‹ Leconte de Lisle, d'après des documents nouveauxChapitre 24 sur 38 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Primitivisme : la nature, la vie frug-ale, la femme et l'amour.

— Hellénisme : la chasteté ; les vierges grecques ; le travail et le jeu ; les enfants et les vieillards ; le patriotisme.

— Hellénisme français optimiste et républicain. — L'évolution du sentiment helléniste du xv* au xix» siècle et la tradition républicaine. — Le rôle de Leconte de Lisle dans la littérature du second Empire. — La résurrection du culte de la beauté : le sens historique et social de la beauté.

Ces idées élucidées, il faut relire son épopée: on découvre alors ce que cette œuvre a de positif et de constructif, et d'autant plus nettement que ses caractères négatifs, maintenant précisés et délimités, sont eux-mêmes tout lumineux. Cette œuvre architecturale, haute et claire, est, comme eût dit Michelet, un temple de vie, bâti à l'emplacement d'une source sacrée. Elle proclame, elle donne la force, la joie grave et rythmée. Elle compose à la fois une Bible polythéiste et une Iliade déterministe de l'Humanité où le jeune homme moderne prend avec le sens de la beauté, l'électricité de l'énergie et le goût de l'action, le courage des joies actives, dramatiques à élaborer un avenir resplendissant.

l/lDÉAL 276

Même les pièces les plus satiriques, le célèbre sonnet Aux Montreurs, ne résument pas seulement sa haine^ du bour^çeoisisme contemporain, ils indiquent déjà son idéal d'une vie patriarcale, où « les passions vigoureuses etprofondes » se nourrissent librement, comme le voulait Fourier, dans la générosité du a sol nourricier ».

Découragées de l'action immédiate, toutes ses ardeurs socialistes ne pouvaient s'annihiler d'un i coup ; Leconte de Lisle, né dans une île vierge, * riait trop sain et vigoureux ; elles se transformé' rent à' idées politiques en regrets et visions sociaux. Haineux du « siècle », il regrette dans ses poèmes les âges de l'humanité primitive que son esprit socialiste imagine libertaires, et dans la représentation à la fois béate et désespérée de la vie primitive il exprime quel avait été son idéal] d'avenir. Il est d'autant plus net que c'est l'avenir: qu'il représente dans le passé que ses connaissances scientifiques lui devaient faire supposer que le passé n'avait pas été si heureux. Ce sera d'ailleurs une habitude poétique des socialistes de la période religieuse qui précède celle du socialisme scientifique de regarder les hommes de la préhistoire comme heureux d'être nés bons et libres dans la luxuriance d'une nature jeune et abondante. Gela constitue une sorte de primitivisme socialiste, pour lequel le bonheur de la cité socialiste future tient dans un retour aux mœurs simples primitives, égalitaireset partageuses, de même que pour le primitivisme chrétien la perfection consiste à acquérir la foi naïve des premiers chrétiens. Ce n'est donc pas ici

27Ô LECONTE DE LISLK

une question de droit (i) socialiste, mais d'âme, de conscience, de philosophie socialistes.

Jamais poète plus fidèlement que Lecontede Lisle ne s'attacha à redire Forigine du Monde, la jeunesse de la Terre. La fraîcheur, la puissance et la spontanéité de sa vision l'indiquent naturelle, permanente, intime, foncière. Il en portait perpétuellement en lui le rêve esthétique et généreux. Son évocation constante et ample se plut à consulter tour à tour les différentes cosmogonies qui ne manquent point à célébrer unanimement avant toute autre une époque privilégiée de lumière, de beauté, de force et de félicité mondiales. Empruntant aux régions et aux peuples divers l'expression symbolique de leur culte extasié des premiers âges, il s'assura d'être le poète de la prime Beauté et de la prime Félicité du globe. Associant toutes ces cosmogonies il en a résumé une sorte de cosmogonie primitiviste sociale.

Le Barde du Massacre de Mona, voix des légendes septentrionales, évoque la Jeunesse du Monde au temps « où la race des Purs vit le Premier matin » ;

0 Jeunesse du Monde, ô beauté de la terre. Verdeur des monts sacrés, flamme antique des cieux, Et toi, Lac du Soleil, où, comme nos aïeux, L'âme qui se souvient plonge et se désaltère,

(i) Les questions de droit, il les avait traitées dans ses articles antérieurement à i848.

Salull Les siècles morts renaissent sons mes yeux.

Les voici, rayonnants ou sombres, dans la fçloire

Ou dans l'orajje, pleins de joie ou pleins de bruit.

De ce vivant corlèg-e évoqué de la nuit

Que les premiers sont beaux ! Mais que la nue est noire

Sous le déroulement sinistre qui les suit ! . , .

La Nature n'éclate si généreuse en sa nouveauté que dans la splendeur du sort trouvé par Thomme sur la terre :

Et l'homme était heureux sur la face du monde,

La voix de son bonheur berçait la paix du ciel ;

Et, d'un essor égal, dans le cercle éternel,

Les âmes, délaissant la ruche trop féconde,

Aux fleurs de l'infini puisaient un nouveau miel.

Ainsi multipliaient les races fortunées;

Et la terre était bonne, et douce était la mort,

Car ceux qu'elle appelait la goûtaient sans remords (i).

Prend-on un poème oriental, Khiron? Le symbole du Centaure, en qui Maurice de Guérin avait admiré la force individualiste de la nature sauvag-e et Henri de Régnier goûtera la forme décorative d'une dualité mystérieuse, se rénove chez Leconte de Lisle, épuré de romantisme, ennobli de vie moderne, type idéal d'un surhomme primitif.

Chiron, âme centauresque des mylhologieset des cosmogonies méditerranéennes, répète, en vaste et pieuse reconnaissance humaine, la poésie des nostalgiques bardes du Nord ; Chiron est la voix se conde à laquelle Leconte de Lisle inspire une invocation panthéislique à la vie meilleure qui fut :

Dans ma jeune saison que la Terre était belle ! Les grandes eaux naguère avaient de leurs limons Reverdi dans l'iVither les pics altiers des monts.

(i Le Massacre de Monn.

Du seia des flots féconds les humides vallées,

De nacre et de corail, et de fleurs étoilées,

Sortaient telles qu'aux yeux avides des humains.

De beaux corps ruisselants du frais baiser des bairjs,

, . . Les cieux étaient plus g-rands ! D'un souffle généreux

L'air subtil emplissait les poumons vigoureux!

Et plus que tous, baig-né des forces éternelles,

Des aigles de l'Athos je dédaignais les ailes (i).

Ghiron représente l'homme-dieu de ces âges, la force de la terre faite homme par la noblesse insatiable des aspirations, faite bête par Tardente puissance d'instinct :

0 fleuves immortels, qu'en mes jeux enfantine Je domptais du poitrail, et dont l'onde écumante, Neige humide, flottait sur ma croupe fumante! Oui ! j'étais jeune et fort, rien ne bornait mes vœux, J'étreignais l'univers entre mes bras nerveux.

Le poète connut dans le socialisme de telles ardeurs d'optimisme intrépidement enthousiaste!... La force de Chiron, cabrée au profil des monts anciens, résume les émotions les plus substantielles et la plus déchaînée des indépendances. C'est cette vie superbe que le poète rêve pour l'homme de la cité future qu'il veut retremper dans la vig-ueur de la nature, qu'il veut robuste et sain, éternellement jeune, à jamais débarrassé et purifié de la vie civilisée contemporaine, faiseuse d'infirmes et d'esclaves :

J'étais calme, sachant que j'étais immortel!

0 jours de ma jeunesse, ô saint délire, ô force !

Sa vie colossale épandue aux espaces est modèle

(i) II importe de noter que Ghiron est contemporain des poèmes socialistes d'avant 1848.

sublime de vie qui n'est contenue que par la nature; elle est si ample qu'elle renferme l'histoire de plusieurs générations d'hommes primitifs, et son détail vaut pour révocation minutieuse des premières individualités qui s'isolèrent et errèrent avant toute formation de société :

Tel je vivais heureux sur la terre sublime, Toujours l'oreille ouverte aux bruits universels, Soulfles des cieux, échos des parvis immortels, Voix humaines, soupirs des forêts murmurantes, Chansons de l'Hydriade au sein des eaux courantes, Et, formant sans remords le tissu de mes jours De force et de sagesse et de chastes amours! ...Je buvais l'eau du ciel et je dormais sur l'herbe Et, parfois, à l'abri des bois mystérieux, Comme fait un ami, j'entretenais les Dieux!

Car, farouche chasseur, amant nomade ou calme penseur, il est un dieu et fuit les mortels. Il contemple de haut l'humanité :

... Quant la Terre était jeune et quand je respirais Les souffles primitifs des monts et des forêts, Des sereines hauteurs où s'épandait ma vie... ... A mes pieds répandu, j'ai contemplé d'abord Un peuple qui des mers couvrait le vaste bord. Au sol qui les vit naître enracinés sans cesse, Ils paissaient leurs troupeaux, pacifique richesse. Sans que les flots profonds ou les sombres hauteurs Eussent tenté jamais leurs pas explorateurs. Ares, au casque d'or, aux yeux pleins décourage, Dans la paix de leurs cœurs ne jetait point l'orage. ... D'inhabiles clameurs montaient par intervalles, Cris de peuples enfants qui, simples et pieux, Sentaient bondir leurs cœurs en présence des cieux.

Mais si riche de force et de science universelle est-il devenu au milieu de la nature que son cœur se gonfle d'altruisme et que, par amour, il fait l'éducation des hommes :

Et là, durant le cours des âg-es, j'ai nourri De sagesse et (V amour tout un peuple chéri ^ Peuple d'adolescents sacrés, race immortelle...

Kaïn, voix des relig"ions de l'Asie hébraïque, évoque fraternellement la fraîcheur de la première vie, pure et vierge, la splendeur de l'idéal berceau, la majesté divine de soi-même :

Slleace ! je revois l'innocence du monde. J'entends chanter encore aux vents harmonieux Les bois épanouis sous la g-loire des cieux ; La force et la beauté de la terre féconde En un rêve sublime habitent dans mes yeux. ... L'inépuisable j'oie émane de la vie; Vembr as sèment profond de la terre et du ciel Emplit d'un même amour le cœur universel ; Et la Femme, à jamais vénérée et ravie, Multiplie en un long baiser l'homme immortel. Et l'aurore qui rit avec ses lèvres roses, De jour en jour, en cet adorable berceau, Pour le bonheur sans fin éveille un dieu nouveau; Et moi, moi j'e grandis dans la splendeur des choses Impérissablement jeune, innocent et beau!

Ainsi tous s'entendent à louer cette première humanité heureuse, pacifique parce que frugale, point ambitieuse, tous s'entendent à déplorer et condamner ce qui y mit fin : la guerre, qui survint pour souiller la terre, faire dévier le sens des destinées. Kaïn figure l'humanité heureuse en qui laveh, principe de guerre, laissa s'éveiller la violence guerrière, et qui ne retrouvera le bonheur dans la paix et la fraternité que lorsque les guerres seront mortes avec les religions.

Celui qui blasphéma l'homme quand son inspiration jaillit du spectacle d'égoïsme et de laideur actuels, qui maudit l'homme contemporain avec

l'idéal 28 1

tant de véhémence qu'on crut à une haine vouée à l'Humanité elle-même à travers les siècles, sut avec amour consacrer des vers frénétiques à la présentation de l'Homme des premiers âges, tel qu'il fut « fait pour la félicité ».

. . l'Homme en sa gloire première, Calme et puissant, vêtu d'une mâle beauté, Chair neuve où l'àine vierge éclatait en lumière Devant la vision de rimmortalité.

Leconte de Lisle, qui conserva à la femme l'adoration voluptueuse d'une âme fervente, sembla toujours estimer sans doute de l'avoir vue pour la première fois dans l'innocence et la magnificence de l'île d'Eden,que la femme comme la Nature était, de par sa grâce ou sa beauté passives, ce qui persévérait jusqu'à nous de la beauté, de la joie et de la bonté des âges heureux. Ainsi son âme s'exalte à révoquer au Jardin du Paradis, soit qu'Adam ouvre le passé :

O Jardin d'Iaveh, Eden, lieu de délices, Où sur l'heure divine Eve aimait à s'asseoir ; Toi qui jetais vers elle, ô vivant encensoir, L'aronie vierge et frais de tes milles calices. Quand le soleil nageait dans la vapeur du soir,

soit que lui-même éveille à son souvenir celle qu'il contempla pour la première fois :

Telle, au Jardin céleste, à l'aurore première, La jeune Eve, sous les divins gérofliers, \ Toute pareille encore aux anges familiers. De ses yeux innocents répandait la lumière.

Son œuvre apprend de quelle haute vertu esthétique il imagine l'amour, libre en la nature. Il ne

282 LECONTB DE LISLE

put que décrire passag-èrement dans Khivon la fière pureté des amours se poursuivant en indépendance ; Kaïn se souvient rapidement de Tenchantement d'Eve au Paradis. Mais Çunacépa, qui n'est que poème d'amour, révèle le couple adolescent enivré de félicité aux profondeurs des forêts indiennes, de cette Inde que Leconte de Lisle vénéra particulièrement d'avoir été et de demeurer le berceau du monde. L'amour y fleurit, charme luxuriant et pur comme une saison, l'amour palpite, neuf en son éternité, l'amour déborde, libre en sa spontanéité inspirée, l'amour joue, joyeux et naïf en ses débats et ses errances, l'amour prie, extase panthéistique parmi les forces pures et fécondes de la terre. La beauté des âmes exaltées par la sève d'amour s'entretient inépuisablement de la beauté de la vie et du monde, sève de la nature. Çiinacépa prouve la beauté éternelle que la Nature garantit à l'Amour qui, né d'elle, se recueille en elle, s'y épand. Et toute la beauté naturelle et vierge de l'amour, de l'amour de Çiinacépa et de Çanta^ ressort dans la description amère de la vieille et vaine civilisation hindoue.

Le commerce familier et frugal des forces naturelles engendre l'amour des humanités simples et pieuses, l'amplifiant de toutes les sensations heureuses et de toutes émotions vives; créant l'amour, il crée l'enfant, il affirme ensuite l'adolescent. La grâce à'Hylas est œuvre de vie primitive; la fière vertu d'Achille, disciple du dieu de nature Khiron, témoigne d'une âme héroïsée par une libre pédagogie de nature. Pour l'entretenir en beauté et en

vertu, renseignement vaste des forces naturelles, parmi lesquelles s'exerce son indépendance, s'allie aux leçons que, par la bouclie mëmorieuse de Kliiron, lui transmet l'exemple des viriles antiquités. Frères en éducation naturelle, les adolescents que Leconte de Lisle dressa souples en ses mâles poèmes, saluant leur jeunesse sauvage, déclarent avec un noble orgueil :

Et je grandis, sentant que je deviens un Dieu (i) !

Leconte de Lisle ne suggère pas seulement par la noblesse des mots dont il qualifie la nature, parles paysages d'harmonie et d'abondance qu'il en multiplie, par le mode de description qui consiste à célébrer d'une nature ce qui contribue le plus directement à la félicité humaine, il ne suggère pas seu- • lement qu'il faut s'en tenir au culte de la Nature. Il précise souvent, pour la développer ensuite, sa conception d'une éducation naturelle. Après une \ description où la reconnaissance de l'homme comblé par la nature inspire le rythme et le pittoresque des vers, il s'écrie :

0 rouq-eur, volupté de la terre ravie 1 Frissonnements des bois, souffles mystérieux 1 Parfumez bien le cœur (jui va goûter la vie, Trempez-le dans la paix et la fraîcheur des cieux !

11 est clair que, seule, la Nature, reste des âges révolus, qu'elle seule peut encore dispenser à Phumanité la pureté et la vigueur et la sérénité que les générations perdirent en s'éloignant d'elle depuis une

(i) Se rappeler sa conception de « Dieu », esscotielleinent irréligieuse et socialiste.

204 LECONTE DE LISLK

trop longue suite de siècles. Si le spectacle de la moderne hu manité ag-grave l'âme de pessimisme, le spectacle et rintimité de la nature, en candeur et en richesse, redressent Tâme et l'embellissentde courage :

Ce sont des chœurs soudains, des chansons infinies, Un long- g-azouillement d'appels joyeux mêlé ; Où des plaintes d'amour à des rires unies ; Et si douces, pourtant, flottent ces harmonies, Que le repos de l'air n'en est jamais troublé. Mais l'âme s'en pénètre ; elle se plonge, entière. Dans Vheiireiise beauté de ce monde charmant Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumière ; Elle revêt ta robe, ô pureté première, Et se repose en Dieu silencieusement.

La nature dont Leconte de Lisle combla son œuvre, soit qu'il évoque en son premier plan Tantique humanité, soit qu'il se tienne à des paysages ou à des tableaux sans âge précis, apparaît d'autant plus berceau du monde qu'il énumère autour de l'homme la présence des végétaux et qu'il peuple le monde de bêtes. Son culte de la Bête n'est autre que le culte même de la Nature, énergie première qui se conserve en nouveauté et en fécondité, le goût de l'homme primitif, fort, libre, indompté, sauvage. Son imagination revivait les premiers temps de la terre, évoquait l'homme en la vierge nature sivivementetsi continuement qu'il fut hanté lumineusement, autant que de visions d'hommes aux épaisseurs ou aux espaces de nature, de visions d'animaux pullulanten liberté parmi savanes, forêts ou ravins. La Forêt vierge, VA borna, les Jungles, rOasis, le Jaguar, Clairs de lune, les Eléphants, la Chasse de l'Aigle comptent au nombre de ses poèmes primitivistes. Un tableau de bêles,

l'idéal 285

ces énergies vierges et insoumises, porte la même vertu d'enseignement naturiste qu'un paysage édénique de la création ou un paysage élyséen de nature attique. En toute bête Leconte de Lisle ne laisse pas de voir le témoin des premiers temps de splendeur, à la façon du Corbeau, démon de la nature païenne tué en son éternité par la parole de mort du christianisme antinaturel. Et certes son rêve serait d'une humanité qui participerait, en un régime de nature, de la noblesse musculaire et de l'indépendance des bêtes : rentrer en la vie de nature, « retrouver Eden », c'est aussi bien que retourner parmi les monts, les arbres, les fleuves, rentrer en un paradis d'animaux. Leconte de Lisle ne défendit pas moins la cause de l'animal que celle (la sauvage tué par la guerre européenne (le Dernier des Maoris) y que celle des forêts abattues par le moderne industrialisme. Et quand il clame le triomphe de la forêt vierge, la victoire du requin vorace ou de la panthère, c'est la victoire définitive « de la Nature en quoi il espère pour les avenirs d'une f liumanité ressuscitée. Dans la vaste éducation que \ l'homme converti recevra de la Nature, la leçon due à la Bête prend sa part de fierté et de force. lléraklès au taureau érige le combat superbe des Icux énergies animales s'afFrontant dans une utile iiudalion,sœursen vigueur et en jeunesse. Khiron, qui conserve le type idéal de l'homme de nature, est Centaure, mi-homme, mi-bête.

Les bêtes de Leconte de Lisle sont des groupes (le Barye qui orneraient de puissance indomptée une ville moderne comme les chevaux et les bœufs

a 86 LECONTE DE LIST.E

figurèrent aux métopes du Parthénon en Tantique cité libérale. La façon dont Leconte de Lisle, fraternellement à Michelet, représenta la bête, peut donner un sens primitiviste à la longue série de l'art animalier.

Il est vrai que, dans son admiration intégrale de la vie naturelle, il conçut plutôt l'homme en face de la nature que l'homme en face de l'homme. 11 chanta plutôt la première existence naturelle que la première société, ou, du moins, ne précisa-t-il point son sentiment des sociétés en ces débuts. Mais son culte de la Grèce, sa prédilection de la civilisation hellénique renseignent sur l'idéal, qu'il nourrissait, de société humaine. Ce qui le conquit et l'attacha à la Grèce, ce fut la conciliation la plus harmonieuse de la vie naturelle et de la civilisation. Mais, comme il voit en beauté, sans doute un peu trop harmonieusement assouplie (i), les âges primitifs, de même il mêle un peu trop de primitivisme sauvage à la civilisation grecque. Quoi qu'il en soit, les transformations qu'il fit subir de part et d'autre expliquent l'équilibre voulu de sa conception unifiée (2).

Aussi bien il est remarquable que ce qu'il apprécia surtout de la Grèce fut ce qu'il a coutume de goûter de la vie de nature : l'amour en liberté

(i) D'ailleurs les Origines de J.-H. Rosny prétendent, avec une intelligence analogue à celle de Léconle de Lisle, renverser les affirmations pessimistes des Lubbock sur les premiers âges.

{2) « Je ne m'étonne point, dit M. Barrés, de cette vue simpliste chez un homme qui était convaincu qu'un peuple, les Hellènes, a réalisé, une i'ois pour toutes, la perfection et que l'Humanité a trouvé là son type hors duquel toutcst Barbarie. » M. Barrés dit crûment

l'idéal 287

dans les souples paysages. Ses amoureuses grecques sont nées de la nature et la chérissent voluptueusement de les avoir conviées et initiées à l'amour, telle Glaiicé. Souvent môme, trop farouches, elles ne veulent connaître que l'amour viride et infini delà nature, telle Thijoné (i). Klytie est divinité naturelle, la belle vierge chasseresse: elle est souplesse, pureté, élégance, harmonie, grâce vaillante et jeunesse, elle est le poème féminin de la Terre comme Achille et Khiron en sont les poèmes mâles. TestijliSj chasseresse, est vierge agile, guerrière, maîtresse de sa destinée et de Tespace ;

Cest l'heure où Thestylis, la vierge de l'Aitna,

Aux yeux étincelants comme ceux d'Athana,

En un noir diadème a renoué sa tresse,

Et sur son genou ferme et nu de chasseresse,

A la hâte, agrafant la robe aux souples plis.

Par les après chemins de sa grâce embellis.

Rapide et blanche, avec son amphore d'argile,

Vers cette source claire accourt d'un pied agile,

Et s'assied sur le roc tapissé de gazon,

... Grande comme Ariômis et comme elle farouche,

Nul baiser n'a jamais brûlé sa bellcbouche (2).

Péristéris^ en liberté, est pêcheuse, divinité marine. Kléarisia, déesse de la terre et de lamoisson, paraît dans le jeune enchantement d'une aube ély-

ailleurs que cette conception de la Grèce est fausse. M. Barrés est

nationaliste. Nous pouvons nous en remettre de préférence à

>f . Alfred C4roisct, historien et helli'nisle d'une érudition puissante

iii, à l'heure même où nous corritçeons ces épreuves, publie dans

i Revue 6/eue une Athènes où secontirmela conception de Leconte

' Lisle. M. Barrés se trompe aussi quand il dit que son estln-tique

posait principalement sur l'helK'nigmc de Louis Ménard ; L. de i.. connut Ménard uprcs avoir écrit ses poèmes antiques.

(1) Poème écrit avant 1848.

(a) Au point do vue esthétinue rapprocher de co portrait celui des vicrKcs socialistes créées par J.-H. Rosny.notamment l'Eve du Bilaléral.

séenne, animée d'un harmonieux rythme de marche. Les vierges innombrables que créa Leconte de Lisle, féministe de la femme dans la nature, participent toutes de la même fierté individualiste et de la même impérieuse liberté. Surélevées de Télégance décorative du peintre helléniste et républicain Prudhon, elles se distinguent par une personnalité d'affranchies pour laquelle plaidèrent les romans contemporains et les théories anarchistes du féminisme et de Tamour libre. Elles seront ces mères dignes dont Cabet anime pieusement les jardins d'Icarie.

Sans doute, on le sent déjà, la Grèce, telle que Leconte de Lisle la propose à l'admiration de Thomme moderne, est-elle reconstruite sur la fidèle interprétation de ses potées et de ses philosophes. Mais, très profondément, en sa création il a synthétisé tout ce que l'étude des primitives sociétés, hindoue ou biblique, lui avait fait concevoir de meilleur, déplus pur, déplus fécond (i). Ne voulant projeter dans le futur, faire supporter à l'avenir sa construction d'une société idéale — ce qui enlève à l'œuvre tout caractère d'affirmation sculpturale et en trahit le lyrisme utopique — il la plaça en une des Péninsules du monde où l'homme connut déjà la plus grande sommedebonheur :1a Grèce.

Or, la vertu essentiellede l'Hellas que créa (2) Leconte de Lisle c'est la chasteté.

(i) Ses assidues lectures des Grecs ou des autres, il s'y mettait avec passion : et c'est cela qui marque l'individualité, l'élaboration des lectures.

(2) Flaubert, qui n'avait pas le sentiment social, la reproche vivement à Leconte de Lisle. {Corresp., t. II, pp. 268, 290.)

... 0 chasteté sainte, ô robe éternelle Malheur à qui sur toi porte une impure main !

{Hélène.)

Leconte de Lisle était voluptueusement chaste : par quoi d'ailleurs il a eu un sens si délié et un tact si passionné de la complexité de Tunivers. La chasteté, qui lient l'être frémissant à distance de la beauté, en favorise une plus complète contemplation où s'embrasse l'harmonie de l'ensemble sous la caresse lumineuse de l'atmosphère. Et, préservant le jeune homme ardent des épuisements orientaux, elle lui conserve une plus fraîche spontanéité à l'amour, de plus vibrantes et de plus longues émotions : aux heures électriques où elle lui conseille les solitudes préparatoires, son expansive tendresse s'accorde aux autres objets de la nature, s'enrichit de leur grâce dont elle embellira encore plus tard l'admiration et la possession de la beauté féminine. La chasteté est l'art d'associer la nature à ses plaisirs pour les purifier cl les intensifier, d'exalter l'amour de panthéisme. Platonisme social : elle est la qualité des peuples forts qui savent, par une instructive solidarité et dans l'obligation d'une activité laborieuse, se tenir vigoureux. A l'homme moderne, elle donne la dignité et la fermeté nécessaires non tant à disputer sa part dans la lutte pour la vie qu'à s'intéresser à la lutte sociale. Elle est une vertu et une discipline sociales. Dans la littérature elïéminée, désabusée par efféminement, du Second Empire, entre le dandysme de Musset familier à la cour et le scepticisme de courtisane de Mérimée, l'œuvre chaste, naïve et forte

2Q0 LEGONTE DE LISLE

de Lcconle de Lisle est le plus noble et vivifiant poème qu'on pût mettre aux mains des jeunes femmes et des jeunes hommes de cette époque fatiguée. Naguère il opposait dans Eglogue harmonienne à la Muse grecque Piilchra la Muse chrétienne Casta\ mais entre Beauté et Chasteté la conciliation s'est faite pour le rêve unitaire d'un âge merveilleux et désirable. En particulier, rien ne saurait mieux attester que la conception de la Vierge hellénique combien la grâce de Leconte de Lisle est peu « orientale » — ainsi que le formule la personnifî cation de Vénus de Milo qui n'est ni l'Aphrodite, ni la Gythérée, ni l'Astarté orientale qui « sur un lit de lotus se meurt de volupté » : la vierge grecque, élancée et prompte, est pudique, farouche, fière de sa virginité :

Grande comme Artémis et comme elle farouche Nul baiser n'a jamais brûlé sa belle bouche.

{Thestylis .)

Il faut lui apprendre que la beauté — dont elle a le sens mais confondu avec celui de sa propre force physique — est destinée à l'amour {Klitie)\ « la liberté sacrée seule guide» son cœur; indépendante et hardie à la course, elle veut échapper à la servitude de l'amour. Dans l'amour elle redoute (d'efféminement », si mollement accepté par les amoureuses provocantes et lascives d'André Chénier :

Artémis me sourit. Docile à ses désirs Je coulerai mes jours en de mâles plaisirs. Et je rC enchaînerai point d'amours efféminées La force et la fierté de mes jeunes années.

{Glaucé.)

l/lDÉAL 291

Par la forme souple de son corps, la liberté de sa vie, elle se sent l'égale de Thomme :

Le sein libre à demi du lin qui les protèjçe Une lumière au cœur et l'innocence aux yeux Et la robe agrafée à leurs genoux de neige Elles allaient, sans near des hommes ni des dieux.

Vierge forte, elle ne reste pas prisonnière du ynécée, elle vit au grand air, parmi les hommes, associant à sa vigueur la grâce de son geste diligent, en sorte que le travail prend Taspect léger et mélodieux d'une danse :

Les belles filles aux pressoirs

Portent sur leur tête qui ploie,

A pleins paniers, les raisins noirs ;

Les jeunes hommes sont en joie !

Ils font jaillir avec vigueur

Le vin nouveau des grappes mûres

Et les rires et les murmures

El les chansons montent en chœur.

Sobre de costume et'frugale de goût, elle ignore l'oisiveté : elle est vendangeuse, moissonneuse, ou, comme Nausicaa, blanchisseuse au cours de Teau (Khiron), ou pêcheuse (Peristeris). Quand cesse le travail qui les tenait réunies, elles unissent leur joie claire en^'un seul rythme.

Et toutes, délaissant la fontaine ou'les champs, Charment au loin l'écho du doux bruit de leurs chants

{C/iiron.)

OU elles dansent: rarement Leconte de Lisle évoque solitaires les vierges grecques; ils les voit toutes légères, droites et un peu penchées, accordées

292 LEGONTE Di: LïSLE

en chœur pour la danse, cette forme collective de la beauté aux heures de repos, danse, g-uirlande et couronne, allég-orie d'harmonie terreslre parallèle à celle des astres (i).

Aux bras nus de ses sœurs ses bras sont enlacés Elle noue en riant, sa robe diaphane Et conduit les chœurs cadencés.

Ensemble, toujours, elles prennent leurs splcndides ébats dans la fraîcheur d'une eau palpitante et molle {Hélène). Alertes et onduleuses, et toujours ingénieuses aux jeux, elles se défient à la nag-e.

C'est aussi dans la nature, pures et confiantes, qu'elles prennent leur repos ; Kljlie s'endort en plein air sous les platanes; Phidylé, dans ses tresses dénouées, s'assoupit sous les frais peupliers ; telle plong-e nue et sommeille en une source à l'abri du reg-ard de l'homme. Bien que, vêtue d'une tunique où se dessine au regard l'accomplissement des formes, libre et familière, la jeune fille soit la compagne ordinaire du jeune homme, elle lui inspire un amour haletant de crainte et de mystère. L'amant de Klytie prononce ardemment:

Le lin chaste et flottant qui ceint son corps

Plus qi.i'an voile du temple est terrible à mes yeux.

Aussi bien le jeune homme ne connaît-il pas la langueur orientale:

Cet Ephèbe, si beau dans sa jeunesse en fleur,

(i) Dans l'Aither splendide et sans fia Tu dérouies le chœur des choses Dociles à l'ordre divin.

l'idéal 298

reste fier, viril, an redressement de sa grâce élégante et cambrée :

Bienheureuse Vaustère et la rude jeunesse

Qui rend an culte chaste à V antique vertu !

Mieux qu'Hun guerrier de fer et d'airain revêtu,

Le Jeune homme au cœur pur marche dans la sagesse.

Le myrte efféminé n'orne point ses cheveux

Il n'a point effeuillé la rose Ionienne

Mais sa bouche est sincère et sa face sereine.

{Hélène.)

L'amour trouve sa consécration innocente et sereine dans l'hymen qui à l'adolescent pur unit la vierge fine et saine :

Sous le toit nuptial le trépied d'or s'allume,

La rose jonche les parvis, Les rires étincelants montent, le festin fume. Un doux charme retient les convives ravis

Aux lieux que l'Epoux parfume.

Salut, toi qui nous fais des Jours heureux et longs. Divin frère d'Eres, Hymen aux cheveux longs !

[Hélène.)

Des danses sur des prairies en fleurs; des brises au travers d'un ciel embaumé ; des accords de chœur lointains et clairs; des voix d'enfant au seuil des demeures. L'enfant est le bienvenu dans cette vie subtile et pleine. Qu'il naisse, la mère exprime sa reconnaissance :

Je ne languirai plus dans un morne déclin Stérile et g-émissant sous le toît salutaire. La Race a refleuri des Enfants de la Terre

[L'Apollonide.)

Comme au Bois Sacré de Puvis de Ghavannes,

294 LfcCONTE DE LISLE

Tenfant grandit, nu, entre les femmes, les lauriers et les oliviers, avec des cheveux longs.

Des cheveux ondoyants où la brise soupire.

Gomme au Ludus pro patria sa jeunesse timide et charmante honore les vieillards :

Et de beaux enfants servent d'échansons Aux vieillards assis sous la verte haie.

{Médailles.)

De bonne heure Tenfant travaille, libre, dans la lumière des champs

...dans la verte prairie

Où, paissant les grands bœufs, jeune et déjà pasteur;

il apprend dans un recueillement léger à aimer la nature. On admire, dans Chiron,

Les pasteurs, beaux enfants, à la robe grossière Qui d'un agile élan courent dans la poussière.

Ils grandissent moins entre les hommes et les femmes que parmi les arbres et les bêtes; et ce sont les platanes et les peupliers, Tolivier et le myrte; et ce sont la « jeune cavale, au regard farouche »,

Les étalons ployant sous leurs jarrets nerveux Nourris dans les vallons et les plaines fleuries ;

et les chevaux attelés aux chars, a asservis mais fiers sous l'aiguillon! », les troupeaux de taureaux

Hauts de taille, vêtus de force et de courage.

Ils méditent, solitaires et sauvages, devant des paysages tranquilles où les têtes innocentes jouent

l'idéal 295

avec leur force : leur vie est un son^e lumineux devant une nature immense, pacifique et où le silence est la musique de la paix, ainsi qu'il est sensible dans les Visions antiques de Puvis.

C'est en le repos profond et parfumé de cet isolement dans la nature que l'enfant apprend à goûter l'harmonie de la vie de famille, la saveur des vertus domestiques, qu'il se sent sinueusement retenu aux anses du rivage natal, qu'il éprouve avec volupté le charme de la patrie. La paix sacrée qui flotte sur la nature lui a révélé

La pairie et le toit natal, l'amour pieux

De ses parents courbés par l'âge soucieux. [Hélène.)

C'est la contemplation du monde, plus finement que le commerce des hommes et la vie de société, qui lui inspire le sens de la hiérarchie, et, l'initiant à ses origines panthéistiques,- le rattache au culte de ses parents, des vieillards :

Les grands vieillards drapés dans la pourpre ou la laine Graves, majestueux, couronnés de respects,

lui gonfle le cœur de l'amour de la patrie, dans un doux fanatisme tout patriarcal et pastoral :

Au sol de notre Hellas notre âme est enchaînée

Et la terre immortelle où dorment nof: aïeux

Est trop douce à nos cœurs et trop belle à nos yeux !

Amour de la vierge et amour de la famille, amour (le la liberté et des aïeux, amour de la nature et de la patrie, telle est cette atmosphère de chaude et voluptueuse idéalité, cette atmosphère blonde et

296 Ll'XONTE DE LISLE

maie qui dore les évocations de Leconte de Lisle comme les grandes fresques communistes du peintre lyonnais, tel est cet « air empli d'arôme et d'harmonie» que respire l'homme grec. Elevé parmi le chœur chantant des vierges, dans le musical accord des familles et des paysages, il est le fils de l'harmonie, il possède le sens poétique — le plus délié et le plus complexe — de la paix. On dit au jeune Ion dans l'Apollonide :

Viens! tu seras un jour, Enfant, ce que nous sommes. Sous le casque et l'armure et le lourd bouclier Tu verseras aussi le noble sang- des hommes. Et sur ton jeune front croîtra le vert laurier.

Mais Ion, sorte d'Eliacin élyséen, élevé dans « le Bois Sacré cher aux Muses », répond :

Il germe ici plus beau, verdoyant dans l'aurore, Aussi doux qu'une lyre il chante au vent sonore, Et la Muse divine, avec ses belles mains, Ne le pose jamais sur des fronts inhumains.

La nature lui a appris l'amour de la beauté et de l'humanité fondues en une même harmonie. Cette société, aussi patriarcale que la primitive humanité biblique, réserve à l'étranger la plus fraternelle hospitalité. L'hôte est accueilli avec une joie sacrée; quant au poète, il est le musicien, cher aux Dieux et aux hommes, de la paix entre le ciel et la terre, de l'entente des vierges et des adolescents, de l'intimité des enfants et de la famille, de l'alliance entre le passé immortel des aïeux et les générations vivantes, il est la parole d'harmonie qui groupe les êtres et leur fait éprouver la joie profonde de leur accord inaltérable. On lui dit :

Verse au fond de mon cœur, chantre de Maïonie, Ce partage des dieux ^ la paicc et V harmonie.

Il est un peu comme le roi de cette humanité sur laquelle, seule, règne la concorde :

Ln paix et la bonté, la jsfloire et le fi^énie Couronnent à la fois ce roi de Vharmonie.

Il est celui qui, traversant les groupes de jeunes gens et de vierges, leur adresse le salut qui porte bonheur (i). Lui-même, dans cette société où le travail, parce qu'il demeure dans la nature, n'a pas cessé d'être un plaisir collectif, vit heureux et considéré :

Il chante, il règne, il rêve. Il est heureux et sage.

Ses chants, autant que le travail des pasteurs et des moissonneurs sont utiles à la communauté (2).

Ce n'est pas l'Enfance du monde, l'âge de la première grandeur de l'homme enivré de soi-même et de l'univers, âge des Kaïn et même des Khiron, mais plutôt, à vrai dire, la charmante Adolescence du Monde, sa Jeunesse, que Leconte de Lisle personnifia dans son admiration de l'âge grec. Jeunesse, il la célébra toujours comme un état supérieur de force et de félicité, il l'exalta passionnément pour ce qu'elle contient de pur et d'ardent, de calme et de mâle, de généreux et de chaste :

Salut f ô Jeunesse féconde

Dont les bras contiennent le monde

Dans un divin embrassement !

(i) Khiron.

(3) Thyoné... « Pour prix de mes leçons », etc.

La jeunesse est l'âge où, plus souple, avide et confus, Ton se rattache plus inextricablement. Ton correspond plus subtilement à la diversité du monde, et il admira la Grèce d'avoir su être jeune.

Ainsi la vie grecque lui est idéale de magnifier par le commerce de la nature la vertu physique des êtres: elle crée les types les plus admirablement complets (i), car les âmes ornées d'intelligeince et de philosophie savent demander innocemment à la nature le lustre et l'hygiène de la beauté. La civilisation hellénique, telle que se la représente son génie primitiviste, lui demeure un exemple unique, car elle témoigne un égal amour de la Nature et de l'Art, de la Vie et de l'Esprit, et d'un art à travers lequel seule, d!ailleurs, se faisait rechercher et aimer la Nature(La Grèce, patrie de l'Art naturel, est patrie de Liberté : elle est exemplaire, présentant la splendide unité du beau, du bien, du vrai, du juste. Ilypathie analyse la conception complexe qu'il garde de la Grèce \}

Comme un jeune lotos croissant sous l'œil des sages,

Fleur de leur éloquence et de leur équité.

Tu faisais, sur la nuit moins sombre des vieux âg'es,

Resplendir ton génie à travers ta beauté.

Le grave enseignement des vertus éternelles

S'épanchait de ta lèvre au fond des cœurs charmés*

Elle affirme hardiment la vertu intégrale du paganisme ;

(i) Se rappeler son goût, dès l'enfance, de la synthèse : dans les sensations, les sentiments et les admirations. Ses goûts unitaires d Sri.

( Le beau, le vrai, le bien qu'ont révélé les Dieux (i).

Et c'est par elle, pure Hellène généreuse et ahière, prête à immoler sa vie à l'Idéal grec délaissé, que Leconte de Lisle fait nettement formuler le républicanisme de son rêve hellénique :

Reiçarde, sous l'azur qu'un seul siècle illumine, Des îles d'Isonie aux flots de Salnmine, L amour de la patrie et de la liberté Triompher surVautel de la sainte Beauté; Dans i austère rejjos des foyers domestiques Les grands législateurs régler les Républiques.

L'on s'entendit trop unanimement à expliquer par une « impassibilité olympienne ))j par un « dégoài du siècle et de riiumanité », par un « amour exclusif de la nature » le culte en Icijuel il tenait la Grèce. On ne voulut voir dans l'hellénisme de Leconte de Lisle que refug-e et consolation d'un artiste désintéressé de toute humanité et de toute

(1) A ce propos, si Leconte de Lisle avait été aussi foncièrement, irréductit)lenieiit pessimiste qu'on l'a cru et écrit, n'aurait-iî pas trouvé quelque amère et forte satisfaction à montrer l'humanité grecque écras('e sous la pesante Ananké? Or, il n'en est rien. Comme Kaïn, Niobé se refuse à accepter la Destinée, se révolte. Symbole de l'humanité protestant contre l'oppression des dieux, elle est châtiée parce qu'elle a contesté à Zeus a. Dieu jaloux », 0 pervers », sou pouvoir injuste et usurpé. Elle réclame le retour des Titans, de la race des Héros, demi-hommes, demi-dieux qui

Propices aux mortels, sont remplis de largesses Dispensaient ta paix, le bonheur, la sagesse.

Et il faut remarquer que ceux d'entre les dieux precs dont Leconte de Lisle dressera la lumineuse image sont ces demi-dieux, généreux comme des hommes, Hérakiès « antique justicier », « roi purificateur », « dompteur des anciens crimes ■ et le gublime Prométhec, qui fera jaillir

Le jour de ta justice et de la liberté.

Son hellénisme s'oppose nettement à celui de Nietzsche, précisément parce que celui-ci était aussi peu socialiste que possible.

300 LEGONTE DE LISLE

socialité.vAussi faut-il insister sur la vision que Leconte de Lisle avait de la Grèce : tout ce que son âme de citoyen juste, libre, fraternitaire rêvait généreusement de [bonheur républicain, socialiste, et tout ce que son imagination d^artiste souhaita de voluptés esthétiques, se concilia et se condensa sous forme d'hellénisme^ Fanatique admirateur de la Convention, il se fit de la Grèce la même conception que la majorité des conventionnels. Car il est frappant combien la Grèce leur apparaissait principalement une patrie de civisme : justice, égalité, fraternité, liberté — et beauté : en cette conception, hérité, directement de l'helléniste social Fénelon, fraternisaient les Louis David, les Boissy d'Anglas, les André Chénier, ce révolutionnaire qui ouvrit en poésie française le cycle d'inspiration hellénique. L'hellénisme de Leconte de Lisle, qui est le contraire de celui d'un Nietzsche, individualiste et saxon, est richement et fécondement français ; et il prend une valeur et une poésie particulières quand on le rattache à la tradition :

A la Renaissance, les Grecs,, chassés par l'Islam se réfugient en Occident; ils pleurent ensemble leur pays et leur ancienne Hberté, avec passion et autorité ; et dès lors, THellade se dresse aux lointains horizons de l'imagination comme la patrie de la liberté,toutes les nostalgies se recueillent poétiquement autour de son nom. Les humanistes du xv« et du xvi^ siècles sont les premiers humanitaires de l'époque moderne : Robert Estienne inclinait

l'idéal 3oi

vers les doctrines nouvelles au point de déconcerter la protection amicale du roi, et il appelait son roi la haine des messieurs de la Sorbonne « à qui imprimer du grec était déjà chose un peu suspecte (i))>.

Henri Estienne écrit une Apologie pour Hérodote qui n'est qu'un pamphlet contre les mœurs du siècle « où ne sont épargnés ni les princes, ni les papes, ni les prêtres, ni surtout les moines ». C'est l'helléniste Kamus, victime de la Saint-Barthélémy, qui inaugure la liberté philosophique dans les discours d'ouverture de ses cours au collège de France, interprétant contre lascholaslique le même Platon qui avait suscité l'athéisme de Bonaventure des Périers. Du Vair, dans son discours sur l'éloquence française, cherchant les causes pour lesquelles elle demeure si basse, accuse en premier lieu (( l'extension chaque jour plus grande du pou-

)ir royal et la diminution des libertés dont le jeu lavorise le développement du talent oratoire dans les états républicains », et donne comme modèle l'antiquité. Dans son histoire de V Hellénisme en France^ Egger s'est étonné que les novateurs français de la Renaissance aient à ce point négligé les cinq siècles de littérature nationale qu'il y avait derrière eux. C'est que toute la poésie des trouvères ou troubadours, en grande partie monarchique ou aristocratique, ne présentait point, comme la littérature grecque, l'éloquence de la liberté aux Rabelais et

(i) Ces faits cl cilatioasont en géncralétc empruntés à l'histoirede V Hellénisme en b'rance d'Egtjer (jui, cependant, songeait peu à les interpréter en ce sens.

aux La Boétie qui en étaient altérés. Chez Rabelais, l'hellénisme est une forme érudite de la haine des moines, de ces mêmes moines qui, au couvent, avaient exercé contre lui de g-randes rigueurs pour avoir découvert des livres grecs dans sa cellule ; le château de Ligugé, prototype de l'abbaye communiste de Thélème, était un rendez-vous de savants.

Fénelon, frère de Tarcadien Poussin, écrit le Télémaque, et tout le xviii® siècle se tourne vers rOrient, sous les rêves utopistes, même les rêveries de libertinage. Montesquieu composa « pour les jeunes gens » le Temple de Gnide^ sorte à! Embarquement pour Cythère où, en le printemps éternel de la Méditerranée orientale, les amants se goûtent et s'unissent avec une gracieuse liberté, où les êtres, tous destinés à l'amour, s'accordent en une égalité délicieuse, «où les bergères sont confondues avec les filles des rois, car la beauté seule y porte les marques de Tempire. »

Au xviii® siècle les hellénisants continuent d'aimer dans la Grèce TEden naturiste, par une préoccupation commune aux navig-ateurs qui vont le chercher en Océanie : le frère de Bougainville, secrétaire perpétuel de l'Académie, écrit : «Jetons un coup d'oeil sur le berceau des Grecs : nous y verrons le monde en son enfance et tel que nous le montre encore aujourd'hui l'Amérique, cultivée pardes colonies européennes. C'est une belle carrière ouverte à la réflexion. » Initié à 12 ans par la lecture de Robinson (i), puis par ses voyages àMada-

(i) D'après Aimé Martin, qui établit lui-même les rapports entre

l'idéal 3o3

gascar, dans l'Inde et en ces mêmes Mascareignes où devait naître Leconle de Lisle, Bernardin de Saint-Pierre plaçait en Grèce ses rêves d'une vie frugale, fraternitaireet pure. Les premières scènes de Paul et Virginie se trouvaient déjà dans VArcadie : en ce poème qui devait être une sorte de Bible de l'Humanité, il voulait opposer au « tableau d'une grande nation oubliant les lois de la nature après avoir brisé toutes les lois humaines, et périssant au milieu des richesses, des arts, des sciences et de la volupté », la « peinture d'un peuple libre sous un gouvernement paternel, patriarcal». Toute la légende grecque devait s'y interpréter d'une façon aryenne et rousseauiste, dans une composition majestueuse et douce à la Poussin (i). Il devait faire de V Arcadie la fresque harmonieuse de ses strophes les plus riantes de vie rustique, sobre et partageuse; ce qu'il en a laissé dessine des rondes, des guirlandes, des danses, des groupes à la Fourier et à la Cabet, d'ime même humanité en famille où les enfants abondent aux fleurs des pelouses, où les >ieillards conservent la force et la beauté, où l'homme vit heureux à suivre dans une nature complaisante ses instincts naturels, où on ne connaît ni les vices autoritaires, ni l'esclavage, et où, sous des arbres, les couples « goûtent près de la foule les douceurs de la solitude », où le « bonheur indi-

cette lecture et l'idce de l' Arcadie. — Bernardin avait écrit une Afort de Socrate.

(i) En peinture. Poussin, Prudhon qui illustre Daphnia et Chloé lonl en suivant les clubs de Robespierre, David, Puvis de Cha-

3o4 LECONTE DE LISLE

vidiiel fait le bonheur g-énéral. » Vaste poème de pédag-ogie naturiste.

D'autre part, tandis que Mably faitl'apoîog-ie des Spartiates, Técole des athées présidée par d'Holbach écrit tous les ouvrag-es anlichrétiens sous des noms athéniens ; en son ensemble, le mouvement philosophique du siècle «porte la morale à se séculariser par retour aux traditions grecques ». C'est en 1789 que paraît le Voyage d' Anachar sis où les jugements de Barthélémy sur les institutions de Sparte rappellent fréquemment les paradoxes de Rousseau et de Mably. Le génie de la Révolution est athénien : les Français avaient essentiellement de commun avec les Grecs cela qu'ils se croyaient appelés à faire connaître la liberté et la vérité aux Barbares (i) avec une entière confiance en eux-mêmes; ils se considèrent « le représentant, le défenseur et le propagateur des idées qu'ils tiennent pour salutaires à toute l'humanité; jamais le génie français n'affecta plus hautement la prétention de réformer tous les peuples, de leur donner l'exemple, de pratiquer à leur égard une politique d'affranchissement ». (( La déclaration d'août 1789, si claire et généreuse, n'est, en définitive, autre chose qu'une idée grecque, élargie, rajeunie, fécondée par l'esprit moderne. » (Egger.) Un député de la Constituante fait demandera la Bibhothèque Nationale un exemplaire des Lois de Minos pour en extraire quelques articles à l'usage des citoyens français, « naïveté inspirée par les souvenirs du Télémaque et de Salente ».

(i) Ainsi Leconte de Liste appelle-t-il les Prussiens dans le Sac de Paris,

l'idéal 3o5

Tous les tyrannicides invoquent latradition illustre d'Harmodius et d'Aristogilon. Desmoulins cite Aristophane dans les polémiques du Vieux Corfl'^lier .

D'André Ghénier, les ïambes révolutionnaires sont un souvenir hellénique, de même que la Marseillaise de Rouget de Lisle rappelle quelques beaux vers d'Eschyle, le chant des Grecs à Salamine (i). Les ég-log-ues sont des dialogues entre les esclaves, — les bergers — et les hommes libres — les chevriers — sur les misères morales de la servitude » . Ghénier, a-t-on dit (2), dans le genre pastoral a voulu peindre des mœurs antiques, non point pour leur antiquité même, mais a parce qu'elles lui semblaient plus voisines de la nature dont avant tout il était sincèrementamoureux » et de la nature telle que l'entendait avec Rousseau et Bernardin la fin du xviii*' siècle : la liberté. Ainsi faut-il commenter son vers célèbre :

Sur des pensers nouveaux faisons des vers antiques.

Ces pensers, celte nouveauté étaient tout républicains. Ghénier, qui fut un des modèles de Leconte de Lisle, lui inspira un hellénisme essentiellement libertaire dont il pouvait retrouver l'esprit presque dans l'Hermès où se symbolise la marche séculaire de l'humanité conquérant la science et le bonheur. A la suite de son frère, Marie- Joseph Ghénier sculpte d'après l'antique dans Timoléon une figure de tyrannicide républicain aux pri-

(1) Géruzez.

(2) Egger.

3o6 LEGONTE DE LISLE

ses avec les fureurs de la démag-ogie. Au xix^^ siècle même, la grande exilée, M™^ de Staël, se montre, en son livre Sur la littérature dans ses rapports avec les institutions sociales, d'un hellénisme tout antinapoléonien (i) et, après tout le mouvement orientaliste du Romantisme, George Sand dessine en modèles démocratiques des figures athéniennes et « corinthiennes » dans ses Compagnons du tour de France.

L'hellénisme, forme littéraire des utopies artistisques et civiques des poètes français, reçut une suprême consécration sociale dans Tœuvre de Leconte de Lisle (2). Il chanta de telle sorte la Grèce qu'il devint sensible que cette Grèce était une manière d'Icarie : elle nes^évoque point tant en un passé révolu qu'elle ne se projette en un avenir désirable.

Il demande aux Eolides, souffles des temps meilleurs, brises fraîches des années de beauté et de sagesse :

Versez-nous en passant, avec vos urnes d'or, Le repos et V amour, la grâce et t' harmonie.

Il ne se contente pas de constater et de flétrir la laideur et la corruption modernes. Son pessimisme, né de l'actualité sociale, ne l'aveugle point jusqu'à rempêcher de former le rêve lumineux d'une meilleure société future. Après qu'il a écrit du régime capitaliste actuel :

(i) Napoléon 1*'^ était romain contre les Grecs. (2) M. Léon Bourgeois a noté que L. de L. avait aimé des Hellas race de la liberté, de la lumière et de la certitude.

l'idéal 807

Et corrodant leur cœur d'avarice enflammé, L'idole au ventre d'or, le iMoloch affamé, S'assied, la pourpre au dos, sur la terre avilie

il s'interroge impérieusement :

Quel fleuve lavera nos souillures stériles?

Q'œl soleil, échanJJ^anl le monde déjà vieux,

F Ta mûrir encore les labeurs glorieux

Qui rayonnaient aux mains des nations viriles ?

Insistons-y délibérément : le pessimisme de Leconte deLisle, auquel on a conclu trop rapidement, se subordonne entièrement à la réalisation d'un idéal primitiviste. La mort, Tanéantissemeiit désespéré, vaut certes mieux si l'humanité ne peut recouvrer la vie de nature, harmonieuse en sa justice et en sa paix. Mais cet idéal, composé des ri- < liesses virides de la puissante vie primitive et des grâces libres et des élégances de la civilisation hellénique, cet idéal qu'il appela « Eden », du nom charmant en sa fraîcheur du mythique Berceau^ que d'autres appelèrent Icarie ou Phalanstère, il en a cru possible la réalisation. Il a même fait de ce rôve splendide la volonté, la passion suprême de l'Homme s'acharnant orgueilleusement à la lutte de vie. Kaïn, qui personnifie l'Homme en lequel Dieu oulut injustement incarner le Mal, méditant de se venger de Dieu, lui prédisant la chute de son autorité despotique, annonce précisément comme but et volupté suprême du genre humain son retour dans Eden, en dépit des sacrées interdictions :

Et ce sera mon jour I Et, d'étoile en étoile, Le bienheureux Eden^ longuement regretté, Verra renaître Abri sur mon cœur abrité.

3o8 LECONTE DE LISLE

A Tespoir violent d'une telle fin, Leconte de Lisle, qui eût été, au seul spectacle de la vie moderne ou à la seule évocation de la beauté passée, un pessimiste inactif, doit cette ardeur et cette arrog-ance de prophète combatif qui emporta ses rêves aussi loin dans l'avenir qu'ils avaient pénétré loin dans le passé. Et sa sénérité qu'on jugea égoïsme et désintéressement ne fut autre que la certitude : si les g"énérations le veulent, le suprême passé pourra g-lorieusement revivre en un suprême avenir pour le bonheur et la sublimisation de l'humanité (t).

A se rappeler la littérature courante, on discerne le charme de vie, d'animation laborieuse se répartissant en groupes sculpturaux mais mobiles, le charme d'activité et de diversité du travail qu'il répand dans la poésie comme George Sand l'avait fait dans le feuilleton, l'attrait de roman, d'idylle, d'exotisme — et l'exotisme c'est toujours Renaissance — qu'ont ces éducations toutes neuves, ces poèmes pathétiques comme la musique passionnée et impersonnelle de Beethoven mais en outre colo • rés d'une vie tropicale. On a mal senti l'intérêt de nouveauté que pouvait présenter aux lecteurs énervés de Musset ou de Laprade cette robuste et élégante antiquité, comme à son temps celle de David — non point le David de l'Empire, officiant et raidi de brocart, mais de la Convention et du Di-

(i) Voir l'appendice « Anarchie et Socialisme ».

l'idéal 809

recloire, libertaire et païen. — Le style grec, grand, svelte et décorativement dévêtu, allongeant les lignes nues, épure le goilt des jolies choses pomponnées et retroussées du Louis XV: une chaleur ambrée, une matité orientale colore les visages des portraits de Pauline Bonaparte ou deM'"'' Récamier qji'une nostalgie des Antilles ou du Bosphore semble, dans le zézayant entourage de Joséphine, avoir parfois couchées en leurs tuniques légères sur ces canapés déroulés ou relevées dans des attitudes d'attente. De même les poèmes de Leconte de Lisle présentent des visages chauds, des corps souples, des passions muettes et vibrantes et, dans une voluptueuse faroucherie, un idyllisme frugal l lumineux sous une atmosphère de belle île parfumée et capiteuse. Ilsréveillentaucœuret sous les yeux les souvenirsdes pastorales créoles de Bernardin,susceptibles du même effet humaniste et humanitaire sur l'élite du second Empire que Paul et Vir^ (/m/esurlepublicduxviii^siècle.G'étaitune dernière Renaissance : et loin d'être un simple recommencement de celle du xvi*' siècle, venant après la Révolution, elle avait nécessairement et fondamentalement un caractère républicain.

Marquant de son trait fort et juste, qui comme le burin crée Tatmosphèrepar la pénétration môme du dessin, l'originalité deLeconte de Lisle, M. Ferdinand Brunetière écrit :

3 10 LECONÏE DE LISLE

« L. de L. a bien pu prendre sa part des libertés rendues au poète par Hugo, mais les Poèmes antiques et les Poèmes barbares n'en ressemblent pas pour cela davantage à la Légende des siècles. J'ai fait observer que, tandis que la relig-ion de la beauté grecque emplissait, pour ainsi parler, les Poèmes antiques, au contraire la Légende (celle qui parut en iSSg) ne contenait pas une seule pièce inspirée de la mythologie, de la légende, ou de l'histoire de la Grèce. Dans cette vaste fresque où le poète, selon son expression, « ne s'était proposé rien moins que de dépeindre V Humanité successivement et simultanément sous tous les aspects : histoire, fable, religion, philosophie, science... »il n'y avait pas de place pour les dieux, il n'y en avait pas pour les héros, il n'y en avait pas pour les artistes ni pour les poètes de la Grèce; et Rome même n'y est représentée que par le Lion d'Androclès. »

U^'hellénisme, donc, avec son double et inséparable caractère — esthétique et républicain — était bien une nouveau té J Continuant de l'opposer aux romantiques, l'auteur de P Evolution de la Poésie lyrique fait valoir que ceux-ci avaient justement le cuite de la laideur : Leconte de Lisle restaure celui de la Beauté.

ULa Beauté est supérieure aux passions : elle l'est en ce que les passions sont individuelles, la beauté collective. ^Le sens de la beauté est un sens tout social : c'est celui de l'harmonie telle que l'admirait l'utopiste Bernardin de Saint-Pierre et son

disciple André Ghénier, helléniste républicain qui

l'idéal 3ii

dans VHermès projetait une a comparaison entre riiarmonie du monde et l'ordre des sociétés », suggérant que, pour mettre de la concorde parmi le peuple, il faut lui apprendre les lois de l'harmonie universelle. « Une loi d'harmonie générale, écrivait Lecontede Lisle dans une lettre politique^ n'enveloppe-t-elle pas et nedirige-t-elle pas ce qui est?»

Ce sentiment est capital. Pour l'élite, sur laquelle tout le monde (i) s'accorde à reconnaître l'influence prépondérante de Leconte de Lisle, les Poèmes antiques (1802) marquent réellement dans la littérature française une date, une révolution aussi importante que juste cinquante ans auparavant le Génie du Christianisme à qui (2), sciemment, il s'oppose de point en point, catégoriquement, violemment (3). Ce que Leconte de Lisle vient proclamer et ne cessera de répéter, c'est que « le cycle chrétien tout entier est barbare » :

Le catholicisme a vicié Tart. Ce qui fait la beauté de Tart grec, c'est de ne pas être religieux, dogmatique : y Phidias et Sophocle créent leurs œuvres immortelles aux bruits des rires railleurs soulevés [)ar Aristophane contre les dieux qui s'en vont (4). »

(i) Barrés, Brunetière, Mondes.

(2) Arrivant à celte conclusion, nous voyons que M. Brunetière 1 déjà écrit en 1895 : « C'était s'inscrire hardiment en faux contre

le Génie du Christianisme et renouer délibérément la tradition de Chénicr, de Racine et de Ronsard. » Rien n'est plus juste; mais, comme en sa jeunesse ii n'aimait guère Racine, il a cherche à chang^er complètement la conception racioienne de l'antiquité, et il a mis ')nns la sienne son âme libôralc comme l'autre son âme monarliiste.

(3) Même le goût de la nature qui est chez lui une hygiène pour L^énérer l'homme anémié par le christianisme anti-naturel (Cf.

lies Irœ.)

(4) Lettres de 1846 à B.

Il y a la plus profonde antipathie entre le dogme, « vérité une et entière )),et l'art, « variété infinie ». « L^artest essentiellement hérésiarque des doctrines dog-matiques. Il a sa raison d'être dans la liberté de la pensée... L'art ne brise ses fers que sur la cendre des dieux déchus. »

Le Catholicisme a éteint le sens du beau et développé le gi'oût de la laideur que les Romantiques, suite de Chateaubriand, ont cultivée dans le MoyenâgeA Si, répudiant le christianisme, il faut par une" Renaissance toute anticatholique remonter à l'antiquité, c'est pour « retremper aux sources éternellement pures l'expression usée et affaiblie des sentiments généraux (i) ». Il faut donner « une forme plus nette et précise aux spéculations de l'esprit, aux émotions de l'âme, aux passions du cœur » . Non point donc tuer les passions, individuelles, maisles purifier (/.aôapaiç) de leurégotisme élégiaque dans l'exaltation désintéressée et collective de la beauté. Par là exaltation infiniment nécessaire et aux poètes et aux politiciens : n'épure-t-elle pas justement de cette « grossièreté des sentiments, de cette platitude des idées » qui firent à son sens Finfériorité des meneurs de i848 et de i85i? Notre société se meurt d'agitations politiques, de confusion : le culte de la beauté rendra le goût de a la précision ». L'éducation par le culte du beau — forme moderne, plus complète, du stoïcisme autrefois trop exclusivement moral (et la forme et le fond sont étroitement solidaires) — est nécessaire

(i) Préface de i852, — Les sentiments exprimés par le Romatisme sont individuels, personnels.

l'idkal 3i3

à nous délivrer des petitesses du caractère, des rivalités et des jalousies. Le culte de la beauté est éminemment égalitaire. Il regrettait, avons-nous vu, qu'il n'y eût plus de Dieu, parce qu'en lui communie harmonieusement le peuple, l'humanité : que la beauté soit ce Dieu abstrait, indéfini comme la nature, d'une humanité scientifique revenue du théisme. Flaubert, qui le dénommait fanatique, indiquait ensuite que c'était de la beauté qu'il avait l'ardente religion. Religion nouvelle ; rationaliste, traditionaliste et scientifique. La science du beau ^ donne la morale, la concorde et rattache le présent au passé par le sens de la tradition : en effet, une théorie scientifique de la beauté montrerait aujourd'hui qu'elle estli manifestation « de la grande hiérarchie humaine » qu'il admirait, qu'elle est aussi, dans l'espèce humaine, l'expression synthéthique des diverses races, la manifestation extérieure de la solidarité des divers types de l'espèce à travers son évolution.

La supériorité de cette conception rénovatrice de Leconte de Lisle ressort encore par la fermeté toute robespierriste avec laquelle il la formulait et décrétait: « Il prétendait, écrit iM. Maurice Barrés^ plier tous les tempéraments à ses idées de l'art et du beau (i)... Il a été pendant trente-cinq ans un des plus influents mainleneurs du beau dans notre littérature. »

La recherche — pour une synthèse radieuse dont 1 ' rayonnement revivifierait le monde engourdi —

(i) Flaubert la fait ressortir en Ja critiquant dans sa Corresp.j '. I, p. 3GG.

3l4 LECONTE DE LISLE

du beau à travers les civilisations diverses, ainsi peut se définir encore son œuvre. La recherche historique du Beau. Elle donne un sens tout optimiste, une portéetoute d'action réconfortante à son œuvre, à la poésie historique. « Pour une élite que nos g-randes écoles aug-mentent chaque année, dit dans une très forte page M. Maurice Barrés qui atteste un sens de l'œuvre lislienne tout autrement juste, sain et puissant que celui de M. Bourget, il était nécessaire qu'un Leconte de Lisle allât s'asseoir à tous ces foyers de civilisation récemment retrouvés, qui troublent notre imagination et qui nous prêchent la vanité de l'effort. Il eut la virilité de maintenir longuement son regard sur des ombres. Sans se laisser alanguir par une atmosphère de sépulcre, il les porta en pleine lumière et les revêtit avec une exactitude minutieuse de tout l'éclat de la vie. Par ce travail, il nous sort de la position fausse où nous nous trouvons vis-à-vis de ces revenants : au lieu d'être pour nous la cause d'évagations énervantes, ils sont devenus les éléments les plus essentiels de notre philosophie. (On sait que philosophie signifie pour M. Barrés, méthode, maïeutique d'activité.) Ces grandes rêveries archéologiques, quand il les eût fait entrer dans la poésie, s'épurèrent et devinrent même un ressort de notre vie intellectuelle. Les poèmes splendides et monotones de Leconte de Lisle, d'un abord si dur (i) qu'on les crut inhumains, ont une vertu réconfortante. Ils délivrent, au sens d'Aristote et de Gœthe, ceux qui,

(i) Au lieu de « monotones », disons : constants ; au lieu de « durs », on pourrait dire de ses vers qu'ils sont corroborants.

l/lDÉAL 3l5

ayant pris une vue d'ensemble de l'histoire, ne se dégag^ent pas de son tragique nihilisme par la vie active. »

Leconte de Lisle estimait qu'il fallait reononcer à refaire une révolution, afin de la préparer par la science : et Ton en trouve l'idée même dans cette préface littérairede 1 852, L'histoire était la science par laquelle raffermir et entretenir les cœurs. Le sentiment de l'antiquité que nourrissait et développait Leconte de Lisle était très moderne, scientifique (i). « La nature de son talent etl'inspiration la plus générale de sa poésie, marque M. Brunetière, se trouvaient en parfait accord avec les tendances de son temps. » Flaubert écrivait peu après la lecture des Poèmes Antiques (et de leur préface); « Le sens historique est tout nouveauà^ns ce monde (2). On vase mettre à étudier les idées comme des faits, et à disséquer les croyances comme des organismes. » Baudelaire rapprochait Leconte de Lisle de Renan : « Malgré la diversité qui les sépare, tous les esprits clairvoyants sentirontcetle comparaison. Dans le poète comme dans le philosophe, je trouve celle ardente, mais impartiale curiosité des religions, ce même espritd'amour universel (3)... pour

(j) 11 a demandé à CliampoUion le Jeune les élémeuts de l'idée qu'il s'est formée de l'Egyple, à Lassen et à Burnouf de l'Inde, etc. (Brunelière.^

2) Et il se met à écrire Salammbô. Noter, pour mettre au point - critiques formulées dans sa Correspondance contre l'excessif culie de Tantiquité de Leconte de Lisle, qu'à ce moment il était tout à la satisfaction de faire « du moderne » (Madame Bovary) . X^t'xno s'cst-il mis à Salammbô qu'il écrit : « Je sors de Yonviile, j'en ai assez. LihaussoDs les cothurnes et entonnons les grandes cngueulades. Ça fait du bien à la santé. »

(3) Supprimons cette ligne qui n'est pas juste pour Leconte de

3l6 LECONTE DE LISLE

les différentes formes dont Thomme a, suivant les âges et les climats, revêtu la beauté et la vérité ». Et M. Brunetière cite ces lignes de Renan : « Chaque nation, chaque forme intellectuelle, religieuse, morale, — ajoutons pour L. de L. esthétique — — laisse après elle une courte expression qui en est comme le type abrégé, et qui demeure pour représenter les millions d'hommes à jamais oubliés qui ont vécu et qui sont morts groupés autour d'elle. » Il faut surtout le rapprocher, sans cesse, de Michelet : horreur des rois, prêtrophobie, haine de TAngleterre, culte de l'Allemagne, en un certain sens principe des nationalités (i), et Leconle de Lisle a fait de la poésie dans le même sentiment que Michelet de l'histoire. Ce n'est pas seulement la légende des siècles, c'est leur « résurrection ».

Lisle « non pas pour l'humanité prise en elle-même, mais... » Au contraire, l'amour de L. de L. avait le double caractère, profondément. Et rappelons un autre terme de rapprochement : la manière d'hellénisme.

(i) Termes par lesquels M. Faguet, dans son xix^ siècle, à l'étude sur Michelet, énumère ce qu'il appelle « les préjugés que chaque époque apporte avec elle», et que Michelet « a embrassés de tout son coeur » . •

Page 1