SCÈNE VI
Clytemnestre raconte avec égarement, l'assassinat d'Egisthe. Elle a pris la fuite après y:avoir assisté. Tout à coup, elle appelle des gardes qui ne viendront pas.
Chez Eschyle, elle apprenait le crime par l’esclave, et comprenail aussitôt que c'était Ile moment de la justice. « Nous allons périr par ruse ,comme nous avons tué les autres. » (1). Mais, ne voulant pas se reconnaître vaincue dès l’abord, elle demandait une hache pour combattre. Ainsi, jusqu'au bout, elle restait formidable, dans son énergie criminelle.
La Clytemnestre française doit peut-être quelque chose à lady Macbeth.
(1) Choéphores, 889,
"QÙ— SCÈNE IX
C'est la scène du parricide. Leconte de Lisle la développe avec une visible complaisance, alors qu'elle ne comprend pas quarante vers dans le grec.
Oreste paraît, le couteau à la main. Il ordonne à sa mère de rester là, sans un cri,, sans un souffle ! Plus cynique encore dans les Choëphores, il disait :. « C'est toi que je cherche ; l'autre a son compte!» (1) Etla plainte qu'arrachait à Clytemnestre le sort d'Egisthe, l'irritait davantage. Leconte de Lisle supprime celte plainte. (2).
« Les morts tuent le vivant ! » s'était écrié l’esclave d'Eschyle. (3). Alors, la Reine avait compris qu'Agamemnon se vengeait par la main de son fils. Elle en est toujours à se demander äci, ce que lui veut ce vagabond. Il se désigne lui-même en un style dont la trivialité procède peut-être de Victor Hugo.
Ne serre pas 1e poing :
Serre les dents plutôt, femme ! Ouvre toutes grandes Tes oreilles, Je vais te dire. Tu demandes Qui je suis ! Tu ne sais, et tu ne pressens rien, EUton cœur est toujours de fer toujours ? C’est bien.
(L'expression homérique : cœur de fer, est détour-
née de son sens propre, Achille l'employait dans , . sr . ‘ LE ù l'Iliade pour louer le courage et l'énergie de Priam. (4)
(1) Uhoéphores, 800, (2) id, S93.
(3) id, SS6, (4) Iliade, XXIV, 521,
= St =
Je suis ton fils !
Clytemnestre refuse d'abord de le croire ; elle ne le reconnaît qu'à grand'peine, Cetté reconnaissance est d’ailleurs inutile, inopportune et pénible. Quelques détails gracieux accentuent, par contraste, l’horreur du drame : |
C'est moi. J'ai bu ton lait, J'ai dormi sur ton sein, et je Lai dit : « Ma mère» » Et toi, tu souriais, m ‘appelant par mon nom !
Oreste les donne uniquement pour éprouver l'amère jouissance de comparer avec le présent affreux, l’inno cence €t la paix des premières années. Ils étaient mieux placés, chez Eschyle, dans la bouche de Clytempestre, qui cherchait à réveiller chez son fils, une ancienne tendresse, Et comme cet assassin, tout de méme. était un homme, il s'attendrissait un moment : « Pylade, que faire ? Aurai-je le courage de tuer ma mère ? » (1). Il reste ici perpétuellement furieux et tendu dans une pose implacable.
Il se plaint longuement. Avec une ironie sanglante, il aposirophe la mère « irréprochable et tendre ». Il ‘ lui reproche de lavoir vendu, et rappelle les mauvais traitements endurés dans l'esclavage. Plus concis dans les Choéphores, il ne prononçait pas de réquisitoire, avant jeté le crime capital à la face de la coupable ; c'est pour répondre à ses supplications qu'il lui lançait ce grief personnel : « J'ai été vendu deux fois, étant fils d’un-père libre !». (2). En commençant ici par crier ses rancunes, il montre trop bien que sa propre querelle lintéresse, et non pas la vengeance
(iY Choéphores, €96 899 (2) id, 95.
d'un père. Lui-même finit par dire: e ceci n'est rien ! ».
Car il a connu sa maladresse. [1] parle maintenant de lexpiation d'un grand crime.
On ne peut pas tuer sa mère !
répond Clytemnestre, Sentence générale, moins émouvante que la simple question des Choéphores : « Mon enfant, tu veux tuer ta mère ? » (1).
A ce cri d'horreur, Oréste oppose une tirade déclamatoire qu’on ne peut entendre sans ennui. Rien de plus odieux qu'un assassin qui fait de la rhétorique. Oreste en fait, et de la pire.
Tu n'es plus Ma mère, C’est un Spectre effrayant qui accuse EL qui te juge. Toi, tu te nommes la ruse, La trahison, le meurtre et l’adultère. Il faut Que tu meures ! Un Dieu me fait signe d'en haut.
Ce Dieu anonyme est-il autre chose que sa propre passion ?
Dans le grec, Pylade nous rendait présente l'inter- vention d’Apollon, guide du justicier et qui ne devait pas l’abandonner. « Où done sont les brillants oracles de Loxias, si dignes d’obéissance, et ses ser-: ments fidèles ? Encours l’inimitié da tous plutôt que celle»“des dieux !.:0)
La Reine espère encore fléchir son meurtrier :
« Respecte, mion enfant, le sein qui ta nourri !»
Mais il veut oublier qu’elle est sa mère !
Ne parle pas au fils, femme ! parle au mari. \ Moi je te frapperai, mais lui ta condamnée.
(1) Choéphores, 922, (2) id, 900-902,
CNET
Le héros d'Eschyle déclinait aussi la resSponsabililé personnelle du meurtre ; mais, avec plus de profondeur, il faisait appel à une sorte de justice immanente :
C'est toi-même, et non pas moi, qui va causer ta [mort | » (Es
Clytemnestre, subterfuge trop facile, s’en prend à
la destinée qu'elle appelle FErinn\
« Ce n’est pas moi, c'est elle ! »
Elle développe avec trop d'insistance Ia défense pitoyable qu'elle suggéraif dans les Choéphores : «La destinée, mon enfant, eut part à tout cela ». (2). Elle n'ose point parler des torts d’Agamemnon, de Ja façon dont il exaspéra sa jalousie. (3). Mais elle se déclare dé;à bien assez punie.
Enfant, qu'ai-je gagné , Au meurtre ?
(Où donc est le prix que j'ai reçu ? disait-elle dans le grec). (4). Mais il s'agissait de la vente supposée d'Oreste, et non de l'assassinat d’Agamemnon).
La Reine enfin, se traîne aux genoux de son fils. Comme il la repousse, elle commence à changer de ton : ;
Crains d'entendre aboyer le troupeau haletant
Des Spectres de l’'Hadès ! | (EscuyLe : vois, prends garde aux chiennes irritées de ta mère) (5) Puis elle essaie de supplier :
Oh ! je voudrais vieillir dans l'antique demeure !
{3 Choéphores, 923.
(2) id, 077 910.
(3) id, 918. ; (4) CHEN
Re ide: 00.
(EscayLze : Je tai nourri ; je voudrais vieillir avec toi. (1). La Clytemnestre grecque, dans cette Scène, est touchante, à force d’inconscience, « Oreste s’indigne :
Toi ! tu vivrais ici ! toi ! Qu'en diraient les Dieux, Les hommes, la maison, nos enfants, nos aïeux ? (EscuyLe, plus lapidaire : Meurtrière de mon père,
tu voudrais habiter avec moi ?). (2).
Il ajoute qu’il va la coucher auprès de son complice. Le ton est plus insultant que dans le grec : c'est celui d’un ennemi, et non d'un juge. (3).
Désespérant d'obtenir sa grâce, la Reine maudit son fils. Ses imprécations restent assez froides en réalité. Pour enchérir sur le grec en cynisme, elle déclare qu'elle se « désespère »
D'’avoir manqué le fils en égorgeant le père !
Oreste la tue. Nous assistons à ses dernières convulsions et à la malédiction suprême qu'agonisante elle lance à son assassin, « en se relevant à demi ». Chez Eschyle, le meurtre se passait à l'intérieur du palais ; on ne voit pas ce que Leconte de Lisle gagne à. le mettre sous nos yeux.
Oreste insulte encore sa victime :
Tu souillais l'air sacré que {out honime respire.
(EscHyLE À RATOOXTOVOV ulagux (4).
(1) Choéphores, 908$.
(2) id. 909.
(3) ef id. 904-907.
(4) id, 1098,