INDÉCISION
Qui n'aimerait les soirs, les soirs éblouissans
Où l'orchestre fascine et le cœur et les sens,
Quand on l'aperçoit là, quand on s'approche d'elle.
Et que son œil tremblant vous cherche et vous appelle,
Et qu'on suit à l'écart, sur les parquets dorés.
Le moindre mouvement de ses pas adorés V
Alors tout s'embellit, tout prend un nouveau charme ;
Et si l'àme retrouve un soupir, une larme,
Un de ces mots empreints d'amour et de frayeur.
Ils se perdent bientôt dans l'ivresse du cœur.
Le tumulte des sons offre un si doux mystère.
Quand chaque regard montre un secret qu'on veut taire !
Espérance voilée, aveux redits tout bas, Quel charme!... et ce soir-là je ne l'espérais pas ! Ce soir-là, sans la voir, dans la salle remplie J'avais porté mou trouble et ma mélancolie. Emu par la douceur des instruments, j'allais Rêvant, au bruit du bal, de mac^iques palais. Fantastique royaume, éblouissant de flammes, Qu'embaumaient tour à tour les parfums et les femmes.
Mais il fallut sortir de ce monde enchanté : Près d'un cercle élégant bientôt je m'arrêtai. Car mes yeux, tout à coup détachés de la salle. Le long- des blancs rideaux trouvaient un rayon pâle; Et c'est la lune errante au foud d'un ciel d'azur. Qui semait dans la nuit les éclairs d'un jour pur, Et ce rejîet d'en haut, cette flamme meilleure Eveillaient dans mon sein la lyre intérieure. J admirais donc le ciel limpide et découvert. Et ses reflets tombants sur le gazon moins vert Quand, près de la croisée où restait une place, Emma, la blonde Emma, vint s'asseoir demi-lasse. Elle rêvait aussi : la lune, en ce moment, Entourait ses beaux traits d'un nuage charmant, Et redoublait de grâce, en effleurant la tète Ue la jeune beauté aonchalante et distraite.
72 LEGONIE DE LISLE
Un songe caressait ses yeux irrésolus,
Sa main tenait des fleurs ; il ne fallait de plus
Qu'un peu de solitude et, dans sa rêverie,
Elle eut semblé de loin la reine de féerie,
Quand l'ombre la relient pour voir, le long du bord,
Trembler dans l'océan les étoiles du Nord.
Et moi, le cœur séduit par cette enchanteresse.
Je ne pus Im'éloigner ; mon œil, avec ivresse,
Contemplait tour à tour l'astre délicieux,
Et la vierge pensive entrouvrant ses grands yeux;
Et ce beau souvenir, que rien ne décolore,
Me trouble, et même ici je me demande encore,
Lequel plus doucement m'émut et me charma,
Du bleuâtre horizon ou de la blonde Emma (i).
Il ^demeure chez M"^ Aubry (nom de famille créole), place des Champs. On ne sait s'il cède aux instances de son père touchant la nécessité de se perfectionner dans la flûte et le paysage, talents « essentiellement utiles à la position d'un jeune homme dans la société » et « dans la magistrature )). Il lui recommandait non moins vivement la danse et les armes. Et de fait, Charles, passionné pour le bal, y va souvent. Certain soir il arrive à la porte de la maison vers laquelle il se hâte, quand son manteau, soulevé par le vent, s'embarrasse entre ses jambes, une de ses socques reste dans la fange, il Ty rejoint, et voilà un bal manqué. Mais il ira la semaine prochaine valser chez M. Robinson. M. Robinson est un Anglais : il lui a été déjà donné
(i) Nous avons donné cette pièce intégralement pour permettre d'en apprécier raulhenlicité, puisqu'elle n'est pas signée.
l'adolescence en BRETAGNE ^3
d'en voir au Cap; à Dinan il en connaît plus intimement; ce jeune lecteur passionné de Walter Scott est prédestiné à la beauté « idéale » des jeunes filles anglaises qui mieux qu'une française incarnent au créole du Sud le mystère et la suavité féminine : leur type esthétique lui est le plus attirant (i), par son constant désir de se compléter, par ce goût d'intég-ralité qui ne lui fait trouver de jouissance supérieure, en ses sentiments comme en son œuvre, qu'à réaliser « la synthèse » des éléments les plus divers de la terre. Gomme il a lu Milton, tout naturellement la jeune fille anglaise lui est une vision du Paradis Perdu :
Mon ami, je vis là la femme la plus gracieuse, la plus noble que mon œil ait jamais contemplée... La physionomie était empreinte d'une si inexprimable beauté, de tant de charme et de candeur qu'il était impossible ,à moins d'être de fer, de ne pas lui dire, en ployant le genoux :
Douce création, dont la çrâce divine
Suffit pour consoler des humaines douleurs,
Dont l'àme, rappelant sa céleste origine.
Se penche avec bonté sur nos âmes en pleurs.
0 femmes, pardonuez si vos intimes fleurs
Ont d'un charme profond inondé ma poitrine (2).
Elle a nom Garolina Beamish. Gomme tout créole il aime les bals, s'amouracher des jeunes filles découvertes aux soirées, aller leur faire visiter dans leur famille sous des déguisements en des « par-
(1) Cf. Epiphanie, Christine, etc., les héroïnes des nouvelles de 1846-48.
(a) Fragment extrait dos documents publiés par B. Guinaudcau.
^4 LEGONTE DE LISLE
lies de masques ». Mais du créole de vingt ans il diffère en ceci qu'il ne désire pas immédiatement le mariage : son tempérament ne Vj oblige pas. Et, au point de vue théorique, il n'en est pas précisément partisan :
Au reste, quelque absurde qu'on puisse croire ma pensée en ceci, qu'elle soit erronée ou fausse, voyez, c'est celle des premiers patriarches, des hommes primitifs^ et vous le savez, mon ami, la vérité n'est jamais plus pure quà sa source. Lamennais se trompe : une société telle qu'il la rêve ne saurait exister avec le mariage. Il veut le bien-être général et conserve les égoïsmes particuliers ; il veut une égalité morale et fait des distinctions : en un mot il veut et ne veut pas, il tombe dans l'erreur. « Mais la vérité est grande et elle triomphera. (Edmond Bouthmy.)
Les vacances survenant, il voyage par les landes et les grèves : dans ces tournées, il apprend à connaître la Bretagne qu'il n'avait que rêvée à travers les poèmes de Brizeux, à laquelle il consacra l'année suivante un poème : Amour et Bretagne, et qui devait plus tard réapparaître avec le relief dramatique des impressions de jeunesse au fond de sa mémoire, granitique, écumeuse et fouettée de vents, arcboutée à ses récifs sous la furie des lames, en le Jugement de Komor, où se dresse le manoir du Jarl de Quimper (i).
(i) Il connaît Lorient, écrit-il à RoufFet, il y est resté quatre jours, « lors d'une tournée artistique » qu'il fît en août et septembre, avec trois peintres paysagistes de Paris. Il connaît aussi Kimperlé, l'Isole « et l'EUé que Brizeux a chanté »,Scaer, leFaoet et Gueméné..., il était en promenade dans le Finistère.
Au mois d'octobre, son oncle et sa tante le conduisent à Rennes et le logent au bord de la rivière, rue des Carmes, n^ l\.
On perd, à Rennes, le souvenir de l'Océan... ses brises n'y viennent pas dissiper les brouillards d'une pluie intermittente et perpétuelle ni la brume silencieuse du pavé. Sur les quais qui suivent une Vilaine traînante et jaune s'éloignent lentement/ de rares passants. Toutes les maisons, d'un gris noirâtre, sont bâties par petits carrés de granit que râpe la lumière pâle ; un pavé menu, difficile, pointu ; à l'angle aigu de deux rues vides et moisies des dames à mine pointillaise ; et, devant la Place du Palais où se dresse un bronze de Louis XV, le monde sombre et tracassé de la Chicane, magistrats, procureurs, assesseurs, avocats, tradition d'une ville qui fut dépossédée de son Parlement (i). ux abords de la Faculté de droit, s'assemblent, pour deviser avec des gestes déjà importants et ponctuels, les fils d'une noblesse de robe, dans de longues redingotes fermées descendant jusqu'aux genoux. Au bas de maisons taciturnes comme des presbytères, dans des rues où s'aigrit une humidité de bénilier,disparaissentdes soutanes qui vont dire la messe à Sainte-Melaine ou à Saint-Hellier; et, sur la rive livide où s'étouffe le son des comman-
(i) D'jiprcs le recueil de morceaux choisis fait, par M. Ticrcelin de Chateaubriand, Stendhal, Souvestre, Taine.
76 l.EGONTE DE LIS LE
déments, les pantalons rouges des conscrits faisant Fexercice. Gomment ne pas penser, en passant devant le collèg-e, que Toncle Evariste Parny y fit ses études, et, créole sensuel perdu dans une ville sans plaisirs, y prenait déjà à la lecture des Ovide et des Tibulleun fin plaisir égrillard de magistrat lettré!... Certain matin maussade où la brume est si opaque qu'on a envie, loin des hommes, de se promener solitaire sur le rivage d'une île au soleil, comment ne pas songer à Bernardin de Saint-Pierre qui, grognon, cogna de la canne sur ces « rues mal pavées » de Rennes I Et si, avant d'aller lire à la Bibliothèque, on s'estégaré dans les ruelles tortueuses de la vieille ville où des maisons pantelantes superposent un monde fantomatique de fenêtres, d'auvents, de cheminées, de toits, comment ne pas se rappeler que c'est là que le jeune Chateaubriand, voyant une ville pour la première fois, s'émerveilla de Rennes qui lui « parut une Babylone », mais, rêvant toujours plus grand, plus large sous plus de lumière, convoitait les solitudes américaines... Des monuments couleur de granit, des intérieurs d'église avec des boiseries de ce vieux chêne des chouans noirâtre et dur ; une odeur de tannerie rousse et acre. Mais que le soleil, à la fin du jour, dore la verdure fraîche des longues allées de tilleuls et de marronniers, le sous bois solitaire des promenades étincelle de clarté, les vieux chênes du Thabor bénédictin frissonnent d'un gazouillis d'oiseaux, l'odeur du foin coupé souffle de la campagne jusqu'au Mail ; au Jardin des Plantes, dans une limpidité nacrée d'après-pluie, de jeunes filles
(( viennent voir fleurir un arbuste étranger », avec des « expressions admirables de virginité parfaite, de suavité étrange (i) » cependant que, arrêté devant un massif et la main sur le cœur, quelque jeune poète, comme il en naît dans « cette ville d'élégie (2) », s'incline et respire une fleur d'oranger. On entend croasser dans le ciel métallique des corbeaux qui reviennent des « plaines de blé noir » où des clochers bas pèsent sur les villages, où des croix de pierre rongée barrent les taillis sombres; et, lentement, sur la grande ville d'ardoise, s'éteint le blond soleil d'Amor.
En novembre il est reçu bachelier. « MM, les examinateurs se sont montrés extraordinairement bienveillants à mon égard (3), ce dont je les remercie fort. » Comme on lui demanda par qui il avait été préparé : « Par mon père, répondit-il : vous pouvez m'interroger. » Et dans l'encouragement de la réussite : « Je ferai mon droit à Rennes, » annonce-t-il.
11 échappe donc à la contrainte de ses parents de Dinan : Hennés est une grande ville et M. Louis Leconte n'y exerce point « d'influence ». Il a sa chambre dans une pension de famille tenue par les dames Lij;^er. 11 rencontre dans la maison une jeune fille, M"*' Eugénie***, qui aime beaucoup la poésie, fait des albums des vers préférés, adore
(i) Taine.
(2) Soavestre.
(3) En grec (Homère) médiocre; latin (Cicéron) A, -B.; Rhétorique : A.-B. Histoire et Géoij^rapliie A.-B. Philosophie : passable. Mathématiques : faible. Physique : très faible. Français : suffisant.
les chats et les conversations littéraires. A Dinan, s'il désirait tant se rendre à Rennes, c'est que Rouffet y habitait; mais il vient d'en partir, petit clerc de notaire obligé de vivre de son travail d'employé. Et Leconte de Lisle a bientôt senti qu'il n'a aucune disposition pour les études juridiques.
Je n'ai pu vous écrire plus tôt,tracassé que j'étais par le droit, ig-noble fatras qui me fait monter le dégoût à la gorge — et par les réprimandes absurdes de mon très honoré tonton. Enfin remords, craintes fondées pour l'avenir, abattement, ennui profond des hommes et des choses, désolation, isolement, etc., m'ont jeté dans de telles perplexités qu'il m'a été moralement impossible de vous écrire... Pardonnez-moi, je m'en vais lentement vers l'abrutissement. J'avais peut-être une intelligence ardente, de bons et généreux instincts, le désir du bien et du beau , Eh bien ! tout cela disparaît tour à tour. Et pourquoi? Le sais-je, moi? Ah I il me prend parfois une envie de pleurer comme un enfant qui sent trop son impuissance.
Pendant plusieurs années, il se débat dans ces angoisses de ne savoir s'il doit, s'il peut abandonner le droit ou s'il lui est possible de tenter encore un effort pour surmonter son dégoût. Il ne sauraitoublier de longtemps ce tourment ordinaire de la jeunesse agitée entre les aspirations de l'âme et les nécessités sociales, plus nauséeux chez un adolescent indécis et passionné, timide et orgueilleux, qui a le goût fort du rêve et l'inquiétude de l'action : dans le Songe d'Hermann, nouvelle sur des étudiants, qu'il publiera plus tard, Siégel déclame avec amertume : « Mes Institutes commen-
tées m'écorchent le cou et mon Dig-este est dur comme une pierre. »
Que serait-ce s'il n'y avait le Spectacle? En ces années du Romantisme, dans l'ivresse nationale d'une Renaissance littéraire dont la ferveur combative brûle avant tout de renouveler et créer le Drame, le théâtre a le charme et la mag-nificence de la jeunesse, les salles de théâtre sont l'arène des jeunes g^ens, qui y vont manifester leurs enthousiasmes. Pour le créole surtout, qui n'eut jamais occasion de s'asseoir à un balcon d'orchestre ni ne connaît de monuments du Moyen-Age dans son île sans passé ni archéologie, la scène garde le prestige intact du merveilleux imaginé et des décors historiques recomposés. Leconte de Lisle néglige ses cours de la Faculté au point de perdre ses inscriptions : il en est « malade de remords », mais ne manque pour cela le spectacle. On le suit presque toute l'année au théâtre.
Je ne puis vous donner aucune nouvelle de Rennes, si ce n'est que nous possédons maintenant M. et M'^^^ Volnys, du Gymnase, en outre d'une excellente petite troupe que l'on apprécie à Rennes. Je n'ai pas besoin de vous dire que Je sais un habitué du théâtre.
Un autre mois :
Notre troupe dramatique a débuté hier. Je ne crois pas que vous la connaissiez. C/est un coup du sort que nous possédions une semblable merueille en province ; nos acteurs ne seraient nullement déplacés à Paris... Je suis toujours aussi fou du théâtre ; cela ne va qu'en augmentant.
En décembre, il assiste à la dernière représentation, avec quels regrets! M'^e Dorval étant venue au cours de l'année, il écrit avec exaltation à Rouffet :
Imaginez-vous un front large et passionné, des yeux noirs qui expriment ce qu'ils veulent, une taille gracieusement brisée en avant, une voix cadencée, grave et austère, harmonieuse et douce, un geste ardent, majestueux et sévère, un jeu plein d'expression, de force, de naturel, de charme et d'intimité... Ou plutôt ne vous imaginez rien ; quels mots rendraient l'émotion irrésistible qui fait battre le cœur en face de M™^ Dorval? Il faut la voir et l'entendre.
La troupe est partie. L'étudiant fume, beaucoup, et c'est désormais la pipe qui tient le plus long rôle muet dans le déroulement nuageux de ses rêveries paresseuses et nostalgiques : il y met un moment tout son luxe, en faisant demander une d'écume garnie d'argent qu'il paie dix-huit francs chez un tourneur d'Auray, ce qui ne va pas sans lui attirer du désagrément de la part de son oncle. Il compose lentement des romances qui paraissent avec la musique de son ami Lemarchand dans le Journal des demoiselles. Ils se réunissent en bande d'étudiants : Drouin, Robioce qui « imprime comme un tigre royal dans le vénérable Dinannais^ journal agricole », Paul Birgkmann, « un bon vivant, gros au moral comme au physique et parlant sa langue comme les épouses des taureaux d'Es-
pagne ». Tapageurs, tous portent cape à défaut d'épée, et depuis que deux inconnus couverts de manteaux, après « avoir violé d'une façon infâme le corps d'une enfant de quinze ans,» lui ont ouvert le bas-ventre « pour constater, à ce qu'il paraît, un fait d'anatomie », ils ne peuvent traverser la ville sans être hués par la foule. Avec Paul Birgkmann Charles Leconte fait des armes, avec Houein il discute théologie, avec Lemarchand il joue de la musique. « Je me distrais, » écrit-il. Mais de quoi donc puisque ce n'est pas du travail? D'une existence solitaire bouleversée d'inquiétudes à penser à ses parents, à son pays, à l'Ecole de Droit, à son avenir de magistrat, à sa vocation poétique? Il se distrait de la vie, car il n'est pas heureux.
Vivre n'est guère pour lui que tâche pénible et triste. D'où viendrait ce pessimisme intime à vingt ans (i)? Il n'a pas souttert de sa famille puisqu'il ne cesse de regretter « ces parents chers et bons », son frère, ses amis, « doux frères », la nature de son pays où il était si heureux qu'il ne convoitait plus que gloire et génie? Il n'était préparé à celte morbidesse ni par une éducation sentimentale, ni par des souffrances d'amour, puisqu'il ne connut guère que les enchantements éphémères d'amourettes gracieuses. De constitution il était assez robuste pour faire à pied avec des peintres des excursions en Bretagne ; la légende nous le montre péchant des truites dans l'ElIé après des marches longues et dormant le soir clans les granges des paysans. Celte mélancolie lui vient de son caractère incertain et ombrageux à la monotonie.
82 LEGONTE DE LISLE
\^(( L*indécision » — indécision entre la nature et la femme, entre Técole et la poésie, — est le fond de son esprit et plus encore du genre de vie, solitaire, indolente et exilée. Le jeune homme épris « de dominer » souffre de son inaction et de sa paresse : « La monotonie m'abrutit. w^La lecture ne fait que nourrir ses désirs et ses regrets : son pessimisme d'alors, c'est la fatigue d'un adolescent qui lit trop et que la femme ne distrait point. Et ceux qu'il lit, ce sont les Bjron, les Vigny et les Barbier. A travers leurs poèmes, la terre jeune et vierge où il naquit lui apparaît alors « vieille » — « montagnes séculaires », « vieux volcan », océan «vieux lion », (( vieux soleil », « vieux monde croulant dans la foudre sacrée », de même il entre dans la vie avec la conviction infaillible que le monde est « infâme (i) ». Ce n'est pas la vie qui est chose triste, c'est la société, parce qu'elle est hostile aux poètes : conviction et découragement particuliers à la génération romantique, acceptant la souffrance comme la consécration même d'une vocation poétique.
Vous aurez beau dire, lliomme cfune nature exceptionnelle aime à être malheureux^ et c'est bien facile à concevoir : des causes opposées ne peuvent nécessairement produire des effets identiques, Vâme du poète est faite d'un sentiment de douleur et d'espérance, celle de Vhomme positif d'un instinct de joie et de présent : comment pourraient-elles se rencontrer?
(i) Toutes ces expressions sont prises aux poèmes de cette époque : elles contrastent avec celles des poèmes qui décrivent plus tard la même région.
l'adolescence en naETAGNE 83
^Gette aristocratie de la souffrance que sont lès poètes se trouve être une classe prolétaire dans une civilisation uniquement et immédiatement utilitaire, dans une société avare et capitaliste qui les condamne comme des « inutiles », quand les poètes devraient être ses ouvriers d'idéal j c Hélas 1 nous ne sommes que deux pauvres fabricateurs de vers alexandrins et autres, deux parias, deux inutiles surtout qui n'ont pas seulement 20.000 livres de rentes. Gloire aux utiles! Honte à vous, honte à moi! » Mais, comme il est naturellement porté à envisag-er les questions de façon larg-e et généreuse, ce qui Tafflig-e dans cette indifférence de la société pour le poète, ce n'est pas tant la méconnaissance même du poète que Tégoïsme des individus seulement préoccupés d'amasser et de s'enrichir, ce n'est pas l'abandon du poète, c'est le manquede fraternité. Il vient de lire un article de Félix Pyat sur la mort d'Hégésippe Moreau, « pauvre jeune homme qui était un noble poète », et il s'emporte :
C'est un bien triste exemple de l'égoïsme de notre siècle où tout ce qui est beau, tout ce qui est noble et grand ne trouve que mépris et dégoûts ; de ce siècle où le parjure politique s'unit impunément à la dépravation morale grossièrement dissimulée sous son voile de pruderie misérable et d'affectation religieuse ; de ce siècle enfin qui ne reconnaît que for pour dieu et qui foule aux pieds tout adorateur du vrai et du beau, ne pliant pas le genou devant /'//i/rtme idole eine sacrifiant pas à la vénalité la pureté intérieure de l'âme. Honte à lui (i)...
Au reste, mon ami, à quoi peuvent servir des protes-
(i)Il cite là des vers de « l'énergique Bai*blef <,
84 LEGONTE DE LISLE
talions imprimées dont le noble et éclairé public fait des cornets de sucre ou de tabac ? Oh ! s'il existait encore ce temps où le poète, homme privilég-ié, ne vivait que dans l'art et pour l'art, ce temps où les chants de l'enthousiasme immatériel ne se salissaient pas, comme aujourd'hui, au contact des ig"nobles bavardag'es de nos chambres, au désir sans frein d' ambitions infâmes parce qu'elles n'ont pour base qu'un égoïsme incarné et non le bonheur de tous ; si, dis-je, ce temps existait encore, oh! je concevrais que la voix du poète fût écoutée! JMais, à présent, que voulez-vous qu'entende une société abrutie et sourde, qui se gorg-e ignoblement et laisse mourir de faim le peu d'êtres sincères et purs qui espéraient appuyer sur elle leur existence, peu désireux de bien-être physique pourtant, afin de se livrer entièrement à la belle et sainte poésie ? Non, non ; à la brute il faut parfois des remèdes de brute ! Qu'elle tremble donc, cette société hideuse, qu'elle tremble qu'une vengeance sept fois plus terrible que le mal qu'elle fait souffrir ne tombe bientôt sur sa tête !
Cependant, quelles que soient les raisons de désespérer, il ne faut pas accepter le renoncement. Le découragement est haïssable, et, précisément, ce qu'il y a de mauvais dans l'amour de la femme, c'est que généralement il vous abat et vous affaiblit. Il écrit à Rouffet, qui pense au suicide parce qu'il est malheureux d'amour :
Le râle est aussi vrai dans votre œuvre qu'il l'est en réalité. Poète, c'est bien ; homme, c'est vrai ; mais, disciple du Christ, avez- vous raison ?... Je sais ce que vous pensez sur ce point, mon ami; mais le désir de la mort, V oubli de ses devoirs humains, le découragement de la vie, n'est-ce pas un suicide moral ?
l'adolescence en BRETAGNE 85
C'est à ce titre qu'il s'élèvera toujours contre les lyriques qui devinrent d'universels découragés à la suite de déboires personnels, sans s'apercevoir luiincme que tout ce pessimisme social qu'il a hérité d'eux n'a d'autre origine que des tristesses d'amour. Oui, il faut avoir le courage de vivre ; c'est faire acte d'amour et de solidarité. H y a « des devoirs humains ». Lui-même, quand, déjà exilé de sa famille, de son pays, il éprouve dans l'étroite chambre de Rennes son inutilité et comme son exil de poète dans une société bourgeoise, il est tenté de désirer la mort :
Ces hommes dous ont dit : « Vous éies inutiles,
Au travail de l'ari^-ent vos mains sont inhabiles ! »
Le mépris de chacun poursuit notre existence.
Car nous ne savons pas voiler la conscience.
Car vers un but sacré notre esprit emporté
Aime à se dérober l'humaine vanité.
Ah ! pourtant si, moins durs à nos rêves de flamme,
Ils ménageaient enfin les désirs de notre âme,
S'ils étaient indulgents, si d'intimes secours
Nous soulag^eaient parfois du fardeau de nos jours.
Abandonnant alors nos sentiers solitaires,
Entre nos mains pressant leurs deux mains tutélaires,
Oh ! nous irions, sans doute ensemble et bien heureux,
Vers un large avenir à nous ouvert par eux !...
Mais cet espoir est vain ; la grande intelligence
Leur refusa dn cœur l'instinctive puissance ;
Pour eux, l'utilité, c'est asservir le sort
Avec de fausses lois pour gagner beaucoup d'or ; \f
Valent-ils mieux que nousV Pourtant un noble élan
Vers la gloire et le bien, dans notre cœur brûlant,
Vit sans cesse ! et des pleurs quand nous sommes la proie,
Nous demandons à Dieu quil leur donne la joie
Ah ! puisque nul ne veut comprendre ici nos cris...
Mon Dieu I rappelle donc tes trop faibles enfants I
Donne-nous le repos, le dernier, ii est temps (i) !
Mais le respect d^une mère, de la mère, personnification delà vie en ce qu'elle réserve de plus profondément généreux, « du dévouement sans borne, tendre et doux mystère », le rappelle au devoir de vivre.
D'ailleurs, joie, force, idéal, on peut, on doit les trouver dans la vie. A ce Rouffet trop sentimental qui se laisse à toute occasion consterner par des ennuis ambiants, il conseille d'à oublier », de s'exalter en un grand rêve planant qui maintient au-dessus du monde, dans une lumière calme et éthérée,une âme jeune qui doit se dérober aux ombres trop précoces de la vie.
0 joies de la libre pensée, longs et doux rêves que nulle ombre n'obscurcit, ravissements inaltérables, oublis de la terre, apparitions du ciel, que sont près de vous le bien-être matériel de la considération des hommes ? Ivresses intelligentes, que sont près de vous leurs grossiers bonheurs?— Ils vous traitent d'inutilités, les insensés! Et cette injure qu'ils vous jettent d'en bas devient leur propre châtiment, car elle donne la mesure de leur âme. Présents divins, parfums consolateurs, qu'importe à la pensée que vous avez choisie le blasphème de la foule? Vous l'emporterez trop haut pour qu'ils parviennent jusqu'à elle. 0 rayon de la poésie, vous brûlez parfois ; mais la souffrance que vous causez n'a rien de commun avec la douleur terrestre. Vous blessez et guérissez tout ensemble... — Nous suivons une vie de pleurs et d'angoisses amères ; le sol est couvert de
(i) Se rappeler ces vers pour bien s'expliquer le célèbre Versez-nous le repos que la vie a troublé.
ronces et de pierres, et nos pieds sont nus ; mais, que vous veniez à vous reposer dans notre cœur, pleurs, angoisses, blessures disparaissent ; car vous êtes aux lèvres de l'âme un avant-goût des félicités du ciel. — 0 joies de la libre pensée,., à vous le songe de ma vie humaine, à vous le dévouement de mon intelligence bornée, à vous la réalité de mon existence immortelle !
Ainsi, c'est avant tout une méthode d'éducation, une sorte de discipline que l'on doit s'imposer afin de ne pas se laisser amoindrir par les événements de l'existence quotidienne, réaction nécessaire si l'on songe à la facilité avec laquelle la génération des jeunes gens admirateurs de Lamartine acceptait alors, voire recherchait la souffrance constante pour en tirer motif à élégies; la passivité est trop facile ; et on n'a pas le droit de s'abandonner aux ennuis individuels pour s'autoriser à désespérer de l'humanité (i) ; tout le pessimisme romantique est de lâcheté molle et geignarde ;\j50ur acquérir plus de grandeur, de la résistance, en un mot de la virilité, pour participer plus mâlement à la société, il faut savoir s'élever au-dessus des accidents mesquins de l'existence. Il faut oublier la terre parce que l'on sait fort bien qu'on ne peut cesser d'être un homme de la terre à quelque hauteur et à quelque intensité d'abstraction qu'on atteigne dans l'élan de son rêve. On ne doit pas craindre de s'élever, de s* abstraire, car c'est toujours à l'amour
(i) M Brunelière a écrit k propos de L. de Lisle : « Nous somme»» hommes avant d'èlre nous-mt^mes, et le poète n'a le droit de rien exprimer dans ses vers qui lui soit proprement et absolument
unique. />
de l'humanité tears^tre qu'aboutit le plus sublime détachement :/
Et quels que soient les cris de ce monde moqueur Qui jette le dédain à tout accent du cœur, Quelque soit son éloge ou quel que soit son blâme, Consciencieux et forts de notre intime flamme, Nous (poètes) semons pas à pas le sourire et les Jleurs ; V Hymne au juste, la crainte au méchant^ et nos pleurs ^ En offrandes d^amour sur les âmes Jlétries
Versent leurs doux parfums et leurs plaintes f-euries.
Le poète a une mission : il doit aimer, quand même, toujours, Thumanité en ce qu'elle conserve de plus pur et d'innocemment sveltej la femme; elle est dans la société actuelle ce qui demeure de beau, de doux, de divin ; il faut s'élever en Dieu en la contemplant, adorer en elle une apparition de Dieu, quelque image céleste d'ange :
Oui, la femme, semblable au doux Emmanuel,
Vers nous, des mains de Dieu, s'épancha blanche et pure ;
Mais l'homme, être tombé, posa sa lèvre impure
Sur ce front embaumé d'un parfum immortel.
Certes, la femme n'a pas gardé son innocence première, mais alors qu'il désespère de l'homme (.( tombé » et qui entraîna la femme en sa chute:
Oh ! f espère pour toi, dont l'amour était l'âme. Rayon venu du ciel, dont on éteint la flamme, O Femme, doux martyr de la perversité.
Elle est restée « l'ange» qui peut sauver l'homme en le relevant de sa déchéance : le salut de celuici est dans l'amour de la femme :
Pauvres hommes tombés, si votre âme flétrie
L ADOLESCBNCE EN BRETAGNE 09
Se consumait, un jour, de regrets et de fiel, Pour être heureux encore, oh ! contemplez Marie : D'où viendrait le bonheur, si ce n'était du ciel?
Loin de haïr le siècle à cause de la femme^ ainsi que se formule le pessimisme de Vigny, Leconte deLisle échappe au désespoir et au pessimisme par une confiance inaltérable en la femme. C'est en elle qu'il faut se réfugier et se fortifier :
Frère ! s'il faut une urne où ton âme oppressée Epanche largement le flot de ta pensée ; S'il faut un sanctuaire où l'élan de ton cœur S'enferme loin du siècle, ignorant et moqueur ; Il est un but sacré qu'un poète devine Dans l'œuvre des humains et dans l'œuvre divine ! Ce but immense et pur, tendre et mystérieux. Chaste et brûlant rejlet des temps religieux !... Ce saint oubli du mal^ à frère, c^est Vamour,
Mais de même que pour mieux aimer l'humanité il faut, en quelque sorte, s'en détacher, de même on doit aimer la femme de façon désintéressée, idéale, « platonique ». Et au fond Charles Leconte n'est pas sans penser que c'est afin de pouvoir aimer en sublimité l'humanité — marque d'une âme virile — qu'il faut chérir platoniquement la femme. Il importe de fuir, dans l'amour, les souffrances accidentelles qui aigriraient et décevraient l'âme individuelle au détriment de la communauté. L'amour de la femme doit être tel qu'il ne restreigne pas 1 amour généreux qu'on doit porter à l'humanité.
Faut-il donc aimer, dites-vous, lorsque nul espoir ne nous est donné? oui, mon ami, il faut aimer parce que Vamour c'est la poésie, et que, sans elle, la vie n'est
QO LECONTE DE LISLK
plus la vie. Mais il est deux amours : l'un positif, ayant pour objet une réalité; l'autre plus vaste, plus sublime, chantant ses créations plus belles aussi parce qu'il les a rêvées. L'un arrive à ce moment de la vie où, pressé de placer sur la première tête qu'il rencontre l'auréole de ses premières sensations, ardentes et dévouées peut-être, l'homme se passionne et se trompe toujours; car, ainsi que toutes les passions cet amour-là ayant son terme, il laisse affreusement vide le cœur quil remplissait naguère. L'autre plus doux, plus frais, infini comme l'idéalité qu'il crée, est l'amour mystique, l'amour de l'âme, celui dont parle Platon.
Or, loin de vouloir prouver que ce qu'il recherche et goûte dans Tamour platonique c'est ce qu'il comporte de calme, de sérénité, d'impassibilité ou d'insensibilité, il tient à accuser tout ce que chez lui cet amour platonique détermine d'émotion humaine: il envoie ces vers à RoufFet :
Poète, j'aime aussi, mais d'amour idéale, Un jeune cœur voilé d'une ombre virg-inale, Et mon esprit créant un doux rêve, au hasard, Chante son front brillant et son charmant reg-ard.
Vous voyez, mon ami, que mon amour n'est pas tout à fait aussi réel que le vôtre. Cependant, croyez-le, il est des moments où f éprouve la joie et même la souffrance d'une passion positive. J'ai mes instants de découragement et d'anéantissement aussi, et, somme toute, idéal ou réel, mon amour, si je m'y donnais sérieusement, aurait toutes les jouissances et toutes les douleurs de son positif émule.
Non, un tel amour, pour être moins directement sensuel que ce qu'on appelle communément amour,
n'est ni en dehors ni au-dessus de l'humanité : il s'y rattache étroitement.
Vous ne concevez pas, dites-vous, les joies et les douleurs de mon amour idéal?... Elles sont pourtant faciles à comprendre malîçré la mysticité dont elles ne peuvent se séparer. Cet amour infini, si puissant de g-râce et de poésie qu'il a le merveilleux pouvoir de créer des êtres parfaits, touche pourtant à Vhumanilé par quelques points, puisqu'il est en nous. Aussi le reflet du monde visible agit-il parfois sur les rêves dont il s'enivre. Alors la pensée humaine entache le passé immatériel, et le morne positif, revenant se poser à côté de l'idéalité, heurte l'élan de l'âme et la fait retomber dans les liens terrestres dont elle sedébarrassait. De là, douleur ou joie.
Certes, il ne voudrait pas qu'on prît ce ^enre de sentiment pour quelque exercice de cérébralité froide, mais il n'accorde non plus que ce soit l'amour ordinaire.Decelui-làilseméfie: noble etlyriqueprécaution, ambition du jeune homme qui veut toujours s'efforcer de ne pas ressembler aux autres en s'élevant au-dessus de soi, orgueil et désir de perfection au moment où l'adolescent veut accomplir sa propre éducation. Il est aussi à cette époque inquiète de la puberté où le jeune homme se demande ce qu'il sera devant Tamour, comme il se demande ce qu'il sera devant l'avenir en tant que poète : il est nerveux, perplexe, révolté de ne pas savoir ce que la vie fera jaillir de lui; et pour se donner alors une certitude de soi-même, on bâtit des systèmes, on prononce sur soi : on fait une différence tranchée entre le cœur et l'âme et on n'hésite pas à déclarer qu'on n'a que l'âme, qu'on n'a pas le cœur.
ga LECONTE DE LISLE
Ne croyez pas, mon ami, et que ceci soit dit entre nous, qu'un sentiment plus profond, que l'amour, enfin, soit pour rien dans ces \ers. Uamour et moi, voyezvous, c'est l'eau sur une pierre, ''elle peut la mouiller, mais ne la pénètre jamais.
L'adolescence réserve la coquetterie ingénieuse de créer en soi rexceplionnel et d'y croire : œuvre des longs jours de solitude complaisamment passés à s'analyser et à se formuler. On arrive ainsi à établir en soi un « problème » et on jouit subtilement de se le donner à « résoudre » :
J'ai toujours été un être nomade, et vous devez bien comprendre que cette vie incertaine, quelque jeune que je fusse alors, n'a jamais été propre à fixer mes idées et mes sensations. Aussi je m'efl^raie parfois de la confusion qui bouleverse ma tête : mes pensées sans résultat, désir ardent sans but réel, abattements mondains, élans inutiles, se heurtent dans mon âme et dans mon cœur, pour s'évanouir bientôt en indolence soucieuse. Rien de fixe et d'arrêté pour l'avenir, mon passé même semble évoquer mes souvenirs, preuves de mon inutilité passée, pour me prédire mon incapacité future. J'ai rêvé comme un autre d'amour et de jours heureux, écoulés entre une femme aimée et un ami bien cher ; mais ce n'était là qu'un songe. Je le sens bien, [il u a en moi trop de mobilité pour espérer une telle vie) si toutefois il m'était donné de jamais la réaliser. La monotonie m'abrutit, et je me reconnais un tel besoin de métamorphoses que je me sentirais capable déprouver en an mois tout Vamuur, toute la haine et toutes les espérances d'un homme qui y aurait consacré sa vie entière.
Oui, me voilà bien, mon ami. Pardonnez-moi de
l'adolescence en BRETAGNE (jS
m'être posé en sorte de problème et tâchez de me résoudre. Notez que, avec tout cela, je suis excessivement malheureux. Vous me direz, sans doute, qu'une semblable vie n'est appuyée sur nul raisonnement et que, au bout du compte, ce n'est que paresse incarnée. C'est peut-être vrai.
Il envie la position de son ami : celui-ci souffre aussi, mais sa douleur peut cesser, parce que ses désirs sont réalisables et que l'existence, telle qu'il la veut, est simple et douce. « Vous êtes homme, vous; moï^,je ne suis et je ne serai jamais qv!un enfant, (\m causera toujours beaucoup plus d'ennui qu'il n'en éprouvera. » Et comme RoulTet désire se marier, il rétracte délicatement son ancienne profession contre le mariage qu'on a cherché et cherche encore à ridiculiser, mais dont il conçoit parfaitement toutes les jouissances intimes.
Vous êtes plus heureux que moi; vous persévérez; votre bonheur à venir sera l'œuvre de votre volonté, tandis/</Me je nai pas de but, pas de persévérance^ pas de volonté, pas de pensées /brles,Jct que mon exaltation passagère s'épanche seulemenfen quelques mauvais vers.
Décidément, il n'est pas destiné à expérimenter l'amour. A cela pendant ses rêveries il a trouvé, on le voit, un grand nombre de raisons. Mais elles ne sont pas encore suffisantes :
L'amour doit être reconnaissant des louanges charmantes que vous lui adressez ; je vous remercie de l'avis harmonieux que vous me donnez ; mais, hélas ! rame qui s'est blasée elle-même ne sent plus comme l'âme
vierge de tout contact. A vous l'amour, mon ami, c'està-dire toutes les illusions que la femme laisse flotter autour d'elles comme un voile pudique ; à vous le don d'admirer, sans y toucher, la grâce externe et interne de cet être privilégié. Pour moi f ai levé le voile, fai sèchement analysé Vâme que vous respectez ; il ne me reste rien.
II a levé le voile : il est blasé. Notez que dans cette même lettre il dit en parlant de M^^^ Beamish: « Avez-vous donc pris M^*® G. Beamish pour une création mienne ? Merci de vos éloges, mon ami. Mais croyez-le, je n'invente pas aussi bien. L'artiste, icif c'est Dieu. » C'est bien en vérité d'un jeune homme qui a perdu ses illusions sur la femme de tomber langoureusement épris de toutes les jeunes filles qu'il voit, après les jeunes filles de Bourbon de la Hollandaise du Cap, après M^'® Caroline Beamish de sa sœur Maria, d'être transporté par leur visage de grâce, de bonté et d'intelligence au point de les saluer « anges », de désirer se précipiter à genoux devant elles, de leur adresser des poèmes d'un idéalisme mélodieux où s'exaltent des séraphins et des rayons, de l'azur et des ailes, de l'adoration, de l'extase ? Il déclare en prose : « Soyez bien persuadé qu.e jamais nulle femme ne m'inspirera d'amour à moins qu'elle ne ressemble à mes rêves; car jamais je n'aimerai que mes idéalités, ou plutôt mes impossibilités. » Mais, comme il faut ne jurer de rien, il sera obligé d'avouer en des vers consacrés à M''*^ Maria Beamish : « Cher ange, de l'amour, oh! ce n'est point un rêve /... » La réalité lient en cela qu'il est très amoureux de
l'adolescence en BRETAGiNE qS
tempérament. Mais, enfantd'une île chaude et pure, il a peur de reconnaître en lui lavoluptuosité naturelle à la puberté. Il craint qu'elle ne dégénère en sensualité qui puisse ternir la gloire de ses rêves. C'est par une frénétique passion de la pureté, une fierté de se maîtriser,la pudeur d'une âme vierge, qu'il a voulu obstinément se caclier qu'il était d'une nature sensuelle. Avec quel pénible émoi devra-t-il en avoir lui-même la révélation :
N'est-il pas étonnant, mon ami^ que la beauté agisse parfois aussi violemment sur notre âme ? Car eniin, lorsqu'on dit souvent que la grâce extérieure n'est que le reflet d'une grâce mystérieuse, il n'en est pas moins vrai que la vue d'une forme pleine d'harmonie fait naître dans l'âme de subtiles ivresses qui, cependant, ne sont pas l'effet de la pensée exaltée ou des sens émus. Vous devez avoir éprouvé cela ? Pour moi, voilà ce que je ressens toutes les fois que je revois et que. j'entends Léontine Faj. Mon Dieu ! que je suis enjant encore ! Pendant quinze jours, je serai inquiet, tourmenté, incapable d'aucun travail ; c'est à peine si je puis vous écrire tant mes idées sont confuses. Des inquiétudes nerveuses me courent de la tète aux pieds... f ai mal à la tête... il fait si chaud!... J'ai beau dire que c'est une folie et me le prouver par cent mille raisons toutes plus raisonnables les unes que les autres, rien n'y fait. Tenez, en vous écrivant ceci, mon cœur bat à me rompre la poitrine et, pour comble de détresse, quoique je vienne de déjeuner, j'éprouve une faim atroce! C'est vraiment extraordinaire. Dites-moi donc, mon bon
ni, ce que vous pensez. Entre nous, je crois que je
lis amoureux.
Ce [)Iatonii5iiic ciun une liiusiuu vujunlaire de
jeune homme chaste aspirant à la hauteur des sentiments aux périodes troubles de l'adolescence, un besoin foncier de s'abstraire et de se généraliser dans l'élévation, un impérieux instinct de voir de haut et largement la réalité, un merveilleux orgueil de planer, un désir de force et de virilité aisément convertissable en générosité sociale.
Il passe son temps à s'analyser. Mais il est délicieux de constater comme il ne se connaît pas et comme sa nature échappe à ses théories, dément ses décisions, contrecarre ses préjugés, comme il y a constante contradiction entre ce qu'il s'imagine et veut être et ce qu'il est réellement. Il se croit « blasé » de la femme et il n'a cessé d'en être inquiet. Il se déclare à jamais « blasé » aussi sur la société, sur l'inutilité de publier des vers, il n'a plus d'illusion sur son siècle, mais il envoie des poèmes à la Revue des Deux-Mondes, il en attend la prochaine livraison dans l'impatience de voir si ces Messieurs l'ont imprimé, il écrit à l'éditeur de Lamartine à Paris pour lui demander de faire paraître un volume de poésie. Il doute de soi, il n'a (( pas de pensées fortes )),mais il réserve assez d'enthousiasme pour inviter Rouffet à travailler de concert avec lui à un ouvrage qu'ils intituleront/^ Cœur et l'Ame. Composé de pièces détachées et d'histoires poétisées, cet ouvrage, « bien imprimé, « deviendrait l'ensemble raisonné et vraiment
« grand, utile et beau (i), de toutes les niaises et « insigriifianles publications du jour. — Un tel a ouvrage, consciencieusement travaillé, serait une « œuvre immortelle dans son genre. Voulez-vous « essayer? Chaque morceau serait signé de son « auteur et la différence, si grande, de l'âme et (( du cœur sortirait, belle et brillante, de la com- (c paraison des deux poésies. »
N'ayant que l'âme, il laisse à Rouffet le cœur; et l'on verra qu'il fait ce partage non sans grandeur :
L'histoire du cœur est la partie la plus intime et la plus nuancée; elle vous reviendrait de droit. Celle de Vâme comme je la conçois, reposant entièrement sur la contemplation divine et humaine, possède autant de magnificence et de sublimité que le cœur renferme l'harmonie et de grâce ;y> m'en chargerais.
11 s'agit de réunir pour un volume les poésies que l'on s'est échangées par lettres depuis i838. Leconte de Lisle copie « le précieux manuscrit », qui formera un in-octavo de i5oo vers : il en a les mains brisées de fatigue. 11 faut que le papier du livre soit « très beau, du moins blanc et propre, et que l'impression ne défigure pas la première œuvre ». On agite les questions de savoir si l'on vendra « la propriété littéraire » ou si Ton cédera la moitié des exemplaires au libraire. — Et d'abord quel titre portera « la première œuvre »? Jusqu'ici on a toujours parlé de le Cœur et l'Ame, mais Charles Leconte a pensé à les Rossignols et
(i) Noter le rapprochement des termes.
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le Bengali : le rossignol ferait allusion à celui des deux chanteurs qui est né en France; bengali à l'enfant qui s'éveilla au jour sous la rosée du ciel créole. « Deux raisons combattent en faveur (de ce titre) : d'abord — et ce n'est pas peu de chose aux yeux de la foule — ce sont deux mots qui frappent brillamment l'oreille et l'œil et qui promettent de la poésie. » Et il y a une pièce justificative de ce titre. Le rossignol européen demande au bengali :
Viens-tu, doux messager de l'Orient sacré, Dire au pâle Occident les clartés de l'Aurore?
Et l'oiseau tropical, « le rossignol oriental » répond avec modestie :
De l'enceinte des cieux je n'ai nulle mémoire;
Mais, g-uidé vers ces bords par des chants merveilleux,
Mon cœur vous devinait : n'êtes-vous pas la gloire?
O rossignols divins, j'ai fui mon ciel natal
Pour ouïr vos accents que j'aime et que j'admire î
Mais cela pourrait être encore, sinon les Effusions du cœur^ — que Charles Leconte repousse comme trop élégiaque, — Deux voix du cœur. Sourire et tristesse. On écrit à Gosselin, l'éditeur de Lamartine, et on garde assez d'espoir puisque, avant même que ce premier recueil ait trouvé son libraire, Charles Leconte projette un nouvel ouvrage. Il s'agirait d'un poème spiritualiste et artistique qui aurait pour titre : les Trois Harmonies en une ou Musique^ Peinture et Poésie. On tâcherait d'y prouver que ces trois grandes parties ne forment qu'un tout, qui est l'Art. Voici quel serait le plan : — Invocation à l'harmonie générale
OU Part : oo vers; — Chœur des esprils mélodieux; chants d'Israfil : loo vers; chœur des esprits de la couleur, Raphaël et Rossini : loo vers; Michel- Ange et Mejerbeer : Bo vers; — chœur des Anges de poésie : 5o vers. Lamartine et Hugo, Dante et Byron : 5o vers; chœur des 3 harmonies : 3 sonnets donnant i\i vers. Le poème aurait 44^ vers. « C'est un sujet immense et magnifique. »
Mais Gosselin a regrette » de ne pouvoir imprimer le Cœur et UAme. Est-ce donc l'absolue vérité que les poètes sont des inutiles et que la société peut se passer d'eux? Il faudrait peut-être supplier des éditeurs de Rennes, de Dinan,voirede Lorient. Mais Rouffet est-il bien disposé à se traîner à deux genoux devant des gens qui se soucient fort peu de leurs vers, afin d'en obtenir de l'argent? Pour lui, Charles Leconte, non seulement cela est audessus de ses forces, mais encore il aimerait mieux ne jamais publier une ligne que de le devoir à la pitié du vulgaire, « Que voulez-vous ? Si « nous ne pouvons pas vendre nos poésies, nous (( resterons ignorés : ce sera la dernière (souligné <( par L. de L) et la plus cruelle de nos décep- '( lions. ;)
Il croyait n'avoir « pas de but », pas de « persévérance », « pas de volonté », il se donnait pour un être changeant qui ne conserve pas les mêmes désirs, et voici qu'il avoue celerune ambition exclusive : n'être pas ignoré, acquérir la gloire du poète :
Malgré ma résignation toute^ philosophique, je n'ai-
merais guère à rester entièrement ig-noré; quand ne serait-ce que prouver à ma famille que je n'ai pas totalement perdu mon temps en France ; et puis, cela ayant été mon rêve continuel^ je vous avoue que je ne sais pas trop si Je prendrais ma déception en patience.
Comme il a dû reconnaître sa sensibilité à la femme, il est obligé de s'avouer une âme éprise de gloire. De quoi rêvait-il donc avec ses amis dans leurs promenades sur la plage molle et tiède de St- Paul ? Qu'est-ce qui l'attirait en France et naguère encore lui faisait désirer de quitter Dinan pour Rennes? Doit-il y renoncer déjà ? Et c'est avec un cœur palpitant de doute et de désir qu'il s'emporte contre elle :
Car ce siècle est tissu de sombres ironies,
Qui dessèchent le cours des saintes harmonies.
Et sa gloire, loin d'être une immortalité,
N'est plus qu'un triste écho de son impiété.
. . . Loin d'entrer dans la gloire il faut ramper vers elle.
... La gloire ! ce vain son des voix contemporaines !
Puis, la préparation de ce recueil au sujet duquel on écrit à Rouffet depuis deux ans, dont on a parlé dans les réunions de camarades, dont a rêvé avec grandiloquence au sortir du théâtre où l'on vient d'applaudir Frederick Lemaître dans les drames de Dumas et de Hugo, qu'on a médité dans de languissants après-midi de fumerie ou dans des entretiens graves avec M^^® Eugénie, la préparation de ce livre, qui ne sera pas édité à Paris, lui a fait
manquer ses cours à la Faculté. Depuis le mois de juillet il a abandonné le Droit. Non seulement il n'aurait pas de quoi payer les frais de son impression, mais voici que les parents de Dinan, sur Tinjonction de ceux de Bourbon, le menacent de lui retirer l'a rg-ent de sa pension.
Je vais donc goûter d'une nouvelle existence, je vais donc vivre de mon propre travail, ce qui me paraît peu probable, cependant, car je ne suis bon à rien, si ce n'est à réunir des rimes simples ou croisées, lequel travail n'a pas encore sa place, a dit CJiatterton.
N^ayant j'amais su la valeur de l'argent, habitué à dépenser en pipes, en tabac et en livres, il doit s'occuper à économiser et résiste aux invitations de ses amis. « Soumis à la direction classique « (souligné par L.de L.) de mon oncle, je ne pour- « rais, sans le froisser vivement — ce dont je n'ai « nul besoin, car ce serait encore des nouvelles dis- « eussions qui finiraient par m'éloigner de lui — « faire de nouveau un voyage qui me forcerait à « employer, d'une toute autre manière qu'il ne le « voudrait,un argent qu'il ne me donne pas à plei- « nés mains. »
Puis l'hiver approche elRobioudelaTréhonnais, malgré ses promesses, ne lui a pas rendu le manteau qu'il emprunta un soir de l'hiver dernier, Robiou de la Tréhonnais « ancien seigneur — par ses ancêtres — de manoirs crénelés et de quelques cen," taines de vassaux, aujourd'hui prolétaire, prosateur en herbe et poète en perspective w.
Il se « soumet ». Mais, indépendant, il songe à
vivre de ses propres moyens, et, avec la crainte d'être rappelé à Bourbon, il voudrait trouver un emploi qui lui permît de demeurer en France sans coûter à sa famille. Il ne réussirait à être clerc de notaire comme RoufFet, car une telle « soumission» serait .cette fois révoltante. Il n'est que bachelier es-lettres; il est mauvais étudiant; mais il pourrait s'instituer professeur : son camarade Houein et lui forment le projet de s'associer Rouffet pour fonder à Quentin un pensionnat qui ferait toutes les classes et qui serait « divisé suivant la méthode de Fenseig-nement la plus large ». Houein est sur le point d'être reçu licencié ès-lettres, ce qui lui faciliterait l'exécution de ce rêve, et,avec 9.000 francs de capital, on pourrait commencer dès l'année prochaine, avec 5o élèves, 2 maîtres d'études, 4 professeurs, de mathématiques, de physique, de musique et de dessin. Houein se chargerait d'un cours de grec et de philosophie; RoufFet d'un cours de langue latine et de littérature française; « moi, de la rhétorique, de la géographie et de l'histoire. Et, par-dessus le marché, nous ferions promesse d'un diplôme baccalauréatique au bout de 3 ans, cela dans un prospectus papier rose, doré sur tranches !... HeinI »
Au demeurant c'est aussi irréalisable que la publication de le Cœur et l'Ame, puisqu'il faut un « capital ». Il retombe au marasme. On ne peut se créer soi-même un moyen indépendant de vivre : la société a institué des titres qu'il faut savoir acquérir. Aussi le mieux, pour retrouver un peu de sérénité, est-il de se remettre à l'étude du Droit. Il prend une décision : a Je fais mon Droit depuis le
l'aDOLTSCENCE en BRETAGNE I o3
mois de janvier i84o. » Les lettres qu'il a reçues de son père affermissent sa volonté. Il écrit à Toncle de Dinan :
C'est sans doute avec une résolution sincère, inébranlable que je viens vous prier en toute humilité — si l'on peut être humilié d'avouer franchement ses torts et de revenir au sentier de son devoir — de vouloir bien faire part à mon père de mes regrets, de mes remords même! et de ma décision arrêtée d'employer toute ma volonté à réparer par un travail continu le temps perdu dans de vaines espérances... Je ne veux être à charge de personne et je m'aperçois, pour la première fois, que depuis ma naissance je ne fais que cela... Ma résolution est irrésistiblement prise. Que je ne sois qu'un vil lâche si j'agis autrement que mon devoir me le commande (i).
Mais il eut beau faire tous les efforts, se vitupérer de lâcheté, il ne sut renoncer aux vaines espérances, il ne put s'attacher à l'étude du Droit : au mois de mai i84o la pension allouée par la famille est à nouveau rognée. Il n'a plus le sou; au risque de s'abîmer dans une solitude lourde, il prie Rouff'et de ne plus lui envoyer de lettres que quand il aura de quoi les affranchir; il ne sait que devenir : s'il pouvait trouver une place quelconque qui lui permît de vivre et d'écrire, ill'accepterait avec joie; «tenez, il y a des moments d'abattement où l'expansion môme fait mal. »
Le découragement est profond : il ne peut penser avec sérénité à son pays, car il lui rappelle le mécontentement de sa famille; peut-être songerait-il
(i) Fragments d'une lettre publiée par M. Tiercelin.
aux familles de Dinan, aux soirées, aux jeunes anglaises, mais le souvenir d'un oncle intraitable l'en repousse. Il ne se plaît plus dans la compagnie de M^i^ Eugénie qui s'est injurieusement enlaidie.
Et tous ses camarades ont quitté Rennes, nantis de (( situations » : Théodore Drouin est parti pour Dieppe oii il a été nommé surnuméraire de l'Enregistrement; Houein est maître d'étude au collège de Lorient. Lui n'est même pas bachelier en droit : il a sacrifié son titre de magistrat à sa gloire de poète. Et, à part une poésie parue dans r Annuaire de Dinan de i838, quelques poèmes dont Montagnes Natales, dans F Impartial de Dinan, une bluette : A une galère recueillie dans le Foyer, il n'a encore rien publié qui pût lui attirer la moindre renommée.
Allez donc, frêles chants de nos âmes pensives,
Qui nous êtes si doux ; Allez mourir plus loin, ô notes fugitives,
Feuilles, envolez-vous !
C'était la pièce liminaire de le Cœur et l'âme : l'éditeur de M. de Lamartine, à Paris, n'en avait pas voulu; et tout le « précieux manuscrit » de leur adolescence n'était pas sorti du tiroir. Rouffet, lui, s'en était consolé en se mariant. Déjà blasé de la femme^ Charles Leconte allait-il être aussi un blasé de la gloire?