‹ Lecture à haute voix [microforme]Chapitre 116 sur 190 · LE LEVER DU JOUR A VENISE · texte numérisé non relu

LE LEVER DU JOUR A VENISE

La frégate de l’État, qui veille à l'entrée du port, tira son coup de canon pour annoncer six heures du matin. Une légère teinte bleue colorait les vitres, l'aurore commençait à se montrer; mais Venise dormait encore : cette paresseuse fille du plaisir ne s’éveille pas si matin. À l'heure où, chez nous, les boutiques s'ouvrent, les passants se croisent, les voitures roulent, les brouillards se jouaient sur la lagune déserte et couvraient d’un rideau

les palais silencieux, Le vent ridait à peine l'eau; quelques voiles paraissaient au loin du côté de Fusine, apportant à la reine des mers les provisions de la journée. Seul, au sommet de la ville endormie, l’ange du campanile de Saint-Marc sortait brillant du crépuscule, et les premiers rayons du soleil étincelaient sur ses ailes dorées.

Cependant les innombrables églises de Venise sonnaïent l’'Angélus à grand bruit: les pigeons de la République, avertis par le son des cloches dont ils savent compter les coups avec un merveilleux instinct, traversaient par bandes, à tite-d’aile, la rive des Esclavons, pour aller chercher, sur la grande place, le grain qu’on y répand régulièrement pour eux à cette heure; les brouillards s’élevaient peu à peu ; le soleil parut; quelques pêcheurs secouèrent leurs manteaux et se mirent à nettoyer leurs barques ; l’un d'eux entonna, d’une voix claire et pure, un evuplet d’un air national: du fond d’un bâtiment de commerce, une voix de basse lui répondit ; une autre, plus éloignée, se joignit au refrain du second couplet ; bientôt le chœur fut organisé: chacun faisait sa partie tont en travaillant, et une belle chanson matinale salua la clarté du jour,

ALFRED DE MussET.!

1. ALFRED DE MUSSET (1810-1857) nous offre dans sa vie comme dans ses œuvres un douloureux exemple des ravages de l’incrédulité. Nisard, en le recevant à l’Académie (1852), lui avait fait de sages remontrances sur les témérités de sa plume ; il reconnaît pourtant à 6es meilleures pièces des qualités exquises. La prose fine des Comédies, des Nouvelles et de la Confession d'un enfant du siècle, a le tour sobre et classique. Mais c’est dans quelques pièces des Poésies nouvelles (les Nuits, la Lettre à Lamartine, l'Espoir en Dteu, etc.) que le talent du poëte atteint son apogée,

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