TROISIÈME LEÇON
HISTOIRE DE LA TnÉORIE DE L'IRRITABILITÉ. PREMIÈRE PÉRIODE.
22 mars 186Û.
SOMMAIRE. — Tois ordres de matières dans l'être vivant : 1° matières minérales; 2° matières organiques mais non organisées ; 3" éléments organiques.
De l'irritabilité comme propriété fondamentale des tissus vivants.
— Histoire de la théorie de l'irritabilité. — Doctrine de Glisson (1672). — Pacchioni et BagUvi. — Animisme de Slahl; objections qu'il soulève. — Retour à la doctrine de l'irritabililc : Gorter (1 748), Winter, Lups et Gaub. — Ilaller (1 777). — Deuxpropriétés vitales : irrilabililé (contractilité), siégeant dans la fibre musculaire; sensibilité, siégeant dans la fibre nerveuse,
— Controverses soulevées par les idées de Ilaller. — Les uervistes. — Le vitalisme et le matérialisme. — Le principe vital est une hypothèse inutile .
Nous avons reconnu dans Vôtre vivant trois ordres de substances :
i° Des substances minérales se ramenant toutes à
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quatorze corps simples dont nous avons donné la liste dans la dernière leçon ; mais ces corps simples ne s'y trouvent pas en général à l'état de liberté, sauf l'oxygène et l'azote dissous dans le sang. Encore beaucoup de physiologistes ont-ils pensé que l'oxygène se trouvait là à l'état de combinaison, fort instable il est vrai, avec les globules du sang. D'autres admettent qu'il s'y trouve à l'état d'oxygène actif ou d'ozone.
•1° Des composés organiques, mais non organisés (principes immédiats), les uns azotés, les autres qui ne le sont pas, dissous en grande partie dans les liquides de l'organisme.
Ces deux premières espèces de substances constituent le milieu dans lequel vit une troisième espèce de corps que nous avons particulièrement à considérer.
3" Les éléments anatomiques ou organiques, cellules et fibres, présentant en général des formes déterminées, solides par conséquent, sauf peut-être ce qu'on appelle le protoplasma.
Ces trois ordres de substances se retrouvent dans tous les êtres vivants, depuis les plus compliqués jusqu'aux plus simples, soit animaux, soit végétaux.
Mais les matières des deux premiers ordres sont en quelque sorte passives dans l'organisme, et servent simplement à constituer les milieux intérieurs des éléments anatomiques. Seuls ces éléments anatomiques sont actifs, et ils influent sur le milieu qui
r.ARACTÈRE VITAL ESSENTIliL. Go
les entoure à la façon d'organismes élémentaires. Ils possèdent tous la propriété de réagir sous l'influence des excitants en manifestant leur activité spéciale.
Puisqu'il n'y a que les éléments anatomiques qu soient vivants, ce sont eux seuls qui pourront nous donner les caractères de la vie. Or, chaque tissu présente des propriétés différentes, et l'on serait ainsi tenté de dire qu'il n'y a pas de caractère vital essentiel. Cependant les physiologistes ont essayé de déterminer ce caractère vital essentiel au milieu des variations de propriétés des tissus , et ils l'ont appelé V irritabilité, c'est-à-dire l'aptitude à réagir physiologiquement (par un phénomène spécial) contre l'influence des circonstances extérieures, comme l'indique le mot lui-môme. Cette propriété n'appartient ni aux matières minérales, ni aux matières organiques. C'est le privilège exclusif de la matière organisée et vivante, c'est-à-dire des éléments anatomiques vivants, qui sont, par conséquent, les seules parties irritables de l'organisme. Tous les êtres vivants sont donc irritables par les éléments histologiques qu'ils comprennent , et ils perdent cette propriété au moment de la mort. La propriété d'être irritable distinguerait donc la matière organisée de celle qui ne l'est pas; et, de plus, parmi les matières organisées, elle distinguerait celle qui est vivante de celle qui ne vit plus. En un mot, l'irritabilité caractériserait la vie.
6A L'iRRITABILiriL.
La matière par elle-môme est inerte, môme la matière yivante, en ce sens qu'elle doit être considérée comme dépourvue de toute spontanéité. Mais cette matière vivante est irritable, et elle peut ainsi entrer en activité pour manifester ses propriétés particulières , ce qui serait impossible si elle était à la fois dépourvue de spontanéité et d'irritabilité. L'irritabilité est donc la propriété fondamentale de la vie.
La question de l'irritabilité est par suite une question extrêmement importante , et l'on peut dire qu'il n'en est aucune qui le soit davantage; cependant elle a donné lieu à bien des discussions, et elle a été quelquefois obscurcie, oubliée môme, pour reparaître bientôt ensuite sous une autre forme. Il est arrivé plus d'une fois, et il arrive encore souvent que l'on confond l'irritabilité, qui est une propriété générale de la matière vivante, avec certaines propriétés spéciales de tissus ou d'éléments anatomiques déterminés. On applique donc ce mot à des choses souvent très- différentes les unes des autres, et il devient dès lors indispensable d'indiquer le sens qu'il a pris aux époques successives de la science. Pour cela, nous devons faire l'histoire de la théorie de l'irritabilité.
Ce mot apparaît pour la première fois à la fin du xvii" siècle. Avant cette époque, on essayait d'expliquer la vie par l'animisme de Platon et d'Aristote, ou par le naturisme d'Hippocrate , doctrine qui
(ÎLISSON. "«^
admettait une iimo du monde animant et réglant toutes choses, et, par conséquent, la \ic comme tout le reste. C'est à la fui du \y\f siècle que la question se localise par le mot et aussi par les faits qui lui correspondent.
Glisson (1672) est le premier physiologiste qui attribua aux animaux une force spéciale déterminant les mouvements organiques. Il appela cette force irritabilité, parce qu'elle était mise en activité par des influences extérieures diverses, qu'il nommait causes irritantes, et qui manifestent ainsi les propriétés des corps organisés. Ghsson attribua à toute matière vivante la faculté d'irritabilité, c'est-à-dire une aptitude particulière à percevoir les causes irritantes avec une tendance à réagir contre elles par des mouvements qu'il considérait en général comme des contractions.
Glisson analysa tous ces phénomènes avec soin , et il chercha à séparer nettement la perception de l'irritabilité, de la sensibilité ou de la sensation. Il admit trois manières distinctes de percevoir les causes irritantes , trois sortes d'irritabilités : Y irritabilité naturelle, X irritabilité sensitive, et enfin, celle qui dépend de la volonté. La première appartient à la fibre animale, en général, et môme au sang et aux humeurs. La seconde s'opère sur la fibre irritable par l'intermédiaire des nerfs irrités. Enfin, la troisième appartient à la volonté, c'est-à-dire au cerveau, qui met les muscles en mouvement par une