ÉTAT INTELLECTUEL DES VIEILLARDS
pants de longévité intellectuelle {i). Mais dans la très grande majorité des cas, un temps d'arrêt se manifeste à partir de l'âge de cinquante ans, au point de vue de l'évolution psychique. Le caractère le plus saillant de la sénilité de l'esprit à son premier degré, c'est l'impossibilité d'acquérir des idées nouvelles et de comprendre ce qui sort des habitudes routinières de l'existence. Bientôt la mémoire et l'imagination s'affaiblissent, et lorsqu'on arrive à un grand âge, les sentiments affectifs s'émoussent à leur tour. Le jugement subsiste pendant longtemps au milieu de toutes ces ruines ; quand il s'affaisse on arrive à la véritable démence. Mais longtemps avant de parvenir à ce degré suprême, l'affaiblissement intellectuel se traduit par de l'irritabilité de caractère, signe évident d'une faiblesse morale; par la difficulté de plus en plus manifeste de tout travail intellectuel, enfin par la fatigue qui survient promptement et paralyse l'action des facultés mentales. Nous avons connu des hommes éminents, vieillards pleins de finesse et d'esprit, mais qui ne pouvaient supporter une conversation prolongée sans baisser visiblement et donner des marques de faiblesse. Une heure de travail suffisait pour épuiser les forces agissantes de leur intelligence.
A côté de ces phénomènes vient se placer la perte du sommeil. Le vieillard dort peu et mal, et l'on doit voir dans ce sommeil imparfait une faculté qui s'amoindrit et une fonction qui tend à disparaître.
Tous ces symptômes peuvent se manifester d'une manière précoce et longtemps avant le terme fixé par la nature. La misère, l'alcoolisme, une nourriture imparfaite, enfin de mauvaises conditions hygiéniques sont incontestablement au nombre des causes qui peuvent amener ce pré- (l) Proust, Traité d'hygiène, 2« édition, 1881, p. 32o.
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coce aiî'aiblissement intellectuel. Au reste, les intelligences peu développées résistent beaucoup moins aux progrès de l'âge que les esprits qui ont reçu un certain degré de culture.
Ce sont là des phénomènes pour ainsi dire physiologiques: c'est l'état normal de l'intelligence dans un âge avancé. Entrons maintenant dans le domaine de la pathologie.
La démence sénile est rare avant soixante ans. Elle débute de deux façons différentes : tantôt- par une excitation morbide, tantôt par un affaissement insidieux.
Certains vieillards présentent, à un moment donné, une activité insolite ; ils se livrent à des exercices depuis longtemps abandonnés, font de longues courses, reprennent leurs anciennes études et se lancent souvent dans des entreprises hasardeuses. Une excitation morbide des fonctions génitales caractérise souvent cette période de la maladie. A cette excitation succède souvent un véritable délire.
La forme la plus commune de cette déviation intellectuelle est une défiance exagérée qui, s'étendant surtout aux proches, aux voisins, mieux encore, aux enfants et aux petits-enfants, finit par dégénérer en un véritable délire de persécutions, qui dans la plupart des cas n'est point accompagné d'hallucinations de l'ouïe. Cette règle n'est point cependant sans exception, et parmi les persécutés séniles, il en est d'hallucinés.
Une autre forme des plus communes, c'est l'hypochondrie. De plus en plus préoccupé de sa santé, le vieillard finit par se créer des maux imaginaires, dont il parle sans cesse et qui finissent par effacer toutes les autres idées dont sa cervelle affaiblie conservait encore l'empreinte.
11 est des vieillards chez qui le délire de la démence se caractérise par une sorte de panophobie. Poursuivis par de folles terreurs, ils craignent les assassins, les voleurs, se
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barricadent dans leur domicile et prennent des précautions tellement exagérées, qu'elles attirent le danger qu'ils croyaient pouvoir éviter.
Enfin, la criminalité est incontestablement l'une des formes les plus fréquentes de la démence sénile. Elle se manifeste très souvent sous forme d'érotisme. On voit les sujets s'abandonner à des impulsions lubriques, se livrer à des exhibitions obscènes et poursuivre de leurs obsessions de jeunes enfants. Le viol exercé dans ces conditions amène souvent ces malades devant les tribunaux. D'autres fois, c'est le vol, l'incendie et le meurtre qui leur sont reprochés. De plus, il existe chez certains vieillards une tendance extrêmement prononcée au suicide. Comme chez les enfants, la cause la plus futile, la moindre contrariété suffit pour leur faire désirer la mort, et quelquefois pour aller volontairement au-devant d'elle.
Notons, comme transition entre la démence sénile à forme délirante et la démence simple de la sénilité, ces cas si fréquents oîi le sujet, calme pendant la journée, éprouve une agitation nocturne des plus manifestes, quitte son lit et ne sait pas tenir en place.
Mais il est une autre forme de démence sénile, de beaucoup la plus fréquente et dans laquelle le délire ne joue qu'un rôle accessoire : c'est la démence simple, qui peut débuter d'emblée ou succéder à l'une des formes délirantes que nous venons de signaler. On voit alors les facultés intellectuelles subir un affaissement rapide et de plus en plus profond. La mémoire est généralement atteinte la première. Une amnésie progressive est souvent un symptôme prémonitoire de la démence. C'est aux souvenirs les plus récents et, suivant l'expression de Kussmaul, les moins adhérents, que s'adresse tout d'abord ce travail de régression,
Tout en conservant un souvenir exact des événements antérieurs de sa vie, le dément oublie souvent ce qu'il a fait, dit ou pensé le jour même. Les impressions nouvelles glissent sur son cerveau sans y pénétrer ou pluLôt sans y être retenues. C'est ce qui explique le radotage qu'on reproche si souvent aux Yieillards affaiblis; n'ayant aucun souvenir de ce qu'ils ont dît quelques instants auparavant, les malades racontent, pour la centième fois, des histoires qu'ils tiennent pour nouvelles. J'ai connu un vieux gentilhomme qui, lorsqu'il faisait une visite, saluait poliment toutes les personnes présentes ; puis, après quelques instants, il recommençait ses salutations comme s'il venait d'arriver, et ce manège se reproduisait plusieurs fois de suite.
L'amnésie fait des progrès incessants, le dément oublie successivement ses connaissances scientifiques et littéraires, puis ses notions professionnelles, puis enfin les langues qu'il connaît, en commençant par les langues étrangères. Chez les sujets qui n'ont jamais parlé que leur langue maternelle, on remarque d'abord l'oubli des noms propres; un peu plus tard, ils oublient certains substantifs et certains verbes et sont atteints d'une véritable aphasie. A un degré plus avancé, ils oublient leur adresse, leur nom, leur âge, leur position. Ils perdent leur chemin dans la rue et ne peuvent plus le retrouver. 11 leur arrive souvent de perdre leurs affaires et de prétendre qu'on les a volés. Enfin, au moment oîi les autres facultés intellectuelles participent à la décadence générale, le jugement s'éteint, les sentiments s'émoussent, ils tombent dans l'incohérence la plus absolue et finissent par ne plus reconnaître leurs propres enfants. Tel est le dernier degré de l'insénescence cérébrale.
L'anatoraie pathologique de la démence offre un haut intérêt et mérite une attention spéciale.