélancolie avec agitation, souvent accompagnée d'hallucinations delà vue et de l'ouïe. Ces accidents sont accompagnés d'angoisse précordiale, de vertige, et d'un sentiment vague d'inquiétude et de malaise.

Dans une autre forme, les symptômes sont ceux de la manie aiguë, avec agitation et besoin de mouvement. .

Il est à remarquer que presque tous les cas de goitre exophtalmique dans lesquels la folie a été observée se rapportent au sexe féminin, et dans plusieurs des observations qui ont été publiées, l'hystérie jouait évidemment un rôle important. Il n'en est pas moins vrai qu'indépendamment

GOITnE EXOPllTALWÎQUlî. PAnALYSlË DIGITALE. 689

de toute autre névrose, la maladie de Basedow peut incontestablement produire des troubles intellectuels.

La paralysie agitante, à son tour, peut se compliquer de folie. Presque tous les sujets atteints de cette maladie ont un caractère étrange, irritable et difficile. Mais, dans quelques cas qu'il m'a été donné d'observer, il existait un véritable état d'aliénation mentale, accompagné quelquefois d'illusions et d'hallucinations (1). D'autres observateurs ont confirmé, depuis, cette manière de voir.

Les troubles intellectuels de la paralysie agitante prennent tantôt la forme de la lypémanie ou du délire des persécutions, tantôt celle de la stupeur, avec affaissement intellectuel. Ces troubles ne sont pas permanents ; ils paraissent s'exagérer quand les accidents du côté de la sensibilité s'aggravent, et ils tendent, au contraire, à disparaître quand le tremblement diminue ou cesse absolument. Aussi ne sont-ils point fréquents à cette période, où la rigidité tend à remplacer la trépidation. En même temps, ils sont susceptibles d'être améliorés par tous les modes de traitement qui peuvent amener une sédation des troubles de la motilité.

Nous avons esquissé les troubles intellectuels qui se produisent dans les principales névroses, et nous croyons utile de faire ressortir, à cette occasion, les rapports intimes qui unissent ces troubles fonctionnels, ces maladies sans lésions, aux troubles psychologiques qui, à leur tour, ne laissent, le plus souvent, aucune trace de leur passage dans les régions intellectuelles de l'encéphale. C'est qu'il existe une connexion intime entre les troubles de la motilité et ceux

(I) Bail, l'Encéphale, 1882, p, 22.

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de la pensée; il existe incontestablement des états convulsifs de l'intelligence, et l'excitation portée sur un certain ordre de cellules des centres moteurs peut aisément se transporter sur les centres psychiques, et cela presque sans aucune transition. Le lien intime qui unit l'aliénation mentale aux troubles fonctionnels du système nerveux vient évidemment jeter une vive lumière sur le mécanisme qui produit ces états psychologiques et nous console, pour ainsi dire, de l'absence si souvent constatée de lésions anatomiques positives et précises (1).

Nous allons maintenant aborder l'étude des folies diathésiques, dans lesquelles une disposition générale de l'éconormie vient manifestement présider aux troubles de l'entendement et fournir une base plus évidemment matérielle aux désordres de l'esprit. Parmi les diathèses qui peuvent se lier à la folie, nous en avons choisi deux : le rhumatisme et la tuberculose, dont les rapports avec l'aliénation mentale feront l'objet de notre prochaine leçon (2).

(1) Nous avons simplement voulu signaler ici un fait d'observation clinique, sans nous embarquer dans aucune théorie.

(2) L'existence même des diathèses est aujourd'hui fortement contestée ; mais tout le monde admet l'inlluence que certaines prédispositions de l'organisme exercent sur la réceptivité du sujet pour certaines maladies. Nous croyons donc pouvoir conserver cette expression, sans entrer, pour la justifier, dans des discussions qui nous entraîneraient bien loin dans la pathologie mentale.

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