PLACEMENT DES ALIÉNÉS. 8SS
dans le cours de sa carrière, n'ait eu l'oocasion de constater des faits analogues.
Mais il est certain qu'en thèse générale le placement s'opère contre le gré des malades. Parcourez un de nos établissements et vous entendrez à chaque pas des réclamations incessantes. Presque tous .nos malades demandent constamment leur sortie, car on ne tient jamais autant à sa liberté que lorsqu'on veut commettre des folies. Et voilà pourquoi, dans l'opinion des gens du monde et des journalistes, les asiles d'aliénés se prêtent à des séquestrations arbitraires. Un homme qui parle assez raisonnablement se plaint d'être victime d'un complot: ses ennemis l'ont fait enfermer dans une maison de fous. Il n'en faut pas davantage pour convaincre un visiteur inexpérimenté, qui se retire absolument convaincu qu'il vient de constater line épouvantable injustice.
Il n'est donc pas sans intérêt de vous rappeler les précautions tutélaires édictées par la loi.
Il est deux méthodes de placement pour les aliénés : le placement d'office ordonné par l'autorité ; il s'applique aux fous turbulents ou criminels arrêtés sur la voie publique ou à leur domicile à la suite d'un scandale public ; le placement volontaire a lieu sur la demande d'une personne qui s'intéresse à un degré quelconque au sort du malade. Ainsi, direz-vous, une personne quelconque peut obtenir la séquestration d'un aliéné? Rassurez-vous, messieurs, il ne suftit point de la demander pour l'obtenir ; sans cela, quel est celui de nous qui pourrait être sûr de ne point coucher dans une maison de fous ?
Mais c'est ici qu'il faut admirer le luxe de précautions dont la loi croit devoir entourer la liberté individuelle.
Pour obtenir le placement dit volontaire (il ne s'agit
8S6 l'aliéné DliVANT LA SOCIÉTÉ.
point, bien entendu, de la volonté du malade), il faut produire une demande en bonne forme, indiquant la qualité du postulant, ensuite un certificat d'aliénation mentale signé par un médecin. Ces deux pièces suffisent pour obtenijt^'entrée. On s'est plaint souvent du pouvoir exorbitant qui semble ainsi conféré au médecin, et l'on a souvent demandé qu'il y eût en France, comme en Angleterre, une disposition exigeant la signature, non pas d'un seul, mais de deux médecins. Je reconnai? parfaitement qu'il serait utile de prendre à cet égard des précautions plus complètes, mais le nombre des signatures ne fait rien à l'affaire, c'est leur qualité qu'il faut examiner : deux incapables ne feront jamais la monnaie d'un homme compétent. Il faudrait exiger non pas une double signature, mais un diplôme spécial qui donnerait le droit de signer les certificats d'aliénation mentale. On puiserait à pleines mains dans le. personnel médical des asiles la matière de cette organisation.
Le malade est entré dans une maison de santé. Avis de son entrée est donné dans les vingt-quatre heures à l'autorité administrative par le directeur de l'établissement. Trois jours plus tard, il [reçoit la visite d'un médecin-inspecteur. Quinze jours plus tard, un rapport du médecin de l'établissement est adressé aux autorités. L'état de l'aliéné est consigné tous les mois sur un registre d'observation paraphé par le maire.
S'il se produit une réclamation du malade, le procureur de la République se transporte auprès de lui pour l'interroger. Enfin tout ami peut intervenir juridiquement.
Telles sont les précautions prises à l'entrée. Pour obtenir la sortie, il faut une déclaration du médecin traitant, constatant que le malade est en état de quitter l'asile. S'il est
guéri, la sortie est de plein droit et ne peut être différée ; si, au contraire, le médecin la trouve prématurée et dangereuse, il doit en référer au préfet, qui statue. — Dans tous les cas, l'aliéné interdit ne peut être remis qu'à son tuteur.
En présence d'un tel luxe de précautions, on est tenté de croire que la liberté des fous est mieux sauvegardée dans les pays civilisés que celle des gens sains d'esprit.
Restent les placements dits d'office, qui sont directement ordonnés par l'autorité, lorsqu'il s'agit des malades qui constituent, par leur attitude, un danger public, ou qui ne sauraient, sans danger pour eux-mêmes, être laissés en liberté. Ici nous voyons apparaître la figure vénérable du commissaire de police : c'est sur son ordre que les aliénés sont transférés d'abord à la préfecture de police, oh ils subissent un premier examen médical, puis au bureau de répartition, qui les dirige, après un nouvel examen, dans un service de traitement. Telle est, du moins, la procédure suivie à Paris : inutile de signaler les détails, peu importants d'ailleurs, par lesquels elle diffère du système adopté en province. Ce qui mérite vraiment de vous intéresser, ce sont les précautions prises après l'admission des malades pour éviter toute séquestration arbitraire ; elles sont sensiblement les mômes que pour les placements volontaires dans les maisons de santé: visites d'inspecteurs, registres d'observation tenus souslaresponsabilité des chefs de service, enfin, intervention des autorités judiciaires en cas de conflit.
Il reste un point capital, et qui pourrait à lui seul résumer l'esprit tout entier de la loi : c'est que, dans aucun cas, les aliénés ne peuvent être enfermés dans une prison ni traités comme des criminels.
8S8 l'aliéné devant la société.
Comme vous le voyez, messieurs, ce qui caractérise essentiellement la loi de 1838, c'est l'intervention constante du médecin dans toutes les phases de la vie de l'aliéné. C'est le médecin qui prononce son admission et qui décide de sa sortie ; c'est lui qui juge en dernier ressort la situation et qui préside, en définitive, au sort du malade. Son droit a été consacré au cours de la discussion parlementaire par cette parole décisive du ministre de l'intérieur: «La folie n'est pas un crime: c'est une maladie qui guérit par le traitement. »
Si donc le médecin se présente à toutes les étapes de la vie morbide de l'aliéné, comme son ami, son protecteur constant et son défenseur naturel, d'oîi vient ce débordement d'injures auquel nous sommes constamment exposés dans la presse, et jusqu'à un certain point dans les appi;éciations du public ? D'oii vient ce cauchemar des séquestrations arbitraires qui tourmente sans cesse l'imagination de certains publicistes? 11 faut bien le dire : les plaintes qui entretiennent sans cesse les inquiétudes du public proviennent, pour la plupart, des demi-aliénés, de ces intelligences placées sur la frontière qui sépare la raison de la folie, et qui sont bien certainement l'une des plaies les plus dangereuses de la société, non seulement par l'absurdité de leurs idées et la perversité de leur caractère, mais aussi par l'influence incontestable qu'ils exercent sur l'opinion.
Je vous l'ai dit: si les aliénés ne jouissent, en général, d'aucun crédit auprès de leurs compagnons d'infortune, ils ont une puissance d'action singulière sur les gens sains d'esprit. Dans une réunion publique, un fou monte à la tribune : on l'écoute avec intérêt, on l'applaudit à outrance. Un homme sensé prend la parole après lui et n'obtient