DÉDOUBLEMENT DE LA PERSONNALITÉ
Un trouble aussi profond des conditions physiques et morales sur lesquelles repose le sentiment de l'identité nous permet de comprendre, dans une certaine mesure, les erreurs étranges dont ces malades sont si souvent les victimes. Entre ce dédoublement de la personnalité, dont certains sujets nous offrent l'exemple, et ces longues conversations pendant lesquelles un interlocuteur imaginaire reproduit les idées, les sentiments et jusqu'aux souvenirs les plus intimes de l'halluciné, il n'y a qu'un pas à franchir ; et c'est en écoutant sa propre voix, pour ainsi dire, que le malade croit entendre une personne étrangère.
Un fait de ce genre est resté profondément gravé dans mes souvenirs. Il s'agit d'un jeune professeur atteint de dériionomanie, dont j'ai recueilli l'observation à Bicêtre ; son histoire peut être rapportée en peu de mots.
Entré depuis l'Age de dix- neuf ans dans la carrière de l'enseignement, il a vu sa santé faiblir sous les exigences du métier, qui, suivant ses propres expressions, lui fatiguait beaucoup le cerveau. Dans ses heures de loisir, il lisait avidement tous les livres religieux qui lui tombaient entre les mains. La lecture de ces ouvrages a puissamment contribué à développer sa croyance aux esprits immatériels qui depuis longtemps étaient de sa part l'objet d'une attention inquiète : depuis longtemps il avait conçu des terreurs vagues au sujet de ces êtres invisibles, dont il redoutait l'influence, et la grande question du salut ou de la perte de l'âme était l'objet perpétuel de ses réflexions.
L'ouvrage de Jean Bodin, intitulé Démonomanie, celui de Mirville, Des esprits et de leurs manifestations fluidi-
son siècle. » Des hallucinations, 2"= édit., préface, p. xiv. Nous croyons, au contraire, que rieu n'est changé en pathologie mentale, si ce n'est la manière d'envisager les faits.
ques, ont achevé ce que les écrits religieux avaient commencé. Depuis deux mois, le sommeil l'a complètement abandonné, car il est convaincu que pendant la nuit des esprits infernaux viennent l'obséder et s'emparer de sa personne. Il accepte sa triste destinée avec une sorte de résignation mélancolique : a Je SKIS damné, dit-il; cela me contrarie beaucoup. » Les sensations intimes qu'il éprouve pendant les angoisses de la nuit se rapportent de la manière la plus évidente à ce dédoublement intellectuel dont nous venons de parler. «Je me sens couché, dit-il, avec un antre moi-même, qui me parle sans être interrogé et répond à mes pensées sans me laisser le temps de les exprimer. » Le démon lui raconte qu'il l'a suivi toute sa vie, qu'il a guetté son âme et s'en est définitivement emparé : elle lui appartient, le malade en est convaincu, car l'esprit lui rapporte dans leurs moindres détails toutes les circonstances de sa vie. Les démons le menacent de leur toute-puissance infernale; lorsqu'ils s'approchent, le malade en est averti par une gêne extrême de la respiration ; lorsqu'ils s'éloignent, il peut respirer librement. Pendant le jour, il entend à distance leurs conversations, mais sans les craindre, car ils n'ont aucun pouvoir sur lui (1).
Clomme on le voit, ce jeune homme éprouvait pendant la nuit des hallucinations beaucoup plus complètes que pendant le jour : il réunissait dans sa personne les conditions du simple halluciné qui entend des voix à distance, et celles du possédé, qui s'entretient avec un autre lui-même, auquel il ne peut rien dissimuler, et qui pénètre jusque dans les replis les plus profonds de sa conscience. On ne saurait mieux démontrer que ces deux états sont identi-
(i) Bail, Gazelle des hôpitaux, 31 juillet 1856.
INFLUENCE FjES PRÉOCCUPATIONS HABITUELLES. 97
ques et ne diffèrent que par leur degré d'intensité. Dans l'un et l'autre cas, c'est la pensée du malade qui prend une voix pour lui parler (J).
C'est ainsi que des hallucinés bien plus célèbres ont prêté aux apparitions qui les visitaient le langage, les sentiments et la logique qu'ils tiraient de leur propre fonds. C'est ainsi que, dans leurs entretiens mystérieux, le Tasse et son génie familier exprimaient tour à tour, sous une forme éminemment poétique, les pensées les plus sublimes. C'est ainsi que les angoisses patriotiques de Jeanne Darc prenaient un corps dans la personne des saints, dont les avertissements miraculeux étaient la règle de sa vie : c'est ainsi que les incertitudes, les doutes, les tourments de Luther se reproduisaient textuellement dans les argumentations du diable, qui se montrait bien plus habile logicien que son adversaire : preuve manifeste que pendant ses hallucinations Luther retrouvait dans la bouche de Satan les objections qu'il n"a\ait pu résoudre, et qui obsédaient habituellement son esprit.
Il est incontestable, en effet, que les fausses perceptions des hallucinés se rapportent, dans la très grande majorité des cas, aux préoccupations habituelles du sujet. C'est l'intelligence, c'est la mémoire, ce sont enfin les émotions morales qui fournissent la matière de ces hallucinations, s'il est permis de s'exprimer ainsi. Un exemple que nous
(1) M. Maury (op. cil., p. Il^i) altribue ie dédoublement de la personnalité, chez les fous, aux ordres différents d'idées qui les agitent. Mais chez les sujets dont nous venons de parler, le délire était trop monotone pour justifier cette hypothèse. Notons d'ailleurs que le dédoublement se rencontre volontiers chez les aliénés hémiplégiques, qui s'imaginent être couchés avec un autre individu, parce que le contact de la moitié paralysée et anesthésique de leur corps produit chez eux la sensation de la présence d'une personne étrangère.
empruntons à M. Baillarger (1) en fournit la démonstration la plus complète.
Une femme atteinte du délire des persécutions et qui se croyait condamnée à plusieurs années de prison, entendait toute la journée la voix du préfet de police, avec lequel elle avait de longues conversations, Un jour, dit M. Baillarger, je la trouvai plus gaie que d'habitude. Elle m'apprit qu'elle avait joué avec le préfet et qu'elle lui avait gagné de l'argent; voici de quelle manière ; la malade prenait au hasard, dans sa poche, un certain nombre de pièces de monnaie. Ensuite, tenant la main fermée, elle attendait que la voix du préfet de police eût dit pair ou impair. Quand elle avait bien distinctement entendu l'un des deux mots, alors elle vérifiait le nombre des pièces qu'elle avait dans la main, et voyait si elle avait gagné ou perdu. Or, voici le point qu'il importe de constater. Lorsqu'elle avait commencé à jouer h. pair ou non avec le préfet de police, elle ne prenait pas, comme elle avait fait depuis, les pièces de monnaie au hasard et sans les V(jir. Elle savait au contraire à l'avance le nombre de celles qu'elle avait dans la main, et, chose singulière ! le préfet devinait toujours juste. La malade perdait constamment. Pour jouer avec des chances égales, il a fallu qu'elle prît un nombre de pièces qu'elle ignorait elle-même; et alors la voix du préfet tantôt disait juste et tantôt se trompait.
Il serait difficile de mieux prouver l'intervention directe de la pensée dans les hallucinations de l'ouïe. Quant à l'influence de la mémoire, elle n'est contestée par personne. Il est facile, en effet, de démontrer que bien sou-
(1) Mém. cité, p. 289.