‹ Leçons sur les maladies mentales [electronic resource]Chapitre 215 sur 258 · AFFAIBLISSEMENT DE LA MÉWOIIIE ET LE LA VOLONTÉ · texte numérisé non relu

AFFAIBLISSEMENT DE LA MÉWOIIIE ET LE LA VOLONTÉ

pour payer toutes les consommations, tandis que, chez lui, il refuse de payer ses dettes.

C'est assez vous parler, messieurs, de l'affaiblissement du sens moral ; il nous faut étudier maintenant les altérations que subit une faculté qui joue un grand rôle dans l'exercice de notre activité intellectuelle, la plus délicate et la plus exquise de toutes : je veux parler de la mémoire. Tout homme qui a été atteint d'une affection cérébrale de quelque intensité éprouve une diminution plus ou moins notable de la mémoire. Chez les paralytiques généraux, c'est la première des facultés, la seule quelquefois au début, qui soit atteinte. Un homme bien portant se rend chez un notaire, pour rédiger un acte important ; tout se passe le plus normalement du monde, lorsque, obligé de dire son adresse, il se voit incapable de la retrouver.

Ces faux pas étranges de la mémoire se reproduisent à chaque instant et frappent de stupeur l'entourage des malades. On trouve également, dans leurs écrits, des fautes d'orthographe, qui sont le plus souvent l'indice d'un affaiblissement mnémonique. Les employés de bureau commettent constamment des erreurs de calcul. La table de [ Pythagore est ici un excellent moyen de juger de l'état intellectuel d'un sujet. Quand vous doutez de l'intégrité de l'intelligence d'un malade, faites-le calculer et vous aurez des renseignements positifs sur l'état réel de son esprit.

Mais la faculté qui subit les plus grandes perturbations, chez les paralytiques, est la volonté; l'énergie cérébrale de ces malades est notablement diminuée. Un homme fort inteUigent peut manquer de force morale, tandis qu'un autre de médiocre intelligence peut avoir une énergie beaucoup plus considérable. C'est précisément la faculté qui fait défaut chez les paralytiques. Ils présentent Une

excitabilité toute particulière, et ces colères que provoquent les causes les plus frivoles, les accidents les plus insignifiants, sont les preuves d'une excessive faiblesse intellectuelle, car l'homme véritablement fort ne perd jamais son sang-froid.

Un état qui résulte de la même cause et reconnaît la même origine est cette apathie intellectuelle qui se développe chez beaucoup de paralytiques généraux. Elle est tellement intense, qu'elle ne leur laisse pas assez de force pour se conduire et se mouvoir selon leur volonté. A chaque instant on les voit changer de direction. Toujours pleins d'irrésolution , ils se lancen t dans des entreprises qu'ils abandonnent bientôt. Enfin, on les voit souvent se complaire dans des occupations puériles indignes d'un homme arrivé à un âge mûr.

L'intelligence participe, elle aussi, dès le début, à ces troubles généraux, à cet affaiblissement de l'énergie cérébrale. La lenteur extrême du travail est, chez beaucoup de malades, l'un des premiers symptômes de l'affection. Dans la vie affairée des grandes villes, ce n'est pas seulement l'excellence et la qualité de l'œuvre que l'on exige, c'est aussi la rapidité ; il faut produire chaque jour, chaque heure, une certaine somme de travail. Les paralytiques deviennent de très bonne heure insuffisants, ils ne peuvent rien terminer de ce qu'ils ont entrepris : les artisans se montrent mal habiles, gâchent les matériaux qu'on leur donne, et si l'on exige que la tâche soit recommencée, ils réussissent moins bien la seconde fois. 11 n'y a ici aucune contradiction avec ce que je vous ai dit de leur activité intellectuelle au début, car les productions intellectuelles des paralytiques ne sont presque jamais des chefs-d'œuvre, elles sentent presque toujours l'apoplexie.

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Nous rencontrons ici sur le seuil même de la paralysie générale le trait caractéristique qui domine toute son histoire intellectuelle : c'est l'affaiblissement général. Il se traduit dans l'ordre mental par un défaut de coordination et par des assertions contradictoires. Rien n'est plus fréquent, lorsqu'on s'entretient avec un paralytique au début de sa maladie, que de le voir s'engager dans des récits interminables qui ne peuvent aboutir, car à chaque instant il change d'idée en parlant. Ce sont des impasses intellectuelles, ou plutôt des rivières qui se perdent dans le sable sans jamais pouvoir arriver à la mer.

Si j'insiste sur les troubles psychiques qui se présentent au début de la paralysie générale, c'est que, dans cette période surtout, il importe de faire un diagnostic précis, avant que l'affection ne se soit caractérisée par des lésions plus graves.

Pendant les premiers temps surtout, les malades ont conscience de leur état; ils se plaignent de ne plus pouvoir travailler, de ne plus pouvoir fournir aucune production intellectuelle, et ce symptôme se marie avec le délire hypochondriaque si commun chez ces malades et les remplit de désespoir. Tel était le cas de ce médecin, cité par Schiile, qui, sentant se passer en lui quelque chose de grave, disait : « Je sens que j'ai une atrophie cérébrale, car mon cerveau ne fonctionne plus. » Aussi nous arrive-t-il trop souvent d'être consultés par des malades dont nous sommes obligés de calmer les craintes, et auxquels, fidèles à notre rôle de médecin, nous cherchons à donner une assurance que nous n'éprouvons pas. Ajoutons enfin que c'est parfois par un stade de dépression, par un état de tristesse profonde quelquefois accompagnée d'hallucinations de l'ouïe et d'idées de persécution que débute la paralysie générale.

Vous voyez par là combien il est difficile d'assigner une évolution parfaitement régulière à chacune des phases du délire, et combien il est nécessaire, si l'on veut avoir une idée exacte de ces modifications, de ne pas les attendre, mais bien d'aller les chercher.

Mais la période prodromique est épuisée; le délire éclate avec ses véritables caractères et nul ne peut le méconnaître. Les troubles intellectuels peuvent alors se présenter sous trois aspects différents. Ce sont d'abord et avant tout, les délires expansifs, auxquels appartient la place d'honneur par l'importance capitale qu'ils présentent ; c'est ensuite le délire dépressif; c'est enfin le délire impulsif.

i° Délire des grandeurs, voilà l'expression qui convient le mieux aux malades expansifs ; celle de délire ambitieux est beaucoup moins bonne; car, si nos malades ont du délire des grandeurs, ils ne sont pas orgueilleux ; ils sont en général bons princes. Un tel nous dira : Je suis le maître du monde, après quoi il nous invitera à déjeuner et nous proposera même de nous faire manger trois kilomètres de boudin. Appeler cet homme un orgueilleux, c'est assurément forcer les termes. C'est surtout l'exaltation de leurs paroles qui montre le délire dont ces malades sont atteints.

Rien ne serait plus facile que de réunir des exemples de cette exagération. Je vous ferai seulement remarquer que ces exaltations mêmes peuvent offrir quelquefois une forme modeste. Chez les gens timides, on est frappé de la mauvaise habitude qu'ils ont d'emplo3'er des expressions excessives pour désigner les moindres actes de leur vie. Chez d'autres, au contraire, l'imagination est surchauffée. Le malade est pape, roi, empereur et Dieu, il est plus que Dieu lui-même ; Obergott, disait un malade de Schiile. J'ai

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rencontré le même délire chez un agité que j'observais à Bicêtre dans le service de M. Moreau (de Tours). Ce paralytique, après une longue conversation finit par me dire qu'il était le chef de la police de sûreté générale de l'univers tout entier. — Et Dieu, lui disais-je, qu'en faites-vous? — Dieu, je lui donne cinq cent mille millions de soufflets sur la figure. — L'expression de millions revenait sans cesse autrefois dans la bouche de nos paralytiques, mais depuis nos derniers revers ils l'ont remplacée par celle de milliards.

Cette disposition des paralytiques à se croire supérieurs en toute espèce de matière pourrait être exprimée sous la forme d'une équation : Ego = 00 .

Dans ce délire qui peut aller depuis un simple sentiment de satisfaction intime jusqu'aux plus extrêmes limites de l'orgueil, il est des points qu'il faut signaler. Dans les œuvres des paralytiques on trouve toujours l'expression de leur délire. On retrouve, par exemple, dans les tableaux des artistes l'aberration intellectuelle dont ces malades sont frappés. Ils représentent un personnage assis dans un fauteuil qui, sans se déranger, touche de la main le sommet d'un arbre placé à quelque distance. Dans ces derniers cas, il y a bien certainement une manifestation désordonnée de la pensée, car la pensée se manifeste au dehors non seulement par des paroles et des écrits, mais aussi par des dessins.

Mais les caractères fondamentaux du délire dans la paralysie générale sont surtout : l'incohérence, la pauvreté des conceptions, l'absurdité des contrastes. M. Falret donne de ce délire les quatre caractères suivants: il est absurde, mobile, contradictoire, incohérent. Un paralytique qui se dit Dieu, consent volontiers à balayer la cour sans y voir la

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moindre contradiction. Il est donc bien différent du maniaque ambitieux dont les actes sont conformes au rôle qu'il s'attribue.

Les contradictions montrent à quel degré de déchéance intellectuelle peuvent tomber les paralytiques ; mais, d'autre part, nous y trouvons un élément de bon sens ; les malades ont le sentiment de la vie réelle en dehors de leurs conceptions délirantes. Marcé avait à Bicêlre, dans son service, un ouvrier qui croyait posséder une immense fortune. — Et votre femme? lui disait-on. — Elle fait des ménages. On croirait que ces malades ont le sentiment des absurdités qu'ils débitent.

Voici un autre exemple qui montre qu'au milieu de leurs exagérations les paralytiques conservent un certain sentiment de la réalité. Un malade pauvre, dont Maudsley nous rapporte l'histoire, se croyait possesseur d'une grande fortune, et si on venait à lui demander de l'argent, il offrait de signer un chèque d'un million sur la Banque d'Ecosse. Mais il se rappelait qu'il avait à la Caisse d'épargne un livret de 30 francs environ; si on lui demandait de prêter cet argent, il répondait : Jamais. Il y avait donc chez cet homme un sentiment de la vie réelle qui surnageait au milieu de ses aberrations.

Cette tendance générale à faire pénétrer la vie réelle dans la vie imaginaire est caractéristique du délire des paralytiques. Il diffère du délire ambitieux, qui est logique, conséquent avec lui-même et bien coordonné.

Enfin, dans la plupart des cas le paralytique donne des preuves évidentes de bonté. Les victimes de cette maljidie sont des gens qui, dans leurs paroles et leurs actions, se montrent presque toujours remplis d'une grande bienveillance.

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2° Délire avec dépression. — Dans les premiers temps de l'histoire de la paralysie générale, on avait constaté que bon nombre de ces malades offraient des signes de lypémanie qui s'alliaient constamment avec le délire ambitieux. Bayle lui-même avait constaté qu'un malade sur huit avait des idées tristes, mais, avec l'exclusivisme qui caractérise les inventeurs, il avait dit : Ce sont là des folies étrangères au sujet; ce sont des mélancoliques accidentels. A cette époque initiale, Georget, Calmeil lui-même faisaient observer que beaucoup de paralytiques étaient des maniaques déprimés. Depuis lors, la question a été reprise par Parchappe, Falret, Linas et Billod, puis par MM. Legrand du Saulle et Moreau (de Tours). Mais c'est surtout M. Baillarger qui a étudié le plus complètement la question. Il a démontré que la forme la plus habituelle, la plus commune du délire, c'est la forme hypochondriaque.

Le délire dépressif peut exister au début de la paralysie générale ; alors il est caractérisé par de la tristesse, du découragement, de l'affaissement. Ce n'est pas une folie éclatante, ce n'est pas une folie suffisante pour faire enfermer le malade. C'est un état de dépression dont il peut sortir et dont il sort quelquefois en effet.

Quelquefois on trouve chez ces malades des idées de persécution des mieux caractérisées, avec hallucinations et tendance au suicide, puis on finit par voir éclater la paralysie avec ses caractères incontestables.

Mais si la maladie peut débuter par un délire dépressif, cet état intellectuel est pluo fréquent dans la période état. Je vous ai dit qu'on divisait la paralysie en trois stades. C'est dans la période moyenne, quand le malade n'est point tombé dans la démence absolue et que depuis longtemps déjà il a présenté des signes d'affaiblissement

intèllectuel, c'est alors surtout que l'on voit se développer cette forme dépressive.

Quelquefois les paralytiques qui se présentent à nous offrent l'aspect de la mélancolie ordinaire.; ils peuvent refuser les aliments et retenir leurs urines et leurs matières pendant un temps assez long. Mais la forme la plus commune de la dépression intellectuelle, chez eux, c'est l'hypochondrie. Nous en possédons actuellement à la Clinique un type achevé. C'est un paralytique général, sans délire bien accusé, mais qui est atteint d'un embarras de la parole suffisant le diagnostic. Cet homme a toujours quelque accident à nous signaler. Il n'a plus de cœur, plus de cerveau ni d'estomac. C'est une des manifestations les plus communes de la maladie. A un degré plus élevé, les malades ne veulent pas se lever parce qu'ils n'ont pas de jambes, ne veulent pas manger parce qu'ils n'ont pas de bouche. Cette hypochondrie est niaise, mobile, illogique comme tous leurs délires. Elle n'est pas raisonnée et logique comme chez les hypochondriaques ordinaires. Telle était une dame qui refusait toute espèce d'ahraents parce qu'elle avait avalé un pain à cacheter qui lui avait collé les intestins. Voilà une absurdité logique. Comme on l'a dit avec raison : comparé au paralytique dément, le mélancolique ordinaire est un héros.

Les paralytiques sont-ils hallucinés? Je touche ici à une question qui semble se rattacher aux troubles de la sensibilité, mais elle est liée de la manière la plus intime au délire. On a soutenu que les paralytiques n'avaient ni hallucinations ni illusions. Je suis forcé de me ranger à une opinion contraire. Il est vrai de dire que les paralytiques généraux ont moins d'hallucinations que les autres aliénés, mais il est faux de dire qu'ils n'en ont jamais. Un ob-

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