DÉLIRE DES PERSÉCUTIONS
gnards n'ont pas les mêmes persoculions que les citadins. Chez le paysan, les sorciers jouent un rôle prépondérant, tandis que les ouvriers attribuent plutôt leurs misères à la physique et à tous les moyens que met en œuvre la science et dont ils ne possèdent qu'une connaissance imparfaite.
Le délire des persécutions peut en rester à cette étape initiale et c'est là, selon M. Lasègue, le véritable type de la maladie ; mais à cette donnée primitive peuvent se joindre des conceptions nouvelles qui constituent un délire parallèle au premier. C'est alors que le malade se décide à faire un choix parmi ses ennemis et à se reconnaître des persécuteurs individuels, qui le plus souvent sont pris dans son entourage immédiat et parmi ses supérieurs hiérarchiques. Un curé s'en prend à son évêque, un capitaine à son colonel, une femme à son mari, un hypochondriaque à son médecin.
Mais, pour bien comprendre la filiation des idées et l'évolution de la maladie, il faut remonter jusqu'aux origines de l'individu et quelquefois même au-delà de sa 'naissance. Souvent, en effet, on retrouve dans les antécédents de famille les premiers vestiges de ce délire qui n'acquiert son entier épanouissement qu'à la deuxième ou à la troisième génération. L'hérédité s'établit soit dans une famille d'aliénés, soit chez une race qui présente d'autres formes de névropathie, et il n'est pas rare en effet de retrouver des hystériques, des convulsifs ou des excentriques, parmi les ascendants des persécutés. Cependant la règle n'est point absolue, et certains persécutés sont issus de parents absolument sains, du moins en apparence. Et cependant, un génie malfaisant semble avoir présidé dès le début à leur destinée. Lorsqu'ils ont été dès le début l'objet d'une attention intelligente, on les voit souvent, au sortir
de l'enfance, au momenl où l'intelligence se développe et lorsque le papillon va sortir de la chrysalide, on les voit rester sombres, mélancoliques et se tenir à l'écart de leurs camarades, qui se livrent avec emportement aux jeux et à la gaieté de leur âge. Très souvent ces dispositions d'esprit se lient à un orgueil peu justifie, mais qui constitue un vice primordial. Sans doute ces premières déviations ne sont point encore le délire, elles représentent pour ainsi dire la pente sur laquelle l'esprit va s'abandonner. Mais un peu plus tard, et surtout vers l'époque de la puberté, l'observateur attentif peut démêler les premières traces de la folie, d'est souvent au collège que se développent pour la première fois les conceptions délirantes et les idées de persécution. Il m'est arrivé d'en observer moi-même quelques cas et je vous en citerai un exemple qui me paraît concluant.
J'avais parmi mes camarades un jeune homme fort aimable, d'un physique agréable et d'une intelligence très développée, surtout par certains côtés. Rien de plus facile que de se lier avec lui ; mais une fois les relations commencées, on était frappé d'une sorte de mécontentement qui semblait dominer son caractère tout entier. Rien ne paraissait le satisfaire et, chose étrange, le même sujet de plainte revenait à chaque instant dans ses conversations. Il attribuait à ses parents les plus mauvaises intentions h son égard. A l'entendre, son père et sa mère avaient été, dès le jour de sa naissance, ses pires ennemis.
Pour moi, élevé dans des idées absolument différentes, j'étais d'abord choqué de voir ce jeune homme manquer absolument de respect pour ses auteurs; mais, subissant à la fin son influence, j'avais fini par croire que ses plaintes étaient réellement fondées. Lorsque plus tard je fus introduit