CL BERNARD
niers linéaments des nerfs en épargnant les muscles qui les entourent, et nous allons vous montrer sur une grenouille que l’animal empoisonné ainsi, — ce qui exige de cinq à sept minutes tout au plus, — a conservé intactes toutes les propriétés de son système musculaire, tandis qu’il a perdu toutes celles du système nerveux, au moins du système nerveux moteur, car le système nerveux sensitif est également épargné, et l’action du curare peut servir encore, ainsi que nous le verrons plus tard, à distinguer le nerf de sentiment du nerf de mouvement.
Comme point de comparaison, nous préparons d’abord une grenouille de la même manière que nous venons de le faire tout à l’heure, c’est-à-dire en conservant seulement les membres postérieurs et les nerfs lombaires. Puis nous empoisonnons avec le curare une grenouille exactement semblable, et comme elle sera écorchée plus tard, on ne pourra pas dire que si ses nerfs ne produisent plus de contraction quand on les irrite, c’est parce que la mort est déjà trop ancienne et que les propriétés vitales commencent à disparaître. Du reste, la mort par le curare paraît être sans douleur, comme on peut le voir sur cette grenouille; il n’y a pas de convulsions, et l’animal ne semble rien ressentir d’extraordinaire ; seulement ses membres s’immobilisent de plus en plus. Des accidents de chasse ont permis de faire sur l’homme des observations analogues. On raconte en effet qu’un Indien qui s’était piqué, avec une flèche
empoisonnée par le curare en voulant tirer sur un singe, appela ses amis, leur lit ses adieux sans le moindre trouble, sans la moindre marque de douleur, la nature seule de sa blessure semblant l’avertir de l’imminence et de la certitude de sa mort.
Voici maintenant notre grenouille qui a subi l’effet du curare. Elle paraît morte et pourtant elle ne l’est pas, car il n’y a d’empoisonné que le système nerveux moteur : tout le reste est conservé. Elle entend, elle voit, elle sent, mais elle ne peut plus manifester sa sensibilité à l’extérieur, puisque le nerf moteur est détruit; aussi pouvons-nous la pincer partout sans qu’elle paraisse s’en apercevoir ni éprouver aucune souffrance. Cependant cette sensibilité existe parfaitement, et pour la mettre en évidence, nous n’avons qu’à conserver une partie des muscles en préservant de l’action du curare les nerfs qui y arrivent. La chose n’est point difficile. En effet, c’est le sang qui porte dans tout le corps l’action du curare ; le nerf du mouvement est atteint d’abord par sou extrémité périphérique, c’est-à-dire celle qui plonge dans le muscle, et l’empoisonnement paraît remonter progressivement de là jusqu’à la moelle épinière, mais il ne peut se propager en sens inverse. Nous prenons donc une grenouille et, avant de l’empoisonner, nous lui lions fortement l’aorte et les parties molles, moins les nerfs, dans la région lombaire, de telle sorte que le sang parti du cœur ne puisse plus arriver dans les membres inférieurs ;
l’élément contractile.
le train postérieur et le tronc ne sont donc plus en communication que par les nerfs lombaires (fig. 41), et ces organes, nous le savons déjà, ne recevant
Fig. 41 . — Grenouille préparée pour montrer que le curare détruit les propriétés des nerfs moteurs sans atteindre celles des nerfs sensitifs.
AA. Nerfs lombaires. B. Aorte.
pas par leurs extrémités le sang empoisonné, ne peuvent servir ii propager l’empoisonnement par le curare, qui marche toujours de la périphérie vers le centre. Au lieu de conserver tout le train postérieur, nous pourrions conserver un seul muscle, le muscle soléaire, par exemple, en liant l’artère qui lui amène le sang. La grenouille préparée de cette façon, manifeste alors sa sensibilité par ce muscle comme par les membres dont on lui avait conservé l’usage.
Nous pouvons maintenant comparer les phénomènes qui se produisent sur nos trois grenouilles préparées chacune d’une manière différente. D’abord voici la grenouille normale, c’est-à-dire non empoisonnée, préparée tout à l’heure à la manière de Galvani; puis la première grenouille empoisonnée par le curare et que nous disposons de même en ne conservant également que les deux membres inférieurs et les nerfs lombaires; enfin la grenouille dont nous avons lié l’aorte avant de l’empoisonner pour empêcher l’accès du sang dans le train postérieur. La grenouille normale donne des contractions quand on irrite le nerf avec la petite pince électrique dont nous avons parlé tout à l’heure, et elle en donne également quand on excite le muscle lui-même. Au contraire, la grenouille empoisonnée par le curare contracte bien encore les membres inférieurs quand on élec- Irise directement le muscle, mais elle ne manifeste
l’élément contractile.
plus aucun phénomène si l’on agit sur le nerf (fig. 42).
Fig. 42. — Grenouille préparée à la manière de Galvani pour montrer les effets du curare.
Cette double expérience prouve clairement les deux points que nous voulions démontrer:
1° Le muscle et le nerf constituent deux substances distinctes, puisque les agents qui empoisonnent l’un n’atteignent pas l’autre.
2° C’est dans le muscle que réside la propriété contractile, puisqu’on peut encore mettre en jeu cette propriété en irritant directement le muscle,
lorsque le nerf a été complètement détruit par un agent toxique.
Prenons maintenant la troisième grenouille, empoisonnée également par le curare, mais chez laquelle le sang, véhicule de l’intoxication, n’a pu arriver dans les membres inférieurs. Si nous la pinçons aux membres postérieurs, elle retire ces membres; si nous piquons ensuite les pattes de devant, elle ne pourra pas les remuer, puisque l’action du curare lui a rendu là tout mouvement impossible, mais elle remuera encore celles de derrière. Cela montre bien que l’animal a conservé intacts ses nerfs de sentiment même dans la région du corps empoisonné par le curare, puisqu’elle ressent encore dans cette région les impressions de douleur qu’on y] produit. L’élément nerveux moteur a seul péri partout où le sang a porté l’action du poison et la mort arrive consécutivement par l’asphyxie résultant elle-même de l’absence de cet élément moteur. Chaque élément histologique a ses propriétés spéciales et ses poisons distincts; mais la mort de l’animal suit inévitablement la destruction d’une des parties du mécanisme, car il n’y a pas d’éléments inactifs dans l’être vivant, et la paralysie d’un seul des éléments suffit pour arrêter l’action de tous les autres.
Ainsi, pour nous résumer, on ne peut considérer le système musculaire comme recevant ses propriétés du système nerveux; il y a influence de l'un sur
184 l’élément contractile.
l’autre, mais voilà tout. Le système musculaire a ses propriétés spéciales, le système nerveux a également les siennes : la contraction résulte de leur rencontre.
Nous avons donc démontré le principe que nous devions examiner avant d’entrer dans l’étude expérimentale du tissu musculaire. Il est maintenant établi que ce tissu constitue un élément histologique séparé, agent essentiel de la contraction musculaire, et nous allons parcourir successivement les propriétés qui le distinguent et les fonctions diverses qu’il accomplit.