‹ Leçons sur les maladies mentales [electronic resource]Chapitre 60 sur 258 · DEUXIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

DEUXIÈME LEÇON

Sommaire. — Objet de ce cours. — Définition de la folie. — Définition de l'aliéné. — Nécessité d'étudier cette question au point de vue de la physiologie intellectuelle. — Lo travail(de l'esprit coïncide avec des phénomènes d'ordre physique. — Insuffisance de la métaphysique, dans les questions qui relèvent de la pathologie mentale. — Il faut s'adresser surtout aux conditions matérielles des phénomènes intellectuels. — Le travail cérébral nécessite toujours une perte do substance. — La pensée est une force qui se manifeste au dehors par des mouvements. — De l'automatisme en général. — De l'automatisme appliqué aux phénomènes intellectuels. — Cérébration inconsciente. — Inspiration du génie. — Rêves. — S omnambulisme. — Délire. — Rapports do la pensée et du mouvement. — Etats convulsifs de l'intelligence. — Formes du délire. — Lésions aualomiques de la folie. — Con clusion.

Messieurs,

Les maladies mentales, que l'on considère habituellement comme une famille distincte, comme un monde à part dans Tordre pathologique, sont cependant unies par les liens les plus intimes, par la parenté la plus étroite, aux affections organiques et aux désordres fonctionnels du système nerveux et à l'ensemble des troubles physiques dont l'économie peut devenir le siège. Rien n'est donc plus contraire au véritable esprit scientifique et au courant des idées modernes que d'isoler la psychiatrie des autres branches des sciences médicales ; et, dans le cours de cet enseignement, nous n'aurons point de préoccupation plus constante que de faire ressortir toute l'importance de cette donnée fondamentale.

itÉriNiiioN DE l'aliéné. 37

Mais c'est aujourd'hui par un autre côté que nous voulons aborder la question. Avant de nous plonger dans l'étude détaillée des perturbations de l'entendenaent, nous voulons jeter un regard d'ensemble sur la Folie envisagée au point de vue le plus général. C'est donc à la psychologie morbide que nous voulons seulemenl nous attacher, et ce sont, par conséquent, ces phénomènes intellectuels qui jouent incontestablement le rôle prépondérant en pathologie mentale qui doivent attirer les premiers notre attention. Mais, au seuil même de la question, une difficulté nous arrête. Comment définir la folie?

Je serais disposé, je l'avoue, à me ranger sur ce point à l'avis de Condillac, et j'admettrais volontiers qu'une définition trouve mieux sa place à la fin d'un cours qu'à son commencement ; néanmoins, il me semble difficile de m'embarquer avec vous pour un aussi long voyage,, sans savoir du moins quel est le port que nous voulons atteindre.

Je me contenterai donc de vous rappeler la définition classique d'Esquirol : La folie est une offeclion cérébrale, ordinairement chronique, sans fièvre, et caractérisée par des désordres de la sensibilité, de l" intelligence et de la volonté.

Malgré ses imperfections, que nous sentirons de plus en plus vivement à mesure que nous pénétrerons au cœur de la question, cette formule donne une idée assez nette et assez précise du sujet pour que nous puissions, à titre provisoire, nous en contenter.

Mais il ne suffit pas, messieurs, de définir l'aliénation mentale ; il faut encore définir l'aliéné, et c'est là, bien certainement, au point de vue social, la partie la plus intéressante du problème que nous avons à résoudre.

On peut, je crois, définir l'aliéné : un homme qui, par suite d'un trouble profond des facultés intellectuelles, a

38 DE LA FOLIE EN GÉNÊnAL.

perdu plus ou moins complètement sa liberté morale et a cessé, par conséquent, d'être responsable de ses actions devant la société (1 ).

Mais où commence la responsabilité? où finit-elle? Questions redoutables, qu'il est peut-être impossible de résoudre d'une manière absolue, et dont on ne peut, en tout cas, aborder la discussion sans entrer tout d'abord dans quelques considérations préliminaires.

Pour se faire une idée nette (autant que la chose est possible) de ce que nous devons penser à cet égard, il faut, de toute nécessité, effleurer l'étude de la physiologie intellectuelle, qui diffère, à beaucoup d'égards, de ce qu'on est convenu d'appeler la psychologie.

S'il est un principe universellement admis de nos jours, c'est que le travail de l'esprit coïncide avec des phénomènes d'ordre purement physique.

Cette corrélation intime, qui, à vrai dire, n'a jamais été sérieusement contestée, ne préjuge rien sur la nature intime du principe immatériel. En effet, si nous admettons, avec Platon, que l'homme est une intelligence servie par des organes, ou, pour traduire plus exactement son langage, un esprit qui se serf d'un corps, nous serons forcément amenés à reconnaître que les opérations de l'esprit doivent s'accompagner de modifications correspondantes dans l'état des organes qui lui obéissent.

Ainsi, pour apprécier le mécanisme des fonctions intellectuelles, deux méthodes parallèles nous sont offertes, deux

(1) On nous permettra sans doute d'invoquer ici le témoignage d'un de nos aliénistes les plus éminents. Le fait vraiment essentiel de la folie, dit M. Baillarger, « c'est la perte du libre arbitre, y Griesinger. Traité des maladies mentales, trad. Doumic, p. 69 (note). Paris,. Delahaye, 1873.

Page 1