CHAPITRE III
l'adolescence en BRETAGNE
L'oncle et les notables de Dinan. — La correspondance avec RoufFet. — U Annuaire Dinanais. — La beauté de jeunes Anglaises. — Rennes : le baccalauréat et l'Ecole de Droit.
— Le théâtre et le Romantisme. — Pessimisme combatif.
— Les joies de la libre Pensée et Taniour platonique. — Mobilité du caractère. — Chaste sensualité, — Les projets de preaiier livre. — Les déboires.
Il descend chez son oncle à Dinan. L'adolescent eût sans doute préféré Paris où le conviaient naturellement l'amour de la poésie, surtout de la poésie moderne, et sa fringante curiosité des choses de la politique. Mais la Bretagne est le berceau aristocratique de la famille; il y a encore des parents.
Dinan est une des villes de France qu'il connaît depuis l'enfance pour l'avoir toujours vue dans les vieilles gravures que son père a conservées (i) et dont le papier a jauni dans l'atmosphère ambrée de tabac de la salle à manger créole. Cette porte du Jerzual dont les pierres, lissées par la suie des temps, paraissent par endroits lavées d'une blan-
(i) D*après les lettres du père citées par M. Tiercelin.
cheur d'écume semblable au jusant sur les galets ; cette tour de l'Horloge d'ardoise fine et bleuâtre, clocher pour les hirondelles et les oiseaux qui ont voyagé sur la houle ; ces tours rondes dont le granit serré rappelle la vaillance de Bertrand Duguesclin ; le léger pont gothique où passent de jeunes vierges anglaises comme en des vers de Burns ; il a vu tout cela qu'il imaginait dans un monde noirâtre et crépusculaire parce qu'il rentrait ébloui de la lumière du soleil sur les récifs et sur les vergers opaques et lustrés. En ces villes bretonnes dont le plan est souvent le même que celui des « quartiers » découpés dans la verdure des tropiques, le créole se sent à peine dépaysé ; on lit sur les maisons d'avoués, de notaires ou de pharmaciens des noms de familles créoles ; on entend des noms de navires qu'on a entendu là-bas : le Mandarin^ VAnge Gardien par exemple, le Robert- S urcouf^ le Gol ; on pense à La Bourdonnais, à Dupleix, aux Bretons qui s'embarquèrent pour construire des villes françaises aux sables des mers lointaines. Avec ses maisons plus larges de haut que de bas, accostées l'une à l'autre et portant des sculptures coloriées comme des quilles de haut bord, ses fenêtres garnies de géraniums et de tulipes ainsi que des hublots, Dinan est une ville qui rêve sur les voyages louvoyant dans la mer des Indes ; le matin, tandis que dans les rues se répand l'odeur du café des îles qu'on va verser dans le lait crémeux des vaches bretonnes, les paysannes des environs venues pour le marché ont des costumes aussi criards que des malabaraises, et leur caquetage de perruches
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persiste jusqu'à midi qui verdit le granit des tours ; les cloches de Saint-Sauveur, de Téglise Saint-Malo, ont, le soir, une répercussion longue et cuivreuse qui meurt sur des soleils couchants d'Extrême- Orient. Et, que la nuit, le vent de mer s'engouffre et siffle au courant d'air des ruelles, que les grandes voiles de la pluie claquent sur les toits d'ardoises et fasse grincer les girouettes de fer à la façon des mouettes, alors le créole, repris par la mer, se reporte au pays, réentend le caverneux mugissement de l'Océan Indien, le grondement des forêts mouillées et des ravines, le bourdonnement tournoyant du cyclone, à quoi va succéder le silence pesant et vide de l'accalmie. Dans sa petite chambre ébranlée par le vent, il a fermé son Byron et écoute l'ouragan .
L'enfant, à lui-même abandonné en l'île natale, sur la terre lointaine a besoin de la tendresse et de la surveillance de parents. L'oncle de Dinan est de nature « un peu sèche, de correction bourgeoise un peu étroite, de principes un peu durs », a le type de l'avoué pointilleux d'une petite ville (i) », Cet honorable officier ministériel réunit les qualités que la sagesse administrative requiert pour les hautes magistratures municipales. Il est nommé, le 7 juillet de cette même année 1887, maire de Dinan. Respectueux des pouvoirs établis, gourmé d'officialité, grincheux prud'homme, on l'imagine accueillant le jeune homme tout bouillonnant de ferveur républicaine. Ce jouvenceau turbulent trouble la paix de
(1) Tiercelin, op, ciL
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sa foi gouvernementale. Ce jeune « sauvage », ce jeune fauve d'Afrique TefFraie, ne peut manquer d'être en le pays matière à scandale. Tous les renseignements flatteurs dont le prévient le père ne font qu'accroître défiance et mécontentement. En vain, celui-ci, en lui recommandant son fils, fait-il ressortir que Charles est « insouciant du linge, peu soucieux de voir le monde, point habitué à garder de l'argent, très étourdi, d'une conduite très pure ^ égal et très poli », il formule des observations personnelles tout opposées. Voici : Charles « affecte un mépris sauvage pour tout ce que Von est convenu de respecter dans la société » ; il a une « prétendue myopie » qui paraît être de l'affectation, de la pose, il est inégal, peu poli; «il dépense trop en achats de livres et pour sa toilelte »; l'oncle signale certains déportements de ce garçon qui n'est pas du tout la « demoiselle annoncée ». Enfin le désintéressement des observations purement psychologiques cédant place à la si légitime crainte que nourrit le maire de Dinan d'être compromis par son neveu, il critique ses « opinions politiques, qui affectent une exagération blâmable : Charles est républicain! »
Républicain ou bohème alors, c'est tout un.
Charles, de son côté, se plaint à son ami Rouffet, dont il a fait la connaissance à Rennes, dans un premier et court passage avant de venir à Dinan, du milieu officiel, froid et arriéré :
Il faut que je vous explique ma nouvelle position. Je
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mange ici avec la plupart des notabilités de la ville, hommes excellents, sans doute, mais entièrement dépourvus de toute idée nuancée. Je sais que dans mon orgueil — et je ne saurais me le dissimuler — une envie de dominer, plus forte que ma volonté même, est en moi. Je sais encore qu'il ne m'appartient pas, enfant que je suis,de contrecarrer à tout moment les paroles d'hommes à cheveux gris ou blancs, qui devraient avoir l'expérience des choses, quoiqu'ils ne l'aient pas. Aussi vous ne sauriez croire quelle est la contrainte de toutes les minutes que j'éprouve, parmi des êtres non intelligents, qu'il m'importerait fort peu, au bout du compte, de froisser dans leurs niaises idées, si je n'avais des motifs plus puissants d'en agir autrement. Février i838.
Contrainte, car, lorsqu'on a perdu la belle liberté d'une vie s'exaltant en pleine nature, on voudrait au moins jouir d'une entière indépendance d'idées. Comme il est combatif, au lieu de se laisser aussitôt déprimer, il se retire des conversations pour mieux se rejeter sur les lectures : il les discute vivement dans ses lettres à RoufFet, où il peut les analyser du fort d'un critère républicain :
J. Sandeau,dont j'avais déjà lu la critique, rend justice à Dumas sous le rapport littéraire, mais l'attaque sur la donnée historique de Caligula. Je vous avoue que je suis encore à me demander où et comment il a outragé rhistoire. Ce critique l'accuse d'avoir fait de Gherea, vil amant de Messaline, un sybarite; d'avoir travesti le républicain en courtisan. Il ne sait ce qu'il dit. Gherea ne cesse, dans tout le cours de la pièce, d'exprimer ses sentiments républicains. L'amour qu'il peint pour Messaline, sa courtisanerie envers l'empereur, ne sont que le masque dont il se sert pour voiler ses projets de liberté.
Il déplore même l'indigne comédie qu'il est obligé de jouer et se plaint de ne pouvoir ag-ir ouvertement. Témoins ces beaux vers :
Oh I sans doute qu*au temps des antiques vertus Ce n'était pas ainsi que conspirait Brutus, Et c'était au grand jour que son poignard stoïque Vengeait en plein Sénat la sainte République 1
Cependant il doit préparer à Dinan le baccalauréat dont on subit les épreuves à Rennes ; mais il voyage : en février il est à Lorient,près de son ami Rouffet; ils passent ensemble de longues soirées d'hiver où ils composent des poèmes entiers, les vers de Tun alternant avec ceux de l'autre. En mars il rentre à Dinan. Là, par son oncle qui est rédacteur du Dinanais et éditeur du nouvel Annuaire^ il s'est trouvé immédiatement en relations avec des journalistes et des hommes de lettres de province. Et tous savent — ne serait-ce que par l'indiscrétion du jeune Robiou de la Tréhonnais, qui est venu dans sa chambre et a emporté ses vers — que le neveu de M. Louis Leconte, qui arrive des îles et prépare son baccalauréat, est un poète d'avenir. « Félicitez-moi, mon ami, écrit Charles à RoufFet. On me propose bien de faire paraître dans VAnnuaire de cette année (i838) plusieurs pièces de vers, avec l'assurance d'y écrire, si je voulais, plus tard. Félicitez-moi, dis-je, car, soit orgueil, soit modestie, comme vous voudrez, j'ai refusé net. » Mais l'oncle dut insister; une pièce parut, non signée, qui avait pour titre : Indécision,