‹ Leconte de Lisle Adaptateur de l'OrestieChapitre 43 sur 43 · RUES · texte numérisé non relu

RUES

AFPENDICE II

Leconte de Lisle et les traductions d’'Eschyle.

En 1863, Paul Mesnard, le futur éditeur de Molière, lblon helléniste et correct écrivain, osait donner une traduction en vers de l’'Orestie. (1). Dans un avantpropos modeste, mais plein de renseignements intéressants, il énumérait les tentatives qui avaient précédé la sienne. M. Puech avait traduit les CAhoéphores, ; M. Léon Halévy, les Euménides. Alexandre Dumas, cet étourdissant fouche-à-tout, avait lui-même

fait jouer une Orestie le 5 janvier 1856; mais on n'y retrouvait que fort peu de chose d'Eschyle ; en revanche, Sophocle et Euripide étaient mis ‘largement à contribution. (2).

(1) in-8, Paris, Hachette, 394 pages.

(2; L'Orestie d'Alexandre Dumas, qui tint quelque temps l'affiche à la Porte Saint-Martin, n'est pas une œuvre absolument indifférente, La reconnaissance d’Oreste et d’Electre attendrit L'auteur à compris la nécessité d’une conclusion apaisante, et il conserve le procès et l’acquittement d’'Oreste, Mais il a eu le tort de faire plaider la cause du parricide par ÉIeeRe e, au lieu d’Apollon.

Sur ce drame curieux, voir le feuilleton dramatique de Théphile Gautier, dans le Moniteur du 14 janvier 1856.

Dumas avait dédié « au peuple » sa « tragédie en trois ne imitée de l'antique ».

Il remercia les artistes, qui, « aprés lui avoir fait un succès, le forcèrent de venir recevoir les applaudissements qui leur étaient dus. »

L'Orestie figure dans Jai douzième série klu Théâtre Complet d'Alexandre Dumas, pp. 397-467 (Paris, Michel Lévy, 1865).

Ces précédents n'avaient pas Uécouragé le professeur émérite, qui, tout en rendant hommage à l'heureux effort de M. Alexis Pierron, soutenait la cause dés traductions en vers. Trop mal en cour, (il avait servi les Princes d'Orléans !), pour obtenir un chœur, il ne désespérait pas de voir un autre, plus heureux, rcprésenter sur la scène, « dans toute sa simplicité », « ce grand drame, triple et nu ». Sans doute, d'assez fortes objections se présentaient. L'action pourrait paraître trop simple ; les chœurs trop longs. Et puis « ne serait-il pas nécessaire en-tout cas, de détruire l'harmonieux ensemble de Ja trilogie, en en retranchant la dernière pièce, dont le caractère religieux, comm les allusions nationales et politiques, ne pouait plaire qu'à Athènes, et dans un temps où l'on croyait à ces dieux, principaux auteurs du drame des Euménides » ?

Peu soucieux d’avoir réponse à tout, Paul Mesnard, sans méconnaître la force de ces arguments, faisait un acte de foi dans le succès de l’Orestie au théâtre. « Je crois que, dans tous les pays et dans tous es temps, ce qui est vraiment beau est senti et compris par une foule intelligente; je crois que la grandeur d'Eschyle a, comme celle de Corneille, besoin d’une scène pour apparaître et se déployer tout entière, que ses magnifiques pensées sont de celles qui frappent infailliblement les hommes assemblés, et que dans l'Agamemnon et dans les Choéphores, S'il n'y a pas le mouvement rapide et les péripéties variées de nos pièces modernes, il y à une terreur étrange et mystérieuse qui suffit bien à l’émotion, Cassandre devant le palais d'Agamemnon, Clytemnestre sous le glaive de son fils, Oreste, quand sa raison commence à se troubler, ne produiraient-ils pas un grand effet, pour

peu que l'habileté des acteurs pût soutenir de tels rôles ?.»

Il est clair que Leconte de Lisle a repris tout justement le projet suggéré par Paul Mesnard. Cela nous amenait à nous demander s’il ne s'était pas, en quelques passages, inspiré de la traduction, mullement méprisable, du poète universitaire. Cette traduction ne manquait ni de fidélité, ni de hardiesse ; Gédaignant les fausses élégances, elle recherchait le mot propre. (1). Mais parfois, la concision y faisait défaut, ct, par conséquent, l'énergie. Aussi, presque partout, Ia ccmparaison est-elle favorable au style âprement condensé dé Leconte de Lisle, |

Si ton reproche est vrai, je suis done un enfant ?

dit au chœur la Clytemnestre de Paul Mesnard. Quelle vivacité, quelle précision plus grandes dans la hautaine apostrophe des Ærinnyes :

Suis-je un enfant qui pleure ou rit dans le sommeil] ? Un seul vers suffit à Leconte de Lisle pour montrer La tempôêle du feu grondant sur les décombres

de Troie. Ici, combien le style de son prédécesseur : paraît lâche et diffus !

Ilion brûle encore sous ses débris fumants ; L’orage y fait mugir ses derniers grondements, Et de tant de trésors les vapeurs odorantes, à S envolent en parfums de ses cendres mourantes.

EE

{4} Suivant l'exemple qu'avait donné Leconte de Lisle dès 1852, Paul Mesnard gardait aux dieux leurs noms grecs : Arès Hermès, Artémis, Péan.. Il faisait toutefois exception pour Zeus, qu'il nommait Jupiter,

de Ve

Nous ne voyons guère à signaler qu'une rencontré précise entre les deux traducteurs. Dans la scène VIT des Ærinnyes, Cassandre s'écrie :

Dieux ! Dieux ! La coupe est pleine it mon jour cest [venu !

Or, Paul Mesnard lui faisait dire :

Sa coupe empoisonnée (celle de Clytemnestre).

aujourd'hui sera pleine,

adaptation assez fantaisiste des vers 1.260 et 1.261 d’'Agamemnon : « elle doublera la dose du poison ». Est-ce une réminiscence chez Leconte de Lisle ? El'e n'aurait rien d'étonnant. Remarquons, à ce propos, qu'en rendant le vers 277 « Tu me fais des reproches comme si j'avais la raison d’une petite fille », de la‘façon que nous avons vue plus haut :

M «Suis-je un enfant ... ?»

l’auteur des Ærinnyes peut emprunter à Paul Mesnard la forme interrogative, que ne donnent pas les éditeurs modernes, du moins les plus autorisés.

Il ressort de ces rapprochements que Leconte de Lisle a pratiqué l'Orestie de P. Mesnard. Celui-ci suivait le texte de Boissonade. Il semble que netre auteur ait fait «de même, [Il connaissait certainement l'édition d’Ahrens, donnée en 1862 dans la collection Didot, et celle d'Henri Weil, parue en fascicules de 1858 à 1867 ; mais peut-être n'a-t-il pas assez fait sen profit des conjectures, si souvent heureuses, du seccnd de ces érudiis.

En 1841, avait paru l'excellente traduction de Pierron, œuvre consciencieuse, qu'on n'a pas égalée d2puis, encore que le style n’y fût pas toujours à la hauteur de l'intention. Exacte le plus souvent, précise, plus hardie qu'on ne croit, elle était peut-être un peu trop uniforme, ne laissant deviner, ni la sauvage grandeur, ni la" grâce imprévue du poète. « On ne traduit pas Eschyle ! » a dit un de nos maîtres. Mais. supposé qu'une telle entreprise ne fût pas le plus hardi des paradoxes, on eût pu presque dire que M. Pierron y avait réussi. |

Leconte de Lisle en jugea différemment : il est vrai que le sage professeur persistait à confondre Arès avec Mars, et prononçait « génisse » au lieu de « vache ». En 1872, le futur auteur des Erinnyes crut donc devoir donner lui-même une traduction d'Eschyle. Il est difficile de savoir au juste quel texte il avait suivi ; car en plus d'un endroit où les éditeurs varient, il indique un sens qui ne s'accorde avec aucune des leçons en présence. (1) |

L'abus des termes helléniques frappe d’abord dans cet essai, pour méttre le véritable Eschyle à la portée de tous. Il y est question de Khalkis, de Khalkas, Troie s'appelle Troia ; lIés dieux sont, [es dynasiés de l’Aïther. L'abus cest plus criant encore que dans les Ærinnyes ; aussi, cette traduction, ne peut-elle

(1) Par exemple,au v. 386 d'Agameiinon,les éditeursdiscutentsi « les Grecs victorieux dorment comme des heureux (-ÿüaove)s où comme des pauvres (vodaluovez). Leconte de Lisle écrit : £# çomime €eux qui n'ont aucun lieu ... » (?)

servir qu'à ceux qui savent déjà le grec. (1). Jusqu'à trône, qui s'écrit : « thrône » !

Le style esi, en général, net, sans circonlocution ; mais l'expression est souvent malheureuse, parfois emphatique, Une fausse rigueur scientifique détone, en certains passages, avec la naïveté de la poésie ; c’est ainsi que Leconte de Lisle met en cause la « force génératrice » du soleil. (2). Les termes sont changés sans nécessité : Pâris devient Alexandroë. on ne sait pourquoi. Le français n'atteint pas toujours à la précision du grec ; yéfwy est rendu de façon très insuffisante par : fêles ; et ovl«sw, : par : terre. Beaucoup de suppressions sont injustifiées. Le réalisme de Leconte de Lisie est, en bien des cas, d’une timidité surprenante, Enfin, J'on ne croit pas trop s’avancer en affirmant que les hellénisies relèveraient dans cetie traduction de nombreux contre-sens.

(1) L'auteur de ces lignées a eu l'occasion d'apprécier Île peu de services que peuvent rendre Jes traductions de Leconte de Lisle, Chargé naguère de faire connaître les chefs-d'œuvre

de la littérature grecque, aux élèves d’une école normale primaire, il ne trouva malheureusement aux mains des élèves, pas d'autre version de Odyssée que celle du célèbre poète, Iin:possible de dépeindre l'embarras de ces jeunes gens quand ils tombaient, par exemple, sur une allusion aux déesses « qui habitent le larze Ouranos ! »

(2) Agamemmon, V. 633.

(3) id, 532,

(4) id, 24.

(5) id, GI.

Page 1