UN DERNIER ATTENTAT CONTRE LA POLOGNE
La force, cette dernière raison du despotisme, avait amené par trois fois consécutives le dénombrement d'une nation héroïque, digue vivante contre laquelle s'était brisé l'envahissement des peuples barbares ; mais une ombre de la Pologne subsistait encore. La force a voulu
PARIS ET LA FErvVEUR REVOLUTIONNA lAF^ I()9
accomplir son œuvre tout entière, et la république de Cracovie a cessé d'exister, au mépris même des traités que i8i5 avait imposés à l'Europe.
Les trois puissances, coupables de cette flagrante violation du choit européen, en ont-elles pesé l'importance ?Que diront les peuples spectateurs de cette grande et dernière iniquité ? Quoi ! des gouvernements brisent au gré de leur caprice un pacte solennel qu'ils n'ont observé que durant le temps où ce pacte injuste et brutal sanctionnait leur intérêt tyrannique ? Rien n'est stable ni sacré pour eux ?j
Les trois puissances spoliatrices ont cédé à l'esprit de vertige : la coupe de leurs iniquités est pleine, et elles ne songent point sans doute qu'il suffirait d'un cri de réprobation de la France pour que l'Italie sortît de son morne sommeil. Il ne faut pas que les gouvernements oublient par trop ce qui constitue leur raison d'être, car les peuples sont de rudes logiciens qui se souviennent toujours!
Le coup d'Etat par lequel la république de Cracovie vient d'être anéantie doit provoquer l'éclatante protestation de la France et de l'Angleterre. Déjà l'Allemagne et la Prusse se sont vivement émues. La brutale oppres^ sion et le mépris du droit sont dans un des plateaux de la balance européenne, que la juste indignation des peuples pèse dans l'autre, ou tout est perdu, honneur et liberté !
Dans le troisième de ses articles, celui du 28 novembre, comme dans le premier, guerre à l'argent, ! la ploutocratie, au clergé enrichi des misères humaines. Aprement, et avec l'implacabilité justicière,il dénonce les moyens de conquête des classes dévoratrices : la force des guerriers, l'hypocrisie
LECONTE DE LTSLE
cléricale. Que le peuple ne se laisse plus duper par les raensong-es des prêtres et les fausses g-énérosités des puissants ! La charité n'est que spéciosité, fausseté : plus de charité, la seule justice : Tous ont droit à la vie!
Il y a quelque tumultueuse exaltation, quelque confusion, et des soubresauts en cette clamation. Est-ce faiblesse d'élocution, insuffisance de clarté en la pensée, inhabileté de l'expression ? Evidemment non : les griefs sont très précis et, d'autre part, celui qui en la même année publie la Vénus de Milo et Thyoné est déjà absolument maître de sa forme comme de sa pensée, il possède et distribue à volonté dans le verbe la force de son âme ; son style est fluide, discret et précis en sa richesse. C'est donc bien plutôt afflux de l'indig-natio'n, ou seulement ivresse de la pensée qui, pour la première fois, s'abandonne à l'espace et à la lumière. On retrouve dans les lignes qui suivent, vibrantes du ton des prédications martiales de la Révolution, quelques-uns des termes, des rythmes, même des images ou des allégories qui illustreront plus tard certains de ses poèmes :