‹ Leçons sur les maladies mentales [electronic resource]Chapitre 75 sur 258 · HALLUCINATIONS DE PLUSIEURS SENS RÉUNIS · texte numérisé non relu

HALLUCINATIONS DE PLUSIEURS SENS RÉUNIS

apparitions qui adressent la parole aux malades .tiennent presque toujours un langage approprié k leur caractère : les anges, les démons, les esprits des morts se renferment plus ou moins exactement dans leur rôle.

Toutefois, comme le fait observer M. Baillarger (1), chez la plupart des malades les hallucinations d'un sens prédominent à tel point, que les autres sont rejetés sur le second plan. C'est ce qui a lieu surtout dans les maladies aiguës, oii les hallucinations complexes sont beaucoup plus fréquentes que dans les affections chroniques. Au reste, chez beaucoup d'aliénés les fausses perceptions n'affectent d'abord que la vue ou l'ouïe; et c'est à mesure que l'état général s'aggrave en se prolongeant que de nouvelles hallucinations viennent se joindre à celles qui existaient déjà.

Nous empruntons à Forbes Winslow (2), en l'abrégeant considérablement, une intéressante observation qui, par la marche progressive des accidents et leur évolution régulière, vient à l'appui des considérations que nous venons d'exposer.

11 s'agit d'une jeune fille de dix-neuf ans qui, depuis plusieurs années, était atteinte d'hallucinations très variées, dont elle a tracé elle-même le récit. C'est à l'âge de quinze ans qu'elle éprouva pour la première fois une illusion de la vue. Elle se disposait à se rendre à un bal et s'occupait des soins de sa toilette, lorsque tout à coup, en jetant un regard dans la glace, elle vit apparaître derrière sa propre image la tête d'un homme à cheveux gris. Malgré sa frayeur, elle eut assez de présence d'esprit pour détourner les yeux et chercher à se distraire en continuant à s'oc-

(1) Mémoire cité, p. 357.

(2) On Obscure Diseuses of the Brain, etc. London, Churchill, 1860, p. 239.

cuper, mais, chaque fois qu'elle se regardait de nouveau dans la glace, elle voyait reparaître la même figure. Quelques jours plus tard, elle apprit que son oncle venait de mourir. A partir de cette époque, elle eut une tendance à croire que la mort de ses proches lui était annoncée par des visions surnaturelles. D'autres événements vinrent l'affermir dans cette conviction. Quelques mois après le décès de son oncle, elle fut présentée au frère d'une de ses amies. M. B..., qui se disposait à partir pour les Indes orientales ; c'était un superbe jeune homme de vingt ans, dont la belle figure, encadrée d'une chevelure abondante et frisée, fit une vive impression sur elle. Le 8 novembre suivant, en se réveillant le matin de bonne heure, elle vit M. B... debout au pied de son lit, penché sur elle et le regard plongé dans ses yeux. Elle s'assit sur son lit, et l'apparition se redressa d'abord, puis recula peu à peu et finit par disparaître entièrement. Pendant tout le reste de la journée, elle entendit une main invisible frapper des coups secs contre le mur. Elle fut convaincue, à partir de ce jour, que M. B... était mort; elle fit part de cette triste nouvelle à la famille, qui se moqua de sa crédulité. Peu de temps après, on apprit que M. B... avait succombé, le 8 novembre, à une fièvre typhoïde (1). L'année suivante, au même anniversaire, elle vit reparaître la figure de son jeune ami. Quelques années s'étaient écoulées, lorsque de nouvelles visions lui annoncèrent la mort de son père et de sa sœur. Un soir, toute la

(I) 11 ne faut pas oublier que cette observation a été rédigée par la malade elle-même, qui écrivait évidemment sous l'empire de ses conceptions délirantes : c'est ce qui explique le côté merveilleux de l'histoire. Sous sa plume, la coïncidence d'un événement malheureux avec Tune des hallucinations qui l'obsédaient sans cesse, prend immédiatement les proportions d'un fait surnaturel.

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famille était réunie autour d'une table sur laquelle brûlaient deux lampes allumées. En levant les yeux sur son père, elle vit une femme inconnue, en habits de deuil, se tenir debout derrière lui. Quelques jours plus tard, en se regardant dans la glace, elle vit la ligure de sa jeune sœur qui devait bientôt mourir; en même temps, elle entendit tomber un grand nombre de pièces d'argent sur le plancher de la chambre. La veille du jour où son père tomba malade, elle lisait tranquillement, à neuf heures du soir, auprès de sa mère qui venait de s'endormir; tout à coup elle entendit tambouriner sur la table; en levant les yeux, elle aperçut un homme vêtu de noir, assis devant elle ; il disparut au bout de quelques secondes. Enfin, huit jours avant la mort de son père, elle reposait tranquillement sur son lit, sans être endormie, lorsque tout à coup, à sa grande frayeur, elle sentit une main glacée s'appesantir sur elle et lui serrer le cou. Depuis cette époque, de nombreuses apparitions du même genre lui ont annoncé la mort prochaine de divers membres de sa famille. Il lui arrive souvent, d'ailleurs, de revoir ses amis décédés, et quelquefois de les entendre.

Dans cette curieuse observation, nous voyons les hallucinations croître et se développer parallèlement aux convictions délirantes. Les troubles de la vue se montrent les premiers et conservent toujours la prédominance ; mais bientôt, à mesure que la malade acquiert la conviction de plus en plus ferme qu'elle est en communication avec le monde des esprits, aux hallucinations de la vue se joignent celles de l'ouïe, puis celles du toucher. 11 est évident que la gravité toujours croissante de l'état mental était en rapport direct avec le nombre, l'intensité et la multiplicité des hallucinations. En se plaçant à ce point de vue, l'obser"

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vation que nous venons de rapporter peut servir de type ; mais la marche des symptômes est loin d'être aussi régulière dans tous les cas d'hallucinatioiis complexes, surtout lorsqu'elles se développent dans le cours d'une maladie aiguë.

Halhicinatinns psychiques. — Il est des malades chez qui les fausses impressions ne semblent dépendre en aucune manière des perceptions sensorielles ; ce sont des pensées qui prennent la forme d'une conversation tout intérieure, des idées qui se transmettent d'âme à âme sans le secours de la parole, des dialogues muets avec des interlocuteurs invisibles ; ces phénomènes, dans lesquels l'intervention des sens ne paraît jouer aucun rôle, ont été décrits par M. Baillarger sous le nom (ï hallucinations psychiques. On trouve une descri[)tion souvent très complète de ce phénomène dans les écrits des auteurs mystiques ; et dans la plupart des cas, c'est au sens de l'ouïe que s'adressent ces perceptions intimes : ce sont des discours joe/ises par le malade. Toiifefois, la vue et les autres sens peuvent y prendre part. Nous avons vu dernièrement dans le service de M. le docteur Bouchereau, à Sainte-Anne, une jeune femme qui présente au degré le plus élevé cette disposition morbide, et qui exprime dans un langage souvent très élevé les phénomènes qu'elle éprouve. Ainsi, pour le sens de la vue : « Les rayons de lumière, » dit-elle, ce sont des paroles, qui m'apportent des pensées. » Pour le sens de l'odorat : « Le parfum des violettes se glisse dans mon corsage et parvient à mon esprit. » Ajoutons que cette malade, employée chez un pharmacien pour écrire les étiquettes des médicaments, a souvent commis des erreurs dues aux suggestions de ses voix intérieures : « Heureusement » ajoute-t-elle, «que je n'ai envoyé personne dans le royaume des oublis. »

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