‹ Leconte de LisleChapitre 2 sur 5 · DEUXIÈME ANNÉE. N · texte numérisé non relu

DEUXIÈME ANNÉE. N

/" Novembre 1910

Portraits d*Hier

Leçon te de Lis le

Par Gaston SAUVEBOIS

Dessin de Gabriel PINTA

in 2010 with funding from

University of British Columbia Library

http://www.archive.org/details/lecontedelisleOOsauv

Porlrails d'hier

N" 40. — /" Novembre 1910

Charles-Marie-René Leconte de Lisle est né à Saint-Paul de la Réunion, alors île Bourbon, le 29 novembre 1818. Certains de ses biographes proposent l'année 1820, et d'autres 1818 également, mais le jour du 22 octobre. La première date étant tirée des registres du baccalauréat, à défaut d'autre source, nous la tiendrons pour vraie.

Sa famille était d'origine française, et par sa mère, demoiselle Suzanne-Marguerite-Elisée de Lanux, il descendait, dit-on, de l'ancienne race des comtes de Toulouse. Notons aussi, pour n'y plus revenir, car il ne cherchait pas à s'en faire gloire, au contraire, qu'il était neveu du licencieux Evariste Parny, l'auteur de la Guerre des Dieux.

Il est amené en France à trois ans et y reste sept années, après lesquelles il retourne dans l'île natale. Alors, sôus l'influence du milieu, s'élabore en l'enfant prédestiné le poète solitaire et somptueux qu'il sera plus tard.

La nature, à laquelle il est livré complètement, car la vie, dans l'île, est libre et sans les contraintes déformatrices que la société et la civiUsation imposent à l'homme dans les vieilles nations, la nature, dans laquelle il se plonge comme en un second sein maternel, lui infuse ses essentielles vérités. Il en prend une vision superbe, il s'émeut de ses magnifiques apparences et elle-même l'avertit de la prédominance de ses forces sur les faibles et minuscules humains. Le point de départ de son œuvre poétique est en cela. Devant les immenses végétations tropicales, devant l'infini océan, devant les montagnes abruptes qui forment une grande partie de l'île, et encore par l'effet du climat torride qui annihile l'action et exalte la pensée, l'homme, parce qu'il est aussi, là, en petit nombre, se trouve dépossédé de sa prétention à constituer le centre de l'univers. Il prend alors conscience de sa petitesse et de sa relativité. Et parce que cette infime

population, cette petite portion d'humanité, séparée, isolée presque, du reste du monde, n'engendre pas d'événements politiques — tels que ceux qui composent l'histoire — parce qu'il n'y a pas ici de formation sociale proprement dite ; parce que la race naturelle, les nègres, y subit sans révolte une condition serve, le blanc transporté n'y nourrit plus cet orgueil de l'humanisme triomphant : la prétention de superposer son intelligence, sa raison, sa volonté, comme un autre ordre, à l'ordre cosmique de l'univers.

De ces montagnes, « on juge tout à la mesure de l'espace, écrivent MM. Marins et Ary Leblond, enfants de la même île, dans leur beau livre sur Leconte de Lisle, dans un vaste ensemble, on a le sens de la terre par rapport au ciel et à l'océan, on assiste au spectacle grandiose et charmant de la création qui se renouvelle d'elle-même, on regarde se former les nuages qui se reflètent à la surface plane, on voit le monde dans son ampleur et dans son déroulement de fraîche éternité, on ne vit pas en face de soi-même, mais en face de l'immensité qui compose rythmiquement ses renaissances ».

Loin de contrarier cette influence de la nature originelle, l'éducation paternelle qui se fait au foyer par la conversation de chaque jour et par les livres que contient la maison, la fortifie. Le père de Charles- Marie, ancien médecin militaire et qui, à ce titre, a, lui aussi, fréquenté la nature d'assez près, du moins dans certaines de ses parties, durant sa jeunesse, avait été disciple des Encyclopédistes et de Rousseau. Si, devenant bourgeois, par une florissante exploitation de planteur, ei. plus dominé par le sens pratique que par les idées pures d'altruisme et de liberté, il renie un peu son passé, il en conserve tout de même une certaine empreinte et il ne s'effarouche pas trop de l'émancipation intellectuelle qu'il peut constater chez son fils. Il a lu V Emile. Au-dessus des événements de la grande époque révolutionnaire planent les Idées, et celles-ci n'ont pas été détruites, comme les faits nouveaux, par le conquérant corse. Ces Idées ont transformé les esprits. L'homme n'est alors plus le même qu'avant la parole du philosophe de Genève. Elles ont fait éclore un régime nouveau et Charles Leconte en profite.

Sans doute, son père ne l'élève-t-il pas, comme on l'a dit, dans la haine du catholicisme. Du moins est-il probable qu'il le laisse à ce sujet dans une complète indifférence — et c'était déjà beaucoup. Au moins l'enfant pouvait-il suivre les voies naturelles du libre esprit, de la raison qui tend à sa propre vérité. Au moins celle-ci ne se trouvait-elle pas entravée ni dénaturée par les rigides prescriptions d'un dogme qui fut toujours l'adversaire de la pensée maîtresse d'elle-même.

C'est sans doute à cause de cette complète latitude intellectuelle que le jeune Leconte de Lisle pouvait se livrer, avec ses amis du même

LECONTE DE LISLE lOI

âge, à de longues conversations où ils parlaient politique et religion, concevaient la justice sociale, « divaguaient sur l'iniquité romaine ». C'est grâce â cela qu'il deviendra républicain, plus que républicain, fouriériste, et qu'il nourrira un si haut idéal de justice qu'il le comprendra dans la définition de la beauté.

Lui-même a dit dans une note destinée â sa biographie et publiée par Mme Jean Domis (i), quel travail mystérieux et ardent s'accomplissait alors en lui : « Ceci pourrait s'intituler : Comment la poésie s'éveilla dans le cœur d'un enfant de quinze ans. C'est tout d'abord grâce au hasard heureux d'être né dans un pays merveilleusement beau et à moitié sauvage, riche de végétations étranges, sous un ciel éblouissant. C'est surtout grâce à cet éternel « premier amour » fait de désirs vagues et de timidités délicieuses : cette sensibilité naissante, d'un cœur et d'une âme vierges, attendrie par le sentiment inné de la na;ture, a suffi pour créer le poète que je suis devenu, si peu qu'il soit.

« La solitude d'une jeunesse privée de sympathies intellectuelles, l'immensité et la plainte incessante de la mer, le calme splendide de nos nuits, les rêves d'un cœur gonflé de tendresses, forcément silencieuses, ont fait croire longtemps que j'étais indifférent, même aux émotions que tous ont plus ou moins ressenties, quand, au contraire, j'étoufifais du besoin de me répandre en larmes passionnées. J'en ai versé, plus tard, en sachant par moi-même que les femmes nous plaignent volontiers des peines que d'autres nous font endurer et jouissent de celles qu'elles-mêmes nous infligent. »

Son caractère passionné le rend, en effet, à cette époque, fort élégiaque. Il s'est enthousiasmé pour une jeune créole, â la peau orangée, aux cheveux noirs « plus brillants que l'aile du martin de la montagne », aux grands « yeux plus étincelants que l'étoile de mer qui jette un triple éclair sur la houle du récif » — sa cousine. Amour tout platonique d'écolier, comme ceux qu'il éprouvera durant son adolescence, car il tombera épris de toutes les jeunes filles qu'il rencontrera. Il épanche alors son sentiment en petites romances insignifiantes, dans lesquelles, toutefois, il conserve assez d'empire sur soi-même et de lucidité, pour se regarder et se juger heureux d'aimer ainsi. L'intelligence domine en lui, l'emporte sur le cœur.

Il a déjà une très grande idée de lui-même. Il se sent supérieur au destin qui l'attend dans l'île, à la succession de son père. Il rêve de génie, s'enflamme d'orgueil, appelle La gloire. Il veut entrer dans la vie publique, jouer un rôle important parmi les hommes. Il n'attend pour lui que la plus haute place. Il y atteindra, du reste.

(i) « Leconte de Lisile intime », Revue des Deux-Mondes du 15 mai 1895.

En 1837, sa famille l'envoie en France, où il doit faire son droit. Il descend chez son oncle à Dinan. Autour de celui-ci, avoué, et qu'il verra nommer maire de la ville, il trouve une société réactionnaire de petits bourgeois provinciaux, parmi lesquels il se sent mal à l'aise. Ce n'est pas la France qu'il avait rêvée dans son enthousiasme bourbonien. Mais ne vouJant pas méconnaître et payer d'incivilité l'hospitalité qu'il reçoit, il tait ses idées de républicain avancé. Il s'est lié nitimement avec un jeune homme de Rennes qui semblait, lui aussi, se destiner à la poésie : Charles Rouffet. Ils correspondent activement, formant des projets littéraires. Car Leconte de Lisle, à la tête de quelques centaines de vers manuscrits, veut les voir imprimés. La proposition originale qu'il fait à son ami nous renseigne déjà sur la conception qu'il avait de la poésie. Ce sera un livre en deux parties, à deux voix, plutôt. Il s'intitulera: Le Cœur et l'Ame, — l'âme, c'està-dire l'esprit. « L'histoire du cœur, écrit-il à Rouffet, est la partie la plus intime et la plus nuancée ; elle vous reviendrait de droit. Celle de l'âme comme je la conçois, reposant entièrement sur la contemplation divine et humaine, possède autant de magnificence et de sublimité que le cœur renferme d'harmonie et de grâce; je m'en chargerais. » Le livre est proposé par lettre à Gosselin, l'éditeur de Lamartine qui, bien entendu, refuse l'affaire des deux provinciaux. <( Nous resterons ignorés, s'exclame Charles Leconte déçu; ce sera la dernière et la plus cruelle de nos déceptions. »

Il a souligné le mot dernière, car, depuis qu'il est en France, le pessimisme ronge le jeune créole. Mal du siècle, sans doute, et qui était, sinon dans l'air, du moins dans la littérature, et que les poètes, tous romantiques, se transmettaient entre eux. Mais ce mal trouvait pour s'épanouir de singulières dispositions chez ce transplanté de nature indolente, plus propre à la rêverie qu'à l'action et qui souffrait de vivre éloigné de sa famille, dans un milieu moral étroit, sans le grand air de la liberté. Il regrettait son île merveilleuse et il devait suivre des études sèches, austères, qui lui répugnaient.

Son baccalauréat es lettres passé avec succès, alors qu'il n'y comptait sincèrement pas, il avait dû se mettre au droit, « ignoble fatras qui lui fait monter le dégoût à la gorge ». « Pardonnez-moi, écrit-il à Rouffet, je m'en vais lentement vers l'abrutissement. J'avais peut-être une intelligence ardente, de bons et généreux instincts, le désir du bien et du beau. Eh bien ! tout cela disparaît tour à tour. Et pourquoi ? Le sais-je, moi ? Ah ! il me prend parfois une envie de pleurer comme un enfant qui sent trop son impuissance. » Son droit, il voit bien qu'il n'en viendra pas à bout ; et s'il y parvenait, qu'en résulterait-il après ? Rien de ce à quoi il aspire. Quelle misérable existence que celle d'avocat chicaneur, et d'avocat de colonie ! Il lui semble avoir toutes les issues fermées autour de lui, et comme les ailes coupées.

Il n'est rien. Avide de jouer un rôle de premier plan, orgueilleux de s'égaler à soi-même devant tous, il voit les jours passer sans qu'il se réalise, sans qu'il commence son ascension. Le monde tourne comme s'il n'existait pas et ne l'appelle pas non plus. Les petites romances qu'il écrit ne le distraient pas de son désespoir. La sombre Armorique aux villes grises de granit, attriste son âme. Il constate amèrement que, loin de couronner les poètes, la société les fait périr dans la souffrance. S'il lit Chatterton à cette époque, il peut se reconnaître dans le héros de Vigny. Il s'exprime d'ailleurs nettement sur ces choses. « J'avais lu, mon ami, dans un chaleureux article de Félix Pyat, le récit de la mort d'Hégésippe Moreau... C'est un bien triste exemple de l'égoïsme de notre siècle; de ce siècle où tout ce qui est beau, tout ce qui est noble et grand ne trouve que dégoiit et mépris ; de ce siècle où le parjure politique s'unit impunément à la dépravation morale grossièrement dissimulée sous im voile de pruderie misérable et d'affectation religieuse ; de ce siècle qui ne reconnaît que l'or pour Dieu ; de ce siècle, enfin, qui foule aux pieds tout adorateur du vrai et du beau ne pliant pas le genou devant l'Idole infâme et ne sacrifiant pas à la vénalité la pureté intérieure de l'âme. Honte à lui !... Mais, à présent, que voulez-vous qu'entende une société abrutie et sourde, qui se gorge et laisse mourir de faim et de soif le peu d'êtres sincères et purs qui espéraient appuyer sur elle leur existence, peu désireux de bien-être physique pourtant, afin de se livrer entièrement à la belle et sainte poésie (i) ?... )>

Néanmoins, il est trop jeune pour désespérer à fond d'âme et dans sa solitude, dans son tourment, un côté admirable de son génie grandit et le sauve : sa faculté de haute contemplation. Il prend alors conscience de la profondeur de sa pensée et des conséquences que cette pensée spéculative comporte jusque dans le monde social. Il s'engage sur la voie de Fourier.

Il fait tous ses efforts, cependant, pour s'attacher au droit, car d'autres, qui ont sur lui de l'autorité, l'exigent ; mais il n'y mord pas, sa pensée s'égare ailleurs. Sa volonté de poète s'est vite relevée du refus de l'éditeur Gosselin. Il entreprend un nouveau volume : les Trois Harmonies en une ou Musique, Peinture et Poésie, dont le plan est tout mathématique. « Invocation à l'harmonie générale ou l'art : 50 vers ; choeur des Esprits mélodieux, chants d'Israël : loo vers ; choeur des Esprits de la couleur, Raphaël et Rossini : lOO vers, Michel-Ange et Meyerbeer : 50 vers, etc.. C'est un sujet immense et magnifique. »

Sur ces entrefaites, il dirige une petite revue qu'il a fondée avec

(i) « Leconte de Lisle à vingt ans », Grande Revue, B. Guinaudeau.

quelques amis, la Variété, et dont le premier numéro paraît au commencement de l'année 1840. Avec des poèmes, Leconte de Lisie y publie des études d'histoire littéraire comparée. Il révèle sa faculté de synthèse qui lui permet d'embrasser de grands ensembles et de les réduire au général. Il rend compte aussi des œuvres du moment. Ses préférences vont alors à Lamartine, Hugo et Barbier pour ces qualités qu'il reconnaît respectivement en chacun d'eux : l'amour, l'enthousiasme, l'énergie. Il appelle Hugo « un génie régénérateur ». Il s'enflamme de Dumas et place les romans bretons d'Emile Souvestre bien au-dessus de ceux de Balzac auquel il reproche un « style surchargé de termes techniques, abondant mais diffus, brillant mais superficiel ». Mais il place au plus haut du ciel littéraire George Sand, pour son humanitarisme dont il est lui-même profondément pénétré. Il la loue dans un poème ardent :

Ah ! prêtresse de l'art, ta parole flamboie. Ta parole est un ciel où mon âme se noie !

Il juge ainsi Théophile Gautier, affirmant une opinion qu'il importe de retenir, car malgré l'attitude parnassienne, elle sera celle de toute sa vie et jamais il ne fera sectairement de l'art pour l'art : « M. Théophile Gautier, l'excentrique auteur de Fortunio et de la Comédie de la Mort, est uti lion littéraire très spirituel. Nous entendons par lions littéraires, ces jeunes écrivains qui font de l'art pour l'art, à l'aide d'un style plus ou moins original, et qui finissent en un ou deux volumes in-8 par mystifier fort agréablement le lecteur bénévole... »

Il s'éloigne vraiment de l'art pour l'art, car le voici qui se met à l'étude de la science. Son père, médecin, lui en a donné le conseil, pour un tout autre but, il est vrai. Il trouve dans l'anatomie, la physiologie, la botanique, des éléments neufs qu'il incorporera dans sa poésie. Fils de la nature, puisque né dans une île vierge encore, si l'on peut dire, il l'approfondit et la connaîtra mieux par les méthodes de la science. Il la verra de plus près et l'en aimera davantage, jusqu'à la pouvoir décrire, plus tard, dans ses formes géologiques, végétales et animales, comme aucun n'avait fait avant lui et comme on ne fera pas mieux à sa suite.

Reçu bachelier en droit, puis licencié, aux prix de quels efforts ! il lui faut retourner dans l'île natale. Il est avocat à Saint-Denis de la Réunion, mais avocat sans cause et qui ne fréquente point le tribunal. Ses anciens camarades sont dispersés. Il n'a plus de causerie amicale avec personne. Solitude complète. C'est peut-être alors sa plus grande période d'isolement et de méditations — et de détresse. Il se sent comme éloigné du monde. Il compte le temps. « Voici quatorze mois que je suis à Bourbon, écrit-il dans une lettre de janvier 1845; 420 jours de supplice continu; 1.080 heures de misère morale; 60.480

minutes d'enfer. » II vit seul avec « ses livres, son cœur et sa tête ». Il était, d'ailleurs, revenu dans l'île autre qu'il en était parti. « Depuis qu'il avait vu l'Europe, raconte Mme Jean Dornis (i) qui l'a intimement connu, l'esclavage, qui lui avait toujours répugné, le révoltait. Tout le long du jour, il était poursuivi par les cris des noirs qu'on frappait. Devant les cases mal closes, il entendait les hurlements plaintifs, les supplications désespérées : « Grâce, maître, grâce ! » et ce cri lamentable, dont il était déshabitué, le déchirait à présent, l'affolait. Mais s'il était blessé des souffrances de toute cette chair noire, l'indifférence de ceux qui la torturaient lui semblait plus avilissante encore. Il regardait les jeunes créoles passer, blanches et délicates, drapées de claires mousselines, telles que des anges de lumière, devant les cases entr'ouvertes. Elles entendaient les gémissements, avec un sourire sur leurs lèvres rouges. Cela faisait partie, pour elles, des bruits de la nature. Lui, fuyait pour ne pas entendre; son cœur révolté se fermait à l'amour de ces belles insensibles, en même temps qu'il s'ouvrait à l'angoisse des souffrances humaines, à l'horreur de l'universelle injustice, à la pitié infinie ; et il songeait qu'un abîme était creusé pour toujours entre lui et ces jeunes femmes si désirables, qui n'avaient pas pitié de la douleur. Alors, il courait se réfugier dans la solitude, se calmer dans l'engourdissement du soleil ; pendant des heures, il restait sur le sable, étendu, immobile, les yeux clos, écoutant les bruits de la nature, s'incorporant si bien avec elle qu'il avait la sensation de mêler son -âme à l'âme universelle. »

Dans cette solitude et cette détresse où son cœur ne trouvait pas à qui parler, où tout semblait l'abandonner, la cérébralité grandissait intensivement en lui de tous les sentiments qu'il était obligé de refouler, de toutes les paroles d'amour qu'il aurait voulu prononcer. Il les transposait en valeurs purement intellectuelles. Il ne voyait plus que des idées qui figuraient les choses, les êtres, le monde. Ainsi s'élaboraient les formes de son œuvre future. Et par les mêmes causes, s'affirmait sa pudeur profonde qui lui fit tant haïr, plus tard, l'individualisme des romantiques et le porta à réagir victorieusement aux côtés du grand Flaubert, dont il semble comme un frère, contre leur manie de se mettre toujours dans leurs œuvres, et de ne composer celles-ci que des aventures et des pulsations de leur personne prétentieuse.

Rongé par l'exaltation de cette intense vie spirituelle, il tombe malad'e. Ses parents, effrayés, comprennent confusément que le séjour dans l'île est pour lui un exil, loin des lieux où l'humanité accomplit une à une, parmi de grands remous, les phases de son évolution : ils lui proposent le retour en France. Leconté de Lisle accepte avec joie. Il viendra à Paris.

(i) Revue des Deux-Mondes du 15 mai li

lo6 PORTRAITS d'hier

C'est alors qu'un ami de Nantes, phalanstérien convaincu, lui offre de collaborer à la Démocratie pacifique, journal quotidien où s'expriment les théories de l'école fom-iériste et que dirige Victor Considérant. Il refuse d'abord, pour quelques divergences de conséquences. La Démocratie pacifique est pour lui trop bourgeoise encore. Leconte de Lisle, « au fond de so-n cœur, est alors plus que républicain : il est partageur égalitaire et non pas pour lui-même, mais pour le 'peuple qui soufïre, pour la masse que l'injuste répartition écrase ». Il veut aussi sauvegarder sa liberté de penser, n'être pas asservi au Dogme du Maître aveuglément. Il se réserve, en outre, quant à l'art, qui reste une chose ignorée ou incomprise des politiques. Mais l'entente se fait. On lui promet, « en attendant mieux, 1.800 francs d'appointements taxes et l'impression, aux frais de l'Ecole sociétaire, d'un volume de poésies prêt à être publié ». Il trouve cela fort beau.

Sa collaboration à la Démocratie pacifiqtie ne dure cependant qu'un an, et il passa à la Phalatvge, qui en est le supplément littéraire, pour y donner des contes et surtout des poèmes. Il a pourtant publié quelques articles de théorie — un peu vagues et confus malgré la stireté du style. II mêle trop de lyrisme à la doctrine, ce poète. Il voit, de trop haut trop de choses à la fois. La Liberté, la Justice, le Droit forment son credo. Sa foi est magnifique, son ardeur entière. II croit aux « mots sacrés qui contiennent l'avenir », il veut « que nul ne défaille et ne désespère ». — « La liberté et la vie, énonce son premier article, voilà le droit, voilà la justice. La liberté religieuse a été conquise, on' sait à quel prix ; la vie ne l'est pas. Qu'est-ce que la richesse universelle aux mains du plus petit nombre ? La négation du droit de vivre pour tous. Qu'est-ce que le salariat ? La négation de la liberté. Que ressort-il de cet état de choses ? La négation de la justice. Ce sont autant de crimes de lèse-humanité ; que tous y songent, qu'ils y songent encore et toujours ! »

Les poèmes qu'il donne à la Phalange et tous ceux qu'il écrit à cette é])oque, un peu avant 1848, sont animés du même souffle humanitaire et optimiste. MM. Marins et Ary Leblond ont raison d'en affirmer ceci : « De tels essais prouvaient supérieurement aux artistes soucieux de traduire en leurs œuvres l'âme généreuse de la Révolution qu'un genre du poème social s'annonçait et déjà s'affirmait valide, interprétant en harmonie l'ardeuT des aspirations contemporaines, et ne perdant rien, à la symbolisation des passions modernes et des soucis politiques, de la vertu iniaginifique ( ?) et de l'enrythmie dont se doit nombrer et illustrer toute poésie (i)... »

Cependant, il faut bien reconnaître que Leconte de Lisle brûla une grande partie de ses poèmes sociaux et que ceux qu'il admit dans ses

(1) Leconte de Lisle, librairie du Mercure de France.

œuvres définitives publiées chez l'éditeur Lemerre, il les expurgea de ce qu'ils avaient de trop nettement socialiste. C'est qu'il allait bientôt subir une grande désillusion du fait de l'esprit social même, et aussi que plus tard, il se laisserait entraîner par sa philosophie suprême de l'univers.

1848 arrive. Leconte de Lisle est au premier rang de ceux qui aspirent à un nouveau régime. Les idées fouriéristes et saint-simoniennes, les paroles des Proudhon, des Louis Blanc, des Lamennais, des Blanqui, des Enfantin et bien d'autres, ont annoncé une nouvelle ère qu'on attend, et on se figure, parmi les militants, que la proche révolution sera une régénération complète du monde. L'idéal communiste, le rêve de fraternité universelle hantent les cerveaux. On espère assister à un recommencement. La révolution ne sera pas, comme celle de 1789, seulement poUtique, mais éminemment sociale et elle transformera la vie des hommes^ Le peuple émancipé recevra non plus la liberté, cette fois, mais la vie, la vraie vie.

Une cause dont s'occupe activement Leconte de Lisle, c'est l'abolition de l'esclavage. Depuis 1835, celui-ci n'existe plus dans les colonies anglaises. En France, les efforts de certains cœurs généreux, à la tête desquels se place Schœlcher, n'ont pu arriver à ce résultat. La coalition des planteurs, plus soucieux de leurs intérêts personnels que de l'humanité, l'emportait sur les meilleures volontés. Ils faisaient tout craindre de la race noire lorsqu'elle serait livrée à elle-même. Leconte de Lisle, que nous avons vu souffrir, à son dernier séjour dans l'île, des martyrs infligés sans pitié aux nègres, comprend que le mouvement révolutionnaire doit être favorable à ceux-ci. Il réunit les créoles résidant à Paris; et leur assemblée le charge, avec un autre, de porter une adresse, qu'il a rédigée, au gouvernement provisoire installé à l'Hôtel de Ville. La cause fut vite gagnée, et le 27 avril, VOfficiel publiait un décret ordonnant que l'esclavage serait aboli dans les colonies françaises deux mois après cette publication. Ajoutons que Leconte de Lisle n'ignorait pas les conséquences que l'acte devait avoir pour sa famille, comme pour tous les riches planteurs. Elle serait ruinée. Lui-même, de ce jour, tombait à la misère.

Les événements se déroulaient. Il fallait pourvoir aux élections dont on voulait qu'elles assurassent la République. On était à peu près sûr de Paris, mais on craignait fort la notification de la province. La réaction la travaillait. Les populations, amorphes pour la plus grande partie et crédules, faciles à mener surtout dans le sens rétrograde, par le moyen de l'épouvante, voteraient comme le prêtre, le fonctionnaire, le bourgeois, agents du parti monarchiste, le leur indiqueraient. Il fallait donc agir à contre-sens, répandre la propagande républicaine, soulever les quelques éléments libéraux des campagnes et des petites villes qui entraîneraient les hésitants et les indécis à leur suite.

I08 PORTRAITS d'hier

Les clubs de Paris s'empressent à cette tâche. Le Club central républicain, dont fait partie Leconte de Lisle, tente de fon*der une organisation générale nécessaire pour coordonner le mouvement, établir une tactique qui ne laisse perdre aucun effort. Ne réussissant pas dans son essai, le club s'affilie à la Société des Droits de l'Homme, où règne Blanqui, pour la même œuvre. Leconte de Lisle est délégué en Bretagne. Cette province, qui ne s'est pas rendue à la première révolution et reste dans la misère, la crasse et l'ignorance, sera difficile à convaincre. L'envoyé ne l'ignore pas, mais il a fait de sa réussite une gageure. Il est peut-être heureux de revenir fort du prestige de la victoire de ses idées, dans cette ville de Dinan où jadis il a dû les taire devant les bourgeois assemblés chez son oncle.

Il échoue cependant — car l'emporter était impossible. Il n'est pas un envoyé officiel, mais seulement un « délégué des ateliers et des corporations » — caractère officieux. Il ne doit même pas se dévoiler ni « agir ouvertement ».

Sans argent, isolé, seul contre tout un passé d'obscurantisme et de fanatisme imbécile, l'envoyé doit renoncer à sa mission. Lors d'une réunion publique où il tente de démontrer l'influence néfaste de l'Eglise, menacé, hué, bousculé, force lui est de s'enfuir par une fenêtre. Il ne peut quitter la région que sous la protection du sous-préfet Janvier de la Motte.

Rentré à Paris, il se mêle, pendant les Journées de Juin, au mouvement populaire sans y jouer cependant un rôle prépondérant. De Herédia, son disciple littéraire, en racontait qu'il avait failli être tué en compagnie de l'éditeur Poulet-Malassis. Mme Jean Dornis, plus complètement renseignée, écrit ceci : « On le vit sur les barricades, en compagnie de Paul de Flotte qui, plus tard, mourut dans l'expédition de Garibaldi. Les deux amis apportaient de la poudre aux insurgés. Ils se battirent. Un jour, Leconte de Lisle fut arrêté et fouillé ; il avait de la poudre dans ses poches, on le mit en prison. Pendant quarante-huit heures, « les plus longues de ma vie, disait-il, je demeurai sous les « verrous; cependant, comme on m'avait laissé mes livres, je continuai « tranquillement de traduire Homère ».

On sait à quoi aboutit la Révolution de 1848.

Ces événements, comme nous l'avons dit, eurent une grande influence sur la vie et l'œuvre poétique de Leconte de Lisle. Il en vit les choses sous un jour nouveau, il en comprit d'une autre façon le rôle de son génie. Non pas qu'il reniât ses idées de justice et d'égalité sociales. Mais il pense que l'action doit être changée. L'expérience l'a convaincu qu'il ne faut plus procéder à l'action directe, fomenter la révolution, puisqu'elle échoue. Il voit que le devoir présent est d'éduquer intellectuellement la démocratie incapable, de lui composer un idéal néces-

saire, une vie intérieure haute et belle dont elle n'a pas la moindre idée.

(( Que le peuple est stupide ! s'écrie-t-il. C'est une éternelle race d'esclaves qui ne peut vivre sans bât et sans joug. Aussi ne sera-ce pas pour lui que nous combattrons encore mais pour notre idéal sacré. Qu'il crève donc de faim et de froid ce peuple facile à tromper, qui va bientôt se mettre à massacrer ses vrais amis. » — « Le peuple français a grand besoin d'un petit Comité de Salut public qui le force, comme disait cet autre au club Blanqui, d'après Mme de Staël, à faire un mariage d'inclination avec la République. »

Mais Leconte de Lisle ne ferait pas partie de ce nouveau Comité de Salut public. Il n'est plus un politique — encore qu'il l'ait été assez peu. Il vit « sur les hauteurs intellectuelles, dans le calme ; dans la contemplation sereine des formes divines ». — « Il se fait, écrit-il, un grand tumulte dans les bas-fonds de mon cerveau, mais la partie supérieure ne sait rien des choses contingentes. »

Il exprimera en beauté l'idéal. Il s'est plaint jadis de l'ignorance des rédacteurs de la Démocratie pacifique, touchant l'esthétique. Cette ignorance est sans doute une des causes pour lesquelles la dernière révolution a avorté. Les hommes qui l'ont faite, pour beaucoup, manquaient de culture, d'intelligence générale. Ils n'avaient point cette formation classique de l'âme qui animait les Conventionnels et qui, libérant l'être des servitudes originelles, l'élevant à la plus haute puissance, lui permet de dominer et de diriger les événements en fonction de la raison souveraine. Il faut alors que le génie éduque les chefs de la démocratie, en fasse de pures intelligences supérieures et que ceux-là ne soient pas « des haches ))•

Ne se préoccupant plus de politique journalière, n'ayant plus à considérer les contingences, Leconte de Lisle se hausse aux sommets de la pensée, pour toujours désormais. C'est de cette altitude qu'il promulguera son œuvre poétique. Les hommes présents, dont il n'attend rien pour eux-mêmes, s'effacent peu à peu devant lui. Il ne voit plus d'individus. Il n'aperçoit plus qu'une masse. L'humanité devient pour lui un être parfaitement vivant qui s'étend dans l'espace, avec une personnalité unique. Il l'embrasse aussi dans le temps, car il en connaît l'histoire, l'histoire exacte depuis les origines. Il en aperçoit alors le sens véritable et les mouvements principaux. Les petits événements, les particularités, il ne les distingue plus. Seuls dominent à ses regards, la volonté de vie que manifeste impétueusement la race et les grandes tentatives d'émancipation spirituelle que sont les religions. Près de celles-ci, les empires montrent, en effet, moins d'importance, parce que, d'une part, ils dépendent pour beaucoup des religions, et de l'autre, ils ne touchent que les choses matérielles, alors que les dogmes, les morales, les dieux, exaltent le principe essentiel de la vie.

IIO PORTRAITS D HIER

\^ictor de Laprade a présenté Leconte de Lisle à Sainte-Beuve, et le critique des Lmidis s'est enthousiasmé pour l'admirable poème Midi, qu'il reproduit dans son feuilleton du Constitutionnel. Leconte de Lisle publie bientôt son premier volume, Poèmes antiques, qui consacre sa réputation parmi les lettrés.

Sa famille ayant été ruinée par l'abolition de l'esclavage, il est alors obligé, pour vivre, de donner des leçons de grec et et latin, de faire des traductions. Pendant sept ans, il traduit Homère, Eschyle, Horace, Sophocle, Euripide, et ce travail lui rapporte sept mille francs ! « Il s'y crevait les yeux. « Il en acquérait cependant un avantage important : celui de douer son style d'une beauté et d'une sûreté marmoréenne et de pénétrer intimement cette vie hellénique, supérieure, ce classicisme éternel qui sont peut-être le plus beau moment de l'huma^ nité et dont il eût voulu être le contemporain. Les Poèmes antiques sont couronnés par l'Académie Française, et son île natale sert au poète une pension de deux mille francs qui, toutefois, ne sera pas longtemps continuée. Ensuite, paraissent les Poèmes barbares (1862), la tragédie des Erinnyes (1872), les Poèmes tragiques (1886), VApoUonide (1888). Beaucou'p de pièces de vers, avant d'être réunies en volumes, étaient publiées par différentes revues, telles que la Revue des Deux-Mondes, le Parnasse contemporain, la Revue de Paris, la République des Lettres.

C'est une poésie nouvelle qui se manifeste alors, une nouvelle Ecole que son maître inaugure : l'Ecole de ceux qu'on appellera successivement : les Stylistes, les Formistes, les Fantaisistes, les Impassibles et enfin, définitivement, les Parnassiens. Le Romantisme dès lors est condamné. L'idéal qui vient le remplacer s'y oppose, en effet, sur les points principaux qui le constituaient.

Le Romantisme a vécu de la passion, de l'individualisme ; il a suivi la seule inspiration première; il a été profondément ignorant de la science. Or, le Parnassisme instaure l'impersonnalité dans l'art — qu'il ne faut pas confondre, du moins pour Leconte de Lisle, avec l'impassibilité — ; il alHe l'art à la science d'une façon qui enrichit le premier sans lui porter le moindre tort ; enfin, il remplace l'inspiration subite par la pensée réfléchie et par le travail, par la conquête difficile de la forme parfaite.

C'était utile qu'il vînt. Hugo avait terminé son œuvre en ce sens qu'il ne devait rien ajouter à sa régénération poétique effectuée depuis plus de trente ans déjà. Lamartine et Musset laissaient derrière eux, non pas le mauvais exemple, mais des imitateurs qui, dépourvus de talent, ne faisaient qu'exagérer leurs défauts, leur sensibilité un peu larmoyante. L'œuvre trop sentimentale de George Sand collaborait aussi

à ce débordement de pleurs et d'élégies. Déranger continuait à faire figure de poète national, pour le peuple. Avec Delavigne et Ponsard, le prosaïsme triomphait du lyrisme. Une crise de bourgeoisisme aigu s'emparait de la société entière, à la faveur duquel régnaient le médiocre et le bas.

Ce n'est pas, comme on pourrait peut-être le croire, son affectivité particulière qui détermine Leconte de Lisle à faire de l'impersonnalité un dogme de sa poétique. Certes, nous le savons, dans l'intimité, effarouché à l'idée de livrer quoi que ce soit de sa vie, de son passé sentimental surtout, et il ne laissera pas de mémoires. Mais cette attitude n'était que la conséquence de son génie, et celui-ci se composait de hautes raisons qui s'appartenaient à elles-mêmes, et sur lesquelles l'homme n'avait aucun pouvoir. -Il les subissait aussi. Ce génie, comme tous les génies, du reste, faisait partie d'une immanence universelle.

Pour le poète, produire une belle œuvre d'art, « c'est prouver son amour de la Justice et du Droit ». C'est alors réaliser l'expression absolue de la parfaite vie sociale, puisqu'il ne peut y avoir de Justice, de Droit, de morale, en un mot, hors l'humanité, hors la société. Le particulier toujours contingent, toujours unique, et dans le présent toujours inique, toujours immoral, par le fait d'une société mauvaise, ne doit donc pas entrer dans l'art — du moins en composer le substratum. Pourquoi le poète s'excepterait-il de la règle ? Par quelle faveur, ses aventures, ses sentiments circonstanciels, sa manière propre de ressentir la vie, intéresseraient-ils le public ? Et, dira Brunetière, en approuvant la noble attitude de Leconte de Lisle, « il ne faut pas réduire la poésie, comme avaient fait nos romantiques, à n'être plus qu'une rabâcheuse ou une entremetteuse d'amour ,» (i).

Pour réaliser l'absolu, le beau, pour atteindre à la plus parfaite expression esthétique, le poète doit donc s'abstraire de lui-même. Il n'est en réalité, quotidiennement, qu'un homme comme les autres avec • les mêmes misères, les mêmes infirmités. Son génie ne vit que dans ses œuvres — les plus belles — et c'est les diminuer de beauté qu'y inscrire sa marque particulière. Le chef-d'œuvre exprimera l'âme la plus pure, l'âme humaine dans son universalité -^- et tous s'y reconnaitront. Cette âme doit être vraie de la vérité essentielle de l'homme, sans cette dénaturation que lui impose présentement une civilisation sociale qui n'est pas conforme à la véritable vie. Leconte de Lisle, sur ce point, est un adepte de Jean-Jacques, Il professe les mêmes idées quant à l'œuvre des siècles passés. Il considère le moyen âge comme une époque de barbarie dont les effets durent encore et au long de laquelle l'Eglise, par son dogme, comme par sa politique et ses mœurs, fut la puissance la plus néfaste. Il pense alors qu'il faut réintégrer une âme de

(i) L'Eiioliition de la Poésie lyrique en France.

Splendeur absolue, et c'est bien impossible avec les impressions et les passions du moment.

Pour lui encore, tout n'est qu'apparences, illusion. Les contingences disparaissent tour à tour. Et si les empires et les religions mêmes s'évanouissent, qu'importe un cœur d'homme à côté ! Et puis la beauté qui règne au-dessus de nous, nous ne pouvons que la troubler par nos plaintes et nos gémissements, par nos joies intempestives qui n'occupent qu'un si petit coin du monde ; nous ne pouvons aussi que la diminuer en la contemplant sous l'angle^ particulier d'une vision personnelle liée à nos inconstances. Qui veut faire œuvre éternelle n'y doit rien mettre de soi, puisqu'il passe et que tout ce qui est l'individu meurt avec lui !

Mais si c'est là, comme Leconte de Lisle en a d'ailleurs donné la définition lui-même, de l'art pour l'art, cette théorie est loin de ressembler à la poétique d'un Théophile Gautier uniquement peintre et souvent fantaisiste, d'un Herédia et d'un Théodore de Banville, parnassiens également et surtout formistes ! L'auteur des Poèmes barbares ne cesse pas d'être un penseur, et un puissant penseur. Il n'oublie pas, comme le font ses suivants, que le poète accomplit un sacerdoce. Il sait bien, pour soufifrir profondément de sa mission, qui le condamne à la misère, et d'enfanter son œuvre, qu'il n'est pas un dilettante se satisfaisant lui-même comme il lui plaît, sans autre souci — et avec élégance. Pourquoi celui-là livre-t-il alors son œuvre au public dont il a bien l'air de se moquer en prétendant que personne ne saurait ni ne doit juger de sa satisfaction ? Pour Leconte de Lisle, le beau « contient la vérité humaine et divine » et cette vérité, cette beauté enseignent. Elles sont utiles. Elles découvrent aux foules le véritable sens de l'existence et les portent à s'y conformer, à y participer. Comme elles sont la grande réalité vivante, il faut que tous y accourent. Cet art pour l'art au lieu de donner à l'artiste la liberté de tout penser et de tout écrire, comme on l'entendit par la suite, lui impose au contraire une règle rigoureuse. La nature et l'homme, dans leur réalité essentielle, la société, dans son utilité naturelle, qui doivent être étudiés à la lumière de la science, en forment l'objet. Leconte de Lisle en disait justement : « L'histoire de la poésie répond à celle des phases sociales, des événements politiques et des idées religieuses : elle en exprime le fond mystérieux et la vie supérieure ; elle est, à vrai dire, l'histoire sacrée de la pensée humaine dans son épanouissement de lumière et d'harmonie. »

Une autre nouveauté que réalise la poétique parnassienne, c'est l'alliance de la science et de l'art ; et cette alliance est exécutée cette fois d'une façon qui répond victorieusement aux critiques méritées par une autre tentative présentée un siècle auparavant. On n'avait pas en

effet oublié le piteux échec de l'abbé Delille mettant en vers les Trois règnes de la Nature et devant ce résultat, l'intégrité de l'art était proclamée absolue.

On se trompait, Delille, qui n'avait rien d'un poète, avait trompé tout le monde. Il ne s'agissait pas de célébrer en « périphrases didactiques » les chemins de fer et les ballons, le principe d'Archimède et les lois de Newton. Leconte de Lisle le prouva, contre aussi Hugo et les romantiques si dédaigneux de la science. L'auteur des Orientales n'avait qu'inventé de toutes pièces un Orient qu'il ne connaissait pas et sur lequel il ne s'était pas renseigné. L'imagination, si riche soit-elle — et pour cela — ne crée pas le vrai. Se donnant pour thème l'évocation des âges et des religions disparus, Leconte de Lisle les représente, les premiers dans leurs formes, les secondes dans leurs rites, tels qu'ils étaient réellement. Ne pousse-t-il même pas l'exactitude jusqu'à donner aux noms propres leur orthographe originale, aux personnages historiques ou fabuleux leur nom de l'époque et du lieu ? Il demande l'image de l'Egypte à Champollion le jeune, de l'Inde à Lassen et à Burnouf. Pour la Grèce et Rome, il la trouve dans les originaux qu'il traduit. La nature il la connaît. Faune et flore des régions tropicales et primitives, la mer, la montagne, la forêt, il les possède par son île natale, et il nomme chaque chose par son terme exact. La science, il en fait non le but de l'art, mais un moyen de mieux montrer la beauté avec sincérité. Mais laissons lui encore la parole : « L'art et la science longtemps séparés par les efforts divergents de l'intelligence doivent donc tendre à s'unir étroitement si ce n'est à se confondre. L'un a été la révélation primitive de l'idéal contenu dans la nature extérieure, l'autre en a été l'étude raisonnée et l'exposition lumineuse. Mais l'art a perdu cette spontanéité intuitive ou plutôt il l'a épuisée. C'est à la science de lui rappeler le sens de ses traditions oubliées qu'il fera revivre dans les formes qui lui sont propres (i). »

Enfin, le Parnassisme réagissait contre le Romantisme en ce qu'il rénovait le culte de la forme. Contre la trop libre inspiration, pas toujours heureuse, souvent quelconque, et dont l'originalité, bien des fois virtuosité pure, ne correspondait à rien de réel, il restaurait le goût de la culture spirituelle et du travail de l'art. En même temps que l'idéal classique, les disciples de Hugo entraînés par la passion, avaient désappris le noble métier, tel qu'il existe dans les chefs-d'œuvre et dont ne peut même pas se passer le génie, qui sans lui reste un génie barbare.

M. Guinaudeau nous le montre au travail. « Dans la tour d'ivoire que son rêve solitaire sut toujours s'ériger en parant d'intime beauté les étroits appartements parisiens où le cloîtrait sa pauvreté, Leconte

(i) Préface de la première édition Les Poèmes antiques.

de Lisle ne se décidait qu'après un labeur prolongé de préparation méticuleuse à fixer en paroles rythmées les poèmes qui chantaient en luimême. Il écrivait, en petit nombre chaque fois, des vers dont très peu nous sont parvenus sous leur forme première. Son esquisse achevée, il la reprenait ix>ur la pousser, autant qu'il était en son pouvoir, à la perfection. De grands morceaux en tombaient, elle passait par d'innombrables métamorphoses, sous son implacable plume d'auteur constitué critique (i). » Et M. Maurice Barrés peut s'écrier : « Il a restauré l'art classique de resserrer un sujet, d'ordonner des pensées et d'appuyer la poésie sur quelque chose de réel. Il répétait à ses élèves que la forme n'est pas une chose distincte du fond et que bien écrire, ce n'est rien autre que bien penser (2). » C'est pourquoi rien de son œuvre n'est tombé ni ne se flétrira. La forme-pensée l'emporte sur la musique insignifiante.

L'œuvre de Leconte de Lisle est une, et de même génie partout. Il ne l'a point édifiée, comme tarrt d'autres, sans composition, de pièces disparates, isolées entre elles, écloses au hasard de l'inspiration et parmi lesquelles une pensée — l'auteur n'en avait point sans doute — est difficile à saisir. Cette œuvre forme bloc. Même une Villmielle y chante des idées essentielles.

Le Temps l'Etendue et le Nombre Sont tombés du noir firmament Dans la mer immobile et sombre.

Tous les caractères que nous avons vus se développer en lui, au long de son existence, agissent alors en perfection. Sa poésie jaillira d'un hautain tourment intellectuel, sans aucune allusion passionnelle. Il nous présentera une vision éclatante de la nature primitive, il peindra avec une magnifique somptuosité des animaux libres et de luxuriantes végétations inconnues de nous. Sa solitude se continuera dans son oeuvre. Il ne vivra pas avec le siècle, mais avec les vérités universelles. Les persoiuiages qu'il décrira seront puissamment synthétiques, éclairés tout d'une pièce, et chacun d'eux incame toute une époque.

D'avoir tant songé, Leconte de Lisle est allé au bbut de la pensée. Mais sa pensée est restée humaine, sans métaphysique et remplie de la suprême certitude. Il est monté sur le plus haut promontoire intellectuel, et, de là, il embrassait l'univers. Le néant des mondes et de la vie, qu'il aperçut, l'histoire et la science le corroborent. Les empires (jui

(i) B. GuiNAUDEAU, Leconte de Lisle à vingt ans.

(2) Discours prononcé pour l'inauguration de la statue de Leconte de Lisle, au Luxembourg, le lo juillet 1898.

meurent, les religions qui s'eflfacent, les astres qui s'évanouissent, proclament l'unique et suprême loi ! Tout n'est rien ! Il n'y a pas de réalité ! — Désespoir ! Sa poésie, la plus tragique qui soit — et rien moins qu'impassible — jaillit du conflit entre cette loi, l'impossibilité de rien fonder de certain, l'irréalité de nous-mêmes et notre désir immense d'être et de valoir, notre aspiration à la réalité éternelle. Sublime douleur, souffrance de toute notre âme !

Voici l'humanité dans l'effort qu'elle tente depuis ses origines pour lutter contre cette destinée : ce sont les religions. Oui, plus que les empires et les faits d'organisation sociale, les religions ont manifesté la révolte de l'être contre le destin, contre j'anéantissement. Elles ont dû accepter le fait : la disparition du corps, son retour à la circulation élémentaire, mais elles ont alors inventé l'âme-personne, la vie future, par quoi ont été permises toutes les espérances, toutes les illusions, par quoi ont semblé satisfaits notre désir, notre besoin d'étertiité et de grâce. Alors la foi a produit des miracles d'autosuggestion, alors la vie a souri à la terre. L'homme qui ne croyait plus mourir a joui de la lumière et des choses, et s'est félicité lui-même.

C'est en raison de cet effort que le poète chante les religions — et il aime tant les Dieux d'Hellas parce qu'ils ont servi de base à un monde de beauté et d'harmonie — tandis qu'il prodigue l'anathème au Christianisme, qui prêcha ici-bas la misère et le renoncement.

Il suit la chronologie et voici d'abord, dans les Poèmes antiques, les premiers mythes : ceux de l'Inde. Bhagavat, la Vision de Brahma déroulent devant nous la cosmogonie bouddhique...

.. Si je gonfle les mers.

Si j'agite les cœurs et les intelligences, J'ai mis mon Energie au sein des Apparences Et durant mon repos, j'ai songé l'Univers.

Dans l'Œuf irrévélé qui contient tout en germe. Sous mon souffle idéal je l'ai longtemps couvé; Puis vigoureux, et tel que je l'avais rêvé Pour éclore, il brisa du front sa coque ferme...

Puisqu'il la trouve indiquée ici, Leconte de Lisle ne manque pas pas d'insister sur l'idée de la vanité des apparences. II célèbre Maya,

L'unique, l'éternelle et sainte Illusion.

... Toute chose, depuis, fermente, vit, s'achève ; Mais rien n'a de substance et de réalité. Rien n'est vrai que l'unique et morne Eternité : O Brahma ! toute chose est le rêve d'un rêve !

Les saints aspirent à se fondre en la divinité première, qui est la vie suprême : la Mort de Valmiki, Bhagavat :

Il6 PORTRAITS d'hier

Bienheureux Bhagavat, si jamais tu m'accueilles, Puissè-je, ô Bhagavat, chassant le doute amer, M'ensevehr en toi comme on plonge à la mer !

Mais la vie, en ce monde, est, elle aussi réclamée : Prière védique pour les morts :

Tes deux chiens qui jamais n'ont connu le sommeil. Dont les larges naseaux suivent le pied des races, Puissent-ils, Yama, jusqu'au dernier réveil, Dans la vallée et sur les monts perdant nos traces, Nous laisser voir longtemps la beauté du soleil !

Et par l'amour, Çunacépa, désigné pour le sacrifice, parvient à vaincre la mort :

O rayon de soleil égaré dans nos nuits, O bonheur ! le moment est rapide oîi tu luis, Et quand l'illusion qui t'a créé t'entraîne. Un plus amer souci consume l'âme humaine ; Mais quels pleurs répandus, quel mal immérité. Peuvent jamais payer ta brève volupté ?

Le monde poursuit son évolution et paraissent de nouveau dieux. Or, ceux-là sont presque humains. Non seulement ils ressemblent aux hommes, mais ils descendent de l'Olympe sur terre, ils se mêlent aux mortels. La race est alors heureuse. Force, intelligence, amour brillent en elle qui s'épanouit sous un ciel le plus enchanteur qui soit.

Tout est beau, tout est bien, il est doux d'être né.

car alors resplendit cette chose suprême : la Beauté, qui continue la lumière et la vie. Avec joie le poète ressuscite les mythes antiques, rime des Odes anacréontiqnes, des Eglogues, des Bucoliastes, des Médailles antiques, chante Héraklcs. Il s'enivre de la vie, il oublie le destin. Kiron est châtié pour avoir voulu rappeler la loi des dieux de l'essence première.

O Zeus ! les noirs Géants ont balancé ta gloire... C'est aux Dieux inconnus qu'appartient la victoire. Et mon culte, trop fier pour tes autels troublés, Veut monter vers ceux-ci, de la crainte isolés. Qui n'ont point combattu, qui, baignés de lumière, Dans le sein de la Force éternelle et première Régnent calmes, heureux, immobiles, sans nom Irrésistibles Dieux à qui nul n'a dit : non ! Qui contiennent le monde en leurs seins impalpables Et qui vous jugeront, hommes et Dieux coupables !

Hélas ! tel je songeais, chanteur mélodieux ! J'osais délibérer sur le Destin des Dieux !

Ils m'ont puni. Bientôt les Kères indignées Trancheront le tissu de mes longues années ; La flèche d'Héraklès finira mes remords ; J'irai mêler mon ombre au vain peuple des morts.

Les dieux de la Grèce, eux aussi, périront. Il naît le jeune Nazaréen qui les anéantira, et pour lesquels leur prêtresse Hypathie se dévouera en vain. Mais vaincue et martyre, celle-ci reste, pour le poète, triomphante, car le nouveau dogme qui s'étend sur le monde, au lieu de la lumière, créera la nuit, au lieu de la vie, apportera le mal et la mort.

Dors, ô blanche victime, en notre âme profonde. Dans ton linceul de vierge et ceinte de lotos ; Dors ! mais, vivante en lui, chante au cœur du poète Et nous avons perdu le chemin de Paros.

Les Dieux sont en poussière et la terre est muette : Rien ne parlera plus dans ton ciel déserté. Dors ! mais, vivante en lui, chante au cœur du poète L'hymne mélodieux de la sainte Beauté,

Elle seule survit, immuable, éternelle.

La mort peut disperser les univers tremblants.

Mais la beauté flamboie, et tout renaît en elle

Et les mondes encor roulent sous ses pieds blancs !

Qu'il vienne, le Nazaréen, que son règne arrive ! Mais alors l'attitude du poète change. Il hait le christianisme, d'abord parce qu'icibas, il ferme toutes les portes, hormis l'espoir du ciel, parce que ce ciel ne s'acquiert que par la- continence et la mortitcation, parce qu'il fait de la, terre une vallée de larmes, parce qu'il abolit la joie et la beauté, et enfin, parce que son Eglise a été pour les hommes, dans la réalité sociale, une puissance monstrueuse et néfaste. Le moyen âge, siècles du christianisme absolu et de l'Eglise souveraine au-dessus des empereurs même (Les Deux Glaives), Leconte de Lisle le montre comme une époque de barbarie. Le prêtre y domine, le prêtre qui accumule les richesses, qui jouit de toutes les voluptés (Les Paraboles de Don Guy) pendant qu'il commande aux serfs l'humilité, la pauvreté, le renoncement à tout plaisir terrestre. Il peut y avoir deux prêtres, le convaincu et le mauvais par ambition, tous deux frappent également l'humanité. La foi aveugle et la foi orgueilleuse vont au même but (L'Agonie du saint, Hiéronymus). C'est le convaincu qui parle ainsi, inspiré du Christ lui-même :

... Que j'entende, Jésus ! flamber les épis miirs, Rugir les mangonneaux et s'effondrer les murs. Les cadavres damnés, rouges de mille plaies, Nus et les bras ballants tressauter sur les claies

Il8 PORTRAITS d'hier

Aux longs cris d'anathème éclatant dans les Cieux !

Que j'entende hurler les jeunes et les vieux,

Et râler sous mes pieds cette race écrasée !

Que la vapeur du sang lave de sa rosée

Le ciel qu'ils blasphémaient dans leur impunité,

Cet air, pur autrefois, et qu'ils ont infecté

Et ce sol qu'ils souillaient comme des immondices !

Et qu'ils meurent têtus, pour que tu les maudisses,

Jésus !

Contre l'asservissement des âmes à une doctrine d'humilité, Leconte de Lisle a dressé son admirable Quaïn, — Quaïn, l'homme de la révolte, l'homme rebellé contre le dogme de la déchéance première pour proclamer la légitimité de la vie, l'amour de la vie. Toute la pensée du poète s'exprime, en ce puissant poème, dans sa plénitude :

O lamentations de mon père, ô douleurs, O remords, vous avez accueilli ma venue, Et ma mère a brûlé ma lèvre de ses pleurs.

Buvant avec son lait la terreur qui l'enivre, A son côté gisant livide et sans abri, La foudre a répondu seule à mon premier cri ; Celui qui m'engendra m'a reproché de vivre, Celle qui m'a conçu ne m'a jamais souri.

Misérable héritier de l'angoisse première.

D'un long gémissement j'ai salué l'exil.

Quel mal avais-je fait ? Que ne m'écrasait-il.

Faible et nu sur le roc, quand je vis la lumière.

Avant qu'un sang plus chaud briîlât mon cœur viril ?

Emporté par les eaux de la nuit primitive. Au mviet tourbillon d'un vain rêve pareil, Ai-je affermi l'abîme, allumé le soleil, Et, pour penser : Je suis ! pour que la fange vive, Ai-je troublé la paix de l'éternel sommeil ?

l'Esprit lui commande :

Rentre dans ton néant, ver de terre ! Qu'importe Ta révolte inutile à Celui qui peut tout ? Le feu se rit de l'eau qui murmure et qui bout; Le vent n'écoute pas gémir la feuille morte. Prie et prosterne-toi. — Je resterai debout !

Et le révolté prédit :

Dieu triste, Dieux jaloux qui dérobes ta face. Dieu qui mentais, disant que ton œuvre était bon. Mon souffle, ô Pétrisseur de l'antique limon, Un jour redressera ta victime vivace.

Tu lui diras : Adore ! Elle répondra : Non !

J'effondrerai des cieux la voûte dérisoire. '-^n

Par delà l'épaisseur de ce sépulcre bas

Sur qui gronde le bruit sinistre de ton pas,

Je ferai bouillonner les mondes dans leur gloire ;

Et qui t'y cherchera ne t'y trouvera pas.

Et ce sera mon jour ! Et, d'étoile en étoile, Le bienheureux Eden, longuement regretté. Verra renaître Abel sur mon cœur abrité ; Et toi, mort et cousu sous la funèbre toile, Tu t'anéantiras dans ta stérilité.

D'autres poèmes montrent le Christ conscient de ce destin... Mais voici le moyen âge dans sa sinistre horreur : le supplice des hérétiques (L'Holocauste), la cruauté de la foi (Un acte de Charité, la Bête écarlate, le Corbeau), les moeurs sanguinaires et cupides, la trahison du serment (Le Lévrier de Magnus, la Tête du Comte, L'Accident de Don Inigo, la Xiména, — ces trois derniers retraçant l'épisode du Cid, ^ — Les Inquiétudes de Don Simuel, la Romance de Don Fadrique, la Romance de Doua Blanca, etc.). Et le poète, transporté d'indignation, lance l'anathème à ces Siècles maudits :

Hideux siècles de foi, de lèpre et de famine, Que le reflet sanglant des bûchers illumine ! ... O siècles d'égorgeurs, de lâches et de brutes, Honte de ce vieux globe et de l'humanité. Maudits, soyez maudits, et pour l'éternité !

Pense-t-il qu'aujourd'hui les répare, ou du moins prépare une aube de justice et de bien ? Hélas non ! car il voit ainsi les Modernes :

Vous vivez lâchement, sans rêve, sans dessein, Plus vieux, plus décrépits que la terre inféconde. Châtrés dès le berceau, par le siècle assassin. De toute passion vigoureuse et profonde.

Hommes, tueurs de Dieux, les temps ne sont pas loin Où, sur un grand tas d'or vautrés dans quelque coin, Ayant rongé le sol nourricier jusqu'aux roches.

Ne sachant faire rien, ni des jours, ni des nuits,

Noyés dans le néant des suprêmes ennuis,

Vous mourrez bêtement en emplissant vos poches.

L'a-t-on vu ? Leconte de Lisle, en représentant les religions dans leur temps et leurs Heux, écrit de nouvelles Epoques de la Nature, ou plutôt les Epoques naturelles de l'Humanité. Il est le Buffon de la poésie. Nourri de science, il a le même style noble, travaillé, riche et puissamment descriptif. Il s'étend avec complaisance, sûr de sa maîtrise dans l'évocation des paysages qui tiennent une grande partie de

^ plus importants poèmes. Il montre aussi des animaux, pour le plaisir, dirait-on, de les définir dans leur splendeur fauve et particulière. Qu'on lise, à cet égard : les Eléphants, le Jaguar, la Panthère noire, le Sommeil du Condor, l'Albatros, les Jungles, les Taureaux, la Chasse de l'Aigle, VAboma. L'auteur de V Histoire naturelle et du Discours sur le Style eût signé ces poèmes.

Certes, Leconte de Lisle n'oublie jamais la grande loi de la vanité des choses. Heureux de la proclamer en face du christianisme, au nom de la vie, il lui faut bien reconnaître que celle-ci en est condamnée. Alors éclate son magnifique Dies Irœ.

Où sont les Dieux promis, les formes idéales, Les grands cultes de pourpre et de gloire vêtus. Et dans les cieux ouvrant ses ailes triomphales La blanche ascension des sereines Vertus ?

Oui ! le mal éternel est dans sa plénitude ! L'air du siècle est mauvais aux esprits ulcérés. Salut, oubli du monde et de la multitude ! Reprends-nous, ô Nature, entre tes bras sacrés.

Mais si rien ne répond dans l'immense étendue, Que le stérile écho de l'éternel désir, Adieu, déserts, où l'âme ouvre une aile éperdue ! Adieu, songe sublime, impossible à saisir !

Et toi, divine Mort, où tout rentre et s'efface, Accueille tes enfants dans ton sein étoile; Affranchis-nous du temps, du nombre et de l'espace, Et rends-nous le repos que la vie a troublé !

Interrogée, la nature ne répond point. La Fontaine aux Lianes, la Ravine Saint-Gilles, Mille Ans après, la Foret vierge, en disent l'indifférence pour l'homme. Mais cette indifférence, le poète ne la supporte qu'à regret, et il en souffre, car la vie et son désir, et son rêve sont toujours les plus forts en lui :

... Tel je songeais. Les bois, sous leur ombre odorante, Epanchant un concert que rien ne peut tarir. Sans m'écouter, berçaient leur gloire indifférente. Ignorant que l'on souffre et qu'on puisse en mourir.

La Bernica contient un rayon humain :

... L'âme s'en pénètre ; elle se plonge, entière. Dans l'heureuse beauté de ce monde charmant; Elle se sent oiseau, fleur, eau vive et lumière; Elle revêt ta robe, ô pureté première ! Et se repose en Dieu silencieusement.

Enfin, les mondes peuvent s'écrouler, le Dernier Dieu sera l'Amour,

Non, ce n'est pas là l'œuvre d'un impassible, comme la légende s'en est cependant établie à tort, par suite d'un jugement rapide et superficiel. Obligé de subir le destin et ne voulant s'en rien cacher, refusant de se duper lui-même par quelque illusion mensongère, il en est profondément meurtri, saignant ! Tant d'espoirs et de désirs vains ! Toute l'humanité déçue ! Son cœur souffre pour tous, et son âme est remplie d'angoisse tragique. Mais il laisse aux animaux, les Hurleurs, VIncarnation du Loup, la clameur sans fin, la plainte désespérée qui s'élève à travers l'espace. L'attitude de l'homme doit être plus digne. A quoi bon s'absorber dans une désolation lamentable ?

La vie est ainsi faite, il faut la subir.

Le faible soufifre et pleure, et l'insensé s'irrite;

Mais le plus sage en rit, sachant qu'il doit mourir.

(Reqicies.)

Tais-toi. Le ciel est sourd, la terre te dédaigne. A quoi bon tant de pleurs, si tu ne peux guérir ? Sois comme un loup blessé qui se tait pour mourir. Et qui mord le couteau, de sa gueule qui saigne.

(Le Vent froid de la nuit.)

Ainsi, contre la lâcheté des Werther et des René, Leconte de Lisle nous prêche le stoïcisme. Il faut que l'âme soit forte. Se conformer au monde tel qu'il existe, c'est la loi pour l'homme. C'est peut-être le dominer. Voilà pourquoi le poète nous cache ses propres sentiments qui sont une faiblesse et écrit la célèbre pièce : Les Montreurs, dont on a dit qu'elle pourrait servir d'épigraphe à toute son œuvre.

Loin de nous affaiblir par la loi universelle du néant qu'il évoque sans cesse, Leconte de Lisle nous exalte. Tout au moins, il nous retient au bord du précipice où nous veut jeter le pessimisme. Il nous garde des illusions vaines et déprimantes, de celles surtout qui, comme le christianisme, sont plus mauvaises encore que la nature. Et cela parce qu'il aime la vie. Il est, lui aussi, par son œuvre, comme par son existence, d'ailleurs, un professeur de hautaine énergie. Il se dresse parmi les hommes pour les défendre d'une défaillance. Ayant tiré de la fatalité toutes les conséquences qu'elle comporte, il nous commande le respect et l'amour de nous-mêmes. Son. Quaïn a prédit le retour de l'humanité au bonheur...

Une telle œuvre, si chargée de pensée, d'une forme achevée, somptueuse et sculpturale, imposa Leconte de Lisle à l'admiration des écrivains. Nous avons dit dans quel désarroi se trouvait alors la poésie, malgré Hugo. Une génération montante, enthousiaste, s'était aussitôt serrée autour du grand poète en qui elle trouvait un maître et un

initiateur. Voici le portrait que nous en tracé Théodore de Banville dans ses Camées parisiens : « L'auteur des Erinnyes ne manque pas au premier devoir du poète qui est d'être beau. Sa tête a un aspect guerrier et dominateur... Le front très haut se gonfle au-dessus des yeux en deux bosses qui ne font guère défaut dans les têtes des hommes de génie; les sourcils bien fournis sont très rapprochés des yeux, et ces yeux vifs, perçants, impérieux et spirituels sont comme embusqués au fond de deux cavernes sombres d'où, avec impartialité, ils regardent passer tous les dieux. Le nez osseux est creusé à sa racine, et, à l'extrémité, avance assez violemment avec des airs de glaive; la bouche rouge, charnue, que surmonte un plan net et hardi, est ferme, fière et malicieuse, très accentuée d'un pli railleur qui la termine ; le menton légèrement avancé, gras et un peu court, se double déjà (pour exprimer que tout grand travailleur a quelque chose du moine cloîtré, ne fût-ce que l'isolement et la patience) avant de se rattacher à un cou solide et pur comme une colonne de marbre... » M. Maurice Barrés confirme ces traits lorsqu'il dit de celui qui fut aussi son maître : « Sa structure, sa manière de marcher, ses mouvements calmes, fiers et grandioses, sa figure faite de plans accusés et d'espaces uniformes, sa force, sa lenteur, sa solitude, tout son être et son atmosphère constituaient d'ensemble un magnifique animal humain, »

Le grand public, certes, ignorait Leconte de Lisle, mais il était une idole pour tous ceux qui vivaient de la vie de l'art et de la pensée.

« Aucun de ceux qui ont été admis dans son salon, écrit Catulle Mendès au cours de la Légende du Parnasse contemporain, ne perdra jamais le souvenir de ces nobles et doux soirs qui, pendant tant d'années, oui, pendant beaucoup d'années, furent nos plus belles heures. Avec quelle impatience, chaque semaine accrue, nous attendions le samedi, le précieux samedi où il nous était donné de nous retrouver, unis d'esprit et de cœur, autour de celui qui avait toute notre admiration et toute notre tendresse. C'était dans le petit salon, au cinquième étage d'une maison neuve, boulevard des Invalides, que nous venions dire nos projets, que nous apportions nos vers nouveaux, sollicitant le jugement de nos camarades et de notre grand ami. Ceux qui ont parlé d'enthousiasme mutuel, ceux qui ont accusé notre groupe de trop de complaisance pour soi-même, ceux-là, certes, ont été mal informés. Je crois que jamais aucun de nous n'a osé, dans la maison de Leconte de Lisle, formuler un éloge ou une critique sans avoir en soi la conviction de dire vrai- Pas plus d'exagération dans la louange que d'acerbité dans la désapprobation. Des esprits sincères, voilà, en effet, ce que nous étions, et Leconte de Lisle nous donnait l'exemple de cette franchise. Avec une rudesse dont nous lui savions gré, il lui arrivait souvent de blâmer vertement nos œuvres nouvelles,

de nous reprocher nos paresses, de réprimander nos concessions. Parce qu'il nous aimait, il n'était pas indulgent. Mais aussi quel prix donnait aux éloges cette sévérité coutumière ! Je ne sais pas de plus grande joie que celle d'être approuvé par un esprit juste et ferme... Ce qu'il est magnifiquement, il ne prétend pas qu'on le soit. La seule discipline qu'il imposât — c'était la bonne — consistait dans la vénération de l'art, dans le dédain des succès faciles. Il était le bon conseiller des probités littéraires, sans gêner jamais l'élan personnel de nos aspirations diverses, il fut — il est encore (i) — notre conscience poétique elle-même... Je ne dirai pas les souriantes douceurs d'une familiarité dont nous étions si fiers, les cordialités de camarade qu'avait pour nous le grand poète, ni les bavardages au coin du feu — car on était très sérieux, mais on était très gai — ni toute la belle humeur presque enfantine de nos paisibles consciences d'artistes, dans le cher salon peu luxueux, mais si net et toujours en ordre comme une strophe bien composée, pendant que la présence d'une jeune femme, au milieu de notre respect ami ajoutait sa grâce à la poésie éparse. Quelques-uns de ceux qui m'entendent se souviennent de tout cela et s'en souviendront toujours. » Ceux-là, c'étaient alors, avec René Ménard, le grand ami du poète, Dierx, Glatigny, Anatole France, Henry Houssaye, Frédéric Plessis, Villiers de l'Isle-Adam, Silvestre, Coppée, Sully-Prudhomme, de Hérédia.

Après cette première génération, une autre était venue qui, si elle devait évoluer en un sens bien différent du Parnasse, selon une loi que Leconte de Lisle, grand contemplateur de la mutabilité universelle, devait reconnaître, garda toujours l'empreinte des leçons du maître, et par lui, demeura pénétrée du respect de l'art et de la beauté de la forme. Paul Bourget, de Nolhac, Haraucourt, H. de Régnier, P. Louys, de la Tailhede, R. de Montesquiou, Jules Tellier, Paul Hervieu, de Poraairols, Bernard Lazard, Quillard, Hérold, Franz Servais, Verlaine, Barrés, emplissaient alors son petit salon « que présidait, dit ce dernier, le Moïse cornu de Michel- Ange ». Ainsi, Verlaine, tout en inaugurant une poésie nouvelle, ne fut-il jamais un démolisseur de la forme, n'admit-il jamais le vers libre.

En 1870, pendant le siège, à cinquante-deux ans, Leconte de Lisle fit, à Paris, qu'il n'avait point songé à. quitter, son rude devoir de garde national. La mort dans l'âme, il rageait contre « l'épouvantable fin de cet Empire maudit ». Et son sentiment se traduit dans le hautain et magnifique poème le Sacre de Paris, aussi beau que les plus belles pièces de V Année terrible. Son attitude pendant la Commune est inconnue. « Il reste seulement vrai, racontent Marins et Ary

(i) Ecrit en i{

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Leblond, que certains actes de sauvagerie et d'inintelligence l'indignèrent et l'épouvantèrent comme des actes de folie ; et l'on dit qu'ayant voulu persuader à un corps de la garde nationale qu'il ne fallait pas prendre les armes, il fut adossé au mur et seulement sauvé par l'intervention d'un passant qui le reconnut. D'autre part, il réprouvait les horreurs de la réaction bourgeoise, aurait même caché chez lui un ou des communeux, et il conserva de la sympathie à quelques chefs du mouvement. »

La chute de l'Empire lui amena une malheureuse histoire. Par la publication des Papiers secrets, on découvrit que Leconte de Lisle recevait, sur la cassette impériale, une pension annuelle de 3.600 fr. Ce fut presque un scandale — du moins parmi ses adversaires. Que devenait la dignité tant vantée du poète ? L'histoire était simple et toute à son honneur. Quelques années auparavant, des amis, parmi lesquels Jobbé Duval, Théophile Silvestre, Mme Cornu, sœur de lait du souverain, connaissant la misère de Leconte de Lisle, chargé de sa vieille mère, obligé aux leçons et aux traductions, avaient demandé pour lui une pension. Napoléon III lui offrit de l'attacher à une bibliothèque, une somme de vingt mille francs et la croix de la Légion d'honneur, à condition qu'il dédiât sa traduction de l'Illiade, dont une édition de grand luxe, illustrée par Gustave Doré, serait tirée spécialement, au prince impérial. Leconte de Lisle refusa noblement, répondant « qu'il ne saurait dédier à un enfant de deux ans, qui ne pouvait connaître le grec, les chefs-d'œuvre de l'art antique ». L'empereur reconnut que le poète avait raison et, « soucieux de favoriser les auteurs de talent qui faisaient honneur au pays », lui accorda une rente de 3.600 francs, sans condition. Leconte de Lisle avait assez (( vécu de privations et de racines grecques » pour accepter.

La République continua la pension. Peu après, il fut nommé sousbibliothécaire au Sénat. François Coppée, que favorisait alors la fortune, et qui occupait cette place, ne s'en démit que sur la promesse formelle du ministre Jules Simon, qu'elle serait donnée au grand poète. Ce qui fut fait.

En ce temps, Leconte de Lisle publiait trois brochures qu'on oublie — peut-être volontairement, mais à tort — en étudiant son œuvre. Ce sont : VHistoire populaire de la Révolution française, le Catéchisme populaire républicain, l'Histoire populaire du Christianisine. L'auteur les écrivait cependant avec une conviction profonde, la même que celle de sa jeunesse et qui n'avait pas varié. Mais, encore, ces brochures étaient plus républicaines, plus athées, plus sincères que le temps où elles paraissaient. La République était vite devenue la proie des profiteurs de toutes sortes qui se souciaient peu de continuer l'œuvre de la Convention. Peut-être faut-il reconnaître que ces histoires et ce catéchisme décèlent une candeur simpliste et un peu primitive. Encore

LECONTE DE LISLE I2ij

l'apparence, la forme, y contribuent-elles beaucoup, mais il ne faut pas oublier que Leconte de Lisle faisait populaire exprès, et simple pour mieux convaincre. Il y a beaucoup d'essentiel dans ces abrégés, et y éclatent de fortes pensées. A les lire, aujourd'hui, sans prévention, sans doute les jugerait-on mieux. Ils contiennent le credo moderne. Ils furent trop victimes aussi de la réaction et de l'Eglise qu'ils attaquaient violemment ou plutôt, auxquels ils disaient leur fait et leur vérité.

Voici les dernières années du poète, années de satisfaction dans la gloire. Il remplace Victor Hugo à l'Académie, qui l'avait désigné pour son successeur. C'était la troisième fois qu'il se présentait. En 1873, il avait échoué contre le P. Gratry, et en 1877, contre Sardou — sans toutefois avoir consenti à aucune des visites d'usage. Elu le II février 1886, il fut reçu solennellement le 31 mars 1887. Son discours, prononcé d'une voix ample, en soulignant les chutes des grandes périodes « du geste célèbre de laisser tomber son monocle » fut, en présence du parti des ducs, un magnifique manifeste de l'esprit libre et de la raison, une éclatante apothéose de l'âme de la Révolution.

Leconte de Lisle annonçait alors les Etats du Diable, Croisades et Jacqueries, poèmes justiciers, contre la barbarie du moyen âge catholique. Ils ne furent cependant point écrits. Leconte de Lisle régnait, immortel, de haut, 'sur une jeunesse qui, tout en servant un nouvel idéal, l'admirait pour la dignité de sa vie et la splendeur héroïque de son œuvre. Il allait être fait commandeur de la Légion d'honneur, lorsqu'il mourut à Louveciennes, le 17 juillet 1894.

Une conséquence, qu'il n'avait certes pas prévue, est aujourd'hui tirée de l'œuvre de Leconte de Lisle. Il est donné pour un des maîtres d'une doctrine primitivistc énoncée par MM. Marins et Ary Leblond dans leur récent ouvrage : l'Idéal du XIX^ siècle.

Si ces écrivains entendent d'une façon paisible, en somme, et intelligente, la dite doctrine, bien d'autres, par contre, la servent en littérature, et des peintres sur la toile, par des œuvres singulières. Sans doute, le primitivisme se présente-t-il en réaction des poncifs de l'art et de l'académisme officiel. Mais la réaction, la révolte, pour nécessaire qu'elle soit, n'y conduit pas en conséquence directe, et la nouveauté, l'originalité doivent-elles êtfe cherchées dans un autre sens que celui d'un retour au commencement des choses.

On prétend, en effet, ressusciter l'émotion ingénue devant la nature. Le primitivistc affirme que nos sens, oblitérés par une longue habitude héréditaire, accoutumés à des catégories et des mesures artificielles

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ne nous communiquent plus la vérité des choses. Il faut donc en revenir au premier état humain, alors que les sensations toutes neuves révélaient bien le monde tel qu'il est réellement, et dans son identité originelle. On en appelle alors à Rousseau et à son fameux postulat : l'homme naturellement bon, c'est-à-dire achevé, dès son apparition, dans une nature entièrement favorable. On rêve de la vie édenique magnifique et enchanteresse, détruite par le soi-disant progrès, la soi-disant civilisation.

Qu'on suive cependant les certitudes : cet âge d'or, légendaire, n'a jamais existé. Il était impossible, il est invraisemblable : l'anthropologie, car enfin, il ne faut raisonner que sur des vérités, nous en assure. Sans doute, dans une époque ancienne, à la période pastorale, par exemple, les guerres et la concurrence économique ne constituaientelles pas le régime de l'humanité, comme aujourd'hui. Age heureux de paix ? Mais qu'on examine la condition de l'homme à ce moment. Etre grossier et barbare, semblable, tout nous porte à le croire, aux sauvages actuels, même aux répugnants Thibétains, il ne jouissait point du monde comme nous nous l'imaginons contre les preuves, contre son art même, si rudimentaire. Son intelligence épaisse et bornée, craintive et féroce, lui imposait une vie très animale.

Pour en arriver à notre supériorité intellectuelle, à notre aristocratisme, il fallut une longue civilisation de pensée, d'art et de science, une profonde culture de l'âme, et qui ne sont point telles, encore, que nous n'y puissions rien ajouter, que nous n'ayons pas â découvrir un idéal plus haut, ni à nous faire, chacun, meilleur en soi et dans son contact avec ses semblables.

Or, est-ce cela qu'on veut perdre ?

Un dilemme se pose. Le véritable primitivisme ne peut se retrouver que par l'oubli de notre intelligence et de nos facultés — et â cela nul ne songe. Et si notre intelligence reste entière, si nous voulons conserver nos facultés, il ne peut être question de retour à l'ingénuité. La preuve en est faite, d'ailleurs. Nous connaissons les œuvres enfantines et gauches exprès, les excès des fauves de toute sorte et des individualistes exaspérés. L'art est une somme de haute culture.

Aussi bien, n'y sommes-nous pas dans la nature, avec nos haines et nos passions, nos appétits et nos ambitions, nos instincts et notre ignorance, notre régime de la lutte pour la vie ? N'est-ce pas la force qui nous gouverne, qui est notre droit ? Au social, nous n'avons jamais cessé d'être des primitifs. La civilisation est dans les livres, les œuvres d'art, non dans les hommes.

Continuons l'évolution logique de l'humanité. Nous en sommes au point de réaliser véritablement le règne de l'homme sur la nature, l'humanisme, c'est-à-dire, d'intégrer la civilisation spirituelle dans les individus et leurs actes, dans la société. Que l'art s'y consacre lui aussi.

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Qu'il exprime l'homme dans son sens complet d'être social, qu'il contribue à fonder la plus haute humanité. Ayant été peinture avec les Romantiques, sculpture avec les Parnassiens, musique avec les symbolistes, la littérature peut bien être enfin esprit !

Mais ne voit-on pas que l'art tout en perfection de Leconte de Lisle et son amour de la pure beauté grecque, protestent contre le primitivisme ?

Gaston Sauvebois.

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