SECTION I
MYOPATHIES GOMMEUSES PRÉCOCES.
Tumeur syphilitique des muscles de la région antérieure de la cuisse gauche^ survenue 65 jours après l'apparition d*un chancre infectant. Accidents secondaires légers,
M. 6... (Paul), âgé de 22 ans pâtissier, entré dans mon service, à l'hôpital du Midi, le 22 janvier 1870, salle 8, n« 36. Bonne santé habituelle, tempérament lymphatique. Aucune maladie vénérienne ou autre dans ses antécédents.
Vers le 20 ou le 25 octobre 1869, apparition d'un chancre infectant dans la rainure balano-préputiale. Il dura environ 2 mois et fut traité par des pilules de protoiodure d'hydrargyre.
Le 31 décembre (65 jours après le chancre), le malade entra à l'hôpital de la Pitié, pour se faire soigner d'une douleur siégeant à la partie antérieure de la cuisse gauche, qui l'empêchait de marcher. Le médecin auquel il s'adressa vit immédiatement la relation qui existait entre cet accident et le chancre, et il diagnostiqua une tumeur musculaire d'origine syphilitique. Un mois après l'apparition
du chancre, le malade avait eu des maux de gorge, mais pas d'éruplion cutanée (Sirop de Gibert). Quand il sortit de la Pitié, le 17 janvier, la tumeur et la douleur avaient considérablement diminué, ainsi que la raideur de la cuisse et la claudication.
A son entrée, je constatai l'état suivant (87« jour du chancre) : pas d*éruption sur la peau, pas de ganglions inguinaux. Âdénopathie cervicale; empâtement et œdème dur, caractéristique dans la rainure préputiale. Santé générale assez bonne.
Sur la partie antérieure et externe de la cuisse gauche, à peu près à la réunion du tiers inférieur avec les deux tiers supérieurs, gonflement épais et dur, paraissant siéger dans le muscle droit antérieur, allongé de haut en bas et de dehors en dedans, sans adhérence à la peau qui est saine à son niveau, se déplaçant avec les masses musculaires de la région, peu sensible à la pression (il l'avait été beaucoup au début). Douleur pendant la flexion et pendant les autres mouvements du membre inférieur gauche.
Traitement mixte au protoiodure d'hydrargyre et à Tiodure de potassium.
Le 8 mars, la tumeur avait disparu, ainsi que les douleurs, mais il restait encore un peu de gêne pendant la marche; néanmoins, le malade put sortir. Il avait alors quelques taches de roséole sur le tronc et les membres inférieurs. La tumeur musculaire n'avait été occasionnée par aucune violence extérieure.
Celte tumeur, survenue 65 jours après le chancre infectant, est évidemment de nature syphilitique. Il n'existait dans les antécédents du malade aucune circonstance constitutionnelle ou accidentelle capable de la produire, Son siège au-dessous de la peau et de Taponévrose, la possibilité de la déplacer en même temps que les masses musculaires sous-jacentes, les troubles qu'elle a produits dans la marche, indiquent suffisamment qu'elle occupait un des
muscles de la région antérieure et exferne île la cuisse, peut-être le droit antérieur.
Remarquez que cette tumeur s* est développée quoique le malade eût suivi un traitement liydrargyrique depuis les premiers jours du chancre infectant. Elle a duré près de trois mois, et paraît s'être fondue sans compromettre la structure du muscle qu'elle avait envahi, c'est-à-dire sans avoir produit en lui soit une atrophie, soit une métamorphose fibreuse, comme cela arrive dans les infections plastiques de la tumeur gommeuse, qui surviennent pendant la phase cachectique de la syphilis.
Dans le cas suivant la tumeur musculaire a été beaucoup moins précoce, quoique la syphilis, dans l'ensemble de ses manifestations, pi'ésenlât une gravité plus grande que la précédente qui a été très-bénigne.
Chancres infectants guéris au bout de 3 semaines.
Le 'il'' jour de la maladie^ apparition des accidents secoir daires : syphilide papuleusc plate, puis érythémateusey et, simultanément, lari/ngopathie, anjine légère. Forme inflammatoire des éruptions cutanées.
Vers le 160° /our, aggravation de la laryngopathie et de Vangine, névropathies algiques dans différentes parties du corps; altération de la santé générale.
Apparition d*une tumeur musculaire dans le muscle sus-scapulaire gauche. Durée de ces accidents, 4 mois ; guérison,
M. S. J..., ùgé de 36 ans, cocher, vigoureux, d'un tempérament sanguin, gras, bien portant et n'ayant jamais eu aucune maladie locale ou constitutionnelle héréditaire ou acquise, entra, le 30 janvier 1869, à la chambre n« 1 de l'hôpital du Midi, pour deux chancres infectants, occupaDt le sillon balano-préputial. lis s'étaient déclarés huit jours au*
paravant, et provenaient d'une femme avec laquelle le malade avait eu plusieurs fois des rapports; de telle sorte qu'il était impossible d'être fixé sur la durée de leur incubation. Au bout de trois semaines de durée, ils étaient à peu prés complètement guéris, et cet liomme sortit le 14 février, n'ayant encore aucun accident constitutionnel. Je lui prescrivis un traitement au protoiodure d'hydrargyre qu'il suivit exactement; néanmoins le !«' mars (37® jour de la maladie) ii survint de Tenrouement, du mal de gorge et une éruption syphilitique.
Le 16 mars 18G9 (53° jour), je constatai Tétat suivant: deux noyaux d'induration chancreuse : l'un sur le filet, Tautre dans le sillon balano-préputial ; adénopathie inguinale double.
Syphilide papuleuse lenticulaire continente, occupant le tronc, les cuisses, le cou, le cuir chevelu, à forme inQammatoire, avec cercle d'un rouge vif autour de chaque papule; laryngopathie légère et indolente; rougeur érythémateuse de la gorge, sans plaques muqueuses. Aucun phénomène nerveux ; appétit ; santé générale très-bonne. (Le malade avait pris jusqu'alors près de 2 grammes de protoiodure; je prescrivis du sirop de biiodure ioduré.)
Le 12 avril (80° jour de la maladie). Papules affaissées, roséole érythémateuse confluente ; persistance des indurations qui étaient même devenues un peu rouges ; petites plaques muqueuses sur les lèvres ; angine érythémateuse sans papules plates.
Le 5 juillet (160« jour de la maladie). Depuis deux mois environ les boutons et les taches avaient disparu peu à peu, mais la laryngopathie avait augmenté considérablement, et il était survenu de nombreuses plaques muqueuses dans le gosier.
Mais le malade souffrait, surtout depuis 5 ou G jour-, d'une douleur dans la fosse sus-scapulaire gauche, qui s'était produite spontanément, qu'exaspéraient les mouvements et la pression.
On voyait et ou seulait, par la palpation, à la partie externe du muscle sus-scapulaire gauche, une tumeur diffuse, un peu dure, située au-dessous de la peau qui n'était pas altérée et glissait facilement sur elle. Les contours de cette tumeur semblaient se perdre dans la masse charnue du muscle, mais elles proéminaient de 2 centimètres environ au-dessus des parties adjacentes.
Outre les douleurs dont elle était le siège, il existait : {"* des douleurs sur les parties latérales du cou à gauche ; 2° de vives douleurs en ceinture au niveau des hypochondres (cependant Tappétit était bon, la digestion facile et il n'existait aucun indice d'une affection du foie ou de la rate) ; 3° des douleurs occipito-pariéto-frontales continues, poussant des irradiations dans le cou et jusqu'à l'épaule malade. Toutes ces douleurs se manifestaient le jour aussi bien que la nuit.
Plaques muqueuses sur les lèvres et les amygdales, fatigue générale. Véritable état maladif depuis l'invasion de ces derniers accidents.
Je lis entrer de nouveau ce malade dans mon service, vers les derniers ji»urs de juillet. Sa voix était toujours enrouée, mais beaucoup moins. La laryngopathie était manifestement en voie de décroissance.
La douleur du muscle sus-scapulaire avait à peu près complètement disparu. Il existait encore quelques algies sur différents points du corps. Le repos, les baius sulfureux, un traitement mixte, c'est-à-dire hydrargyrique ci ioduré, triomphèrent de cette poussée syphilitique, qui n'avait pas duré moins de 4 mois et avait compromis la santé générale.
Quand le malade sortit, le H août (196" jour de sa maladie), il n'avait plus aucune manifestaliou syphilitique.
Ici encore le traitement hydrargyrique et ioduré, quoique suivi avec soin dès le début de la maladie, n'avait
pas empêché la formation de cette tumeur sus-scapuiaire, née manifestement sous l'influence de la syphilis et qui occupait soit l'aponévrose, soit le muscle sus-scapuiaire. Celte tumeur, dont les contours se confondaient avec les parties au milieu desquelles elle s'était développéci provenait sans doute d^uiie de ces suffusions plastiques, si communes dans les premières périodes de la syphilis.
Le diagnostic de ces tumeurs présente souvent de grandes difficultés, si bien qu'on est obligé de suspendre son jugement et qu'on reste dans Tincertitude, même après qu'elles ont accompli leur évolution complète. Le malade que je vous ai montré il y a quelques jours en est un exemple. Voici son histoire :
Nodosité gommeuse du biceps gauche, survenue au cinquième mois de la syphilis. — Cinq mois de durée. — Guérison.
Georges C..., âgé de 22 ans, tonnelier, entré dans mon service, à Thôpital du Midi, à deux reprises, le 15 août et le 10 décembre 1875, salle 7, avait contracté un chancre infectant du fourreau en juillefde la même année.
Dans les mois de septembre et octobre suivants, il eut des plaques muqueuses et une éruption de roséole érythémateuse.
Au commencement de novembre (cinquième mois de la syphilis), il lui survint, sans cause occasionnelle, une douleur dans le poignet gauche, semblable à celle que produit une foulure ; il éprouva aussi un peu de gêne dans les mouvements des doigts. Quinze jours après, quoiqu'il n'eût aucune souffrance ni dans Tavant-bras ni dans le bras.
il s'aperçut qu'il s'était formé une grosseur sur l'avantbras gauche, vers la partie moyenne de la région antérieure, au niveau du ventre du biceps.
Cette tumeur resta stationnairc pendant longtemps, quoique le malade fût soumis à un traitement spécifique mixte. En janvier 1876, elle présentait les caractères suivants : sa forme était ovoïde, son grand axe mesurait 3 centimètres et était perpendiculaire à la direction du muscle. Elle était indolente à la pression. La peau ne lui adhérait point et glissait à sa surface. On pouvait lui imprimer des mouvements de latéralité quand le muscle était dans le relâchement. En la palpant alors avec soin, il me sembla qu'elle était située au-dessous de l'aponévrose. Sa saillie au-dessus des parties voisines était de 1 centimètre environ; dure, d'une consistance homogène, sans fluctuation, elle se détachait avec assez de netteté des tissus adjacents. Lorsqu'on faisait contracter le muscle, elle diminuait de saillie et semblait se perdre et s'enfoncer dans la masse du biceps, tout en restant accessible au toucher. Alors sa mobilité disparaissait.
Elle ne causait aucun trouble fonctionnel. En février pourtant, l'extension complète devint impossible pendant quelques jours ; mais ces symptômes de l'affection bicipitale furent très-modérés et de peu de durée.
Elle n'entra en résolution que dans le mois de mars, et disparut sans laisser aucune trace.
Cet homme, qui était grand, coloré, blond, d'une structure athlétique, avait vu ses forces diminuer considérablement depuis le début de sa vérole. Il eut des accidents consécutifs peu graves qui se reproduisirent fréquemment. Je l'ai perdu de vue depuis la guérison de cette tumeur.
Évidemment, messieurs, une pareille nodosité (c'est bien
là la dénomination qui lui convient) s'était produite sous rinfluence de la syphilis. Quoiqu'elle fût beaucoup plus volumineuse qu*un ganglion hypertrophié, et qu'elle occupât une région où il n'en existe pas habituellement, je pensai d'abord à la possibilité de celte anomalie. Mais j'abandonnai celte idée après avoir procédé à l'exploration minutieuse et répétée dont je vous ai donné les résullats.
La nodosité ne paraissait pas, en effet, située dans le tissu cellulaire sous-cutané, mais au-dessous de l'aponévrose. Aucun cordon lymphatique hypertrophié n'aboutissait à elle. Elle semblait plonger par sa face profonde dans répaisseur du biceps. Mobile dans le relâchement du muscle, elle était immobilisée par sa contraction. Il y avait là un ensemble de caractères qui me portèrent à penser qu'il s'agissait d'une tumeur gommeuse précoce du muscle biceps. Je n'oserais pourtant pas l'affirmer : je livre ce fait obscur à votre appréciation.
Quoi qu'il en soit, vous voyez que ces nodosités gommeuses précoces ne présentent pas une grande gravité. Comme presque toutes les productions néoplasiques de cette nature, qui surviennent pendant la première phase de la syphilis, elles sont résolutives et disparaissent sans laisser de traces.