VILLA MARIA
Sur celui des versants de notre Mont-Royal
Qui, le soir, du soleil a le dernier sourire,
Il est une maison d’aspect seigneurial, s La Vierge au sceptre d’or, y bénit son empire, $ De sa niche en bois peint installée au fronton ; Le porche, surmonté d’un élégant balcon, Se cache tout entier sous l’épaisse ramure :
La vigne et le sorbier mariant leur verdure, Y mêlent leurs bouquets de fruits rouges et bleus. L'édifice lui-même est en pierre, et très vieux ; Riant petit vieillard flanqué de vastes ailes, [1 se moque de l’âge, et frais comme à vingt ans, Aux sonores échos jetant des ritournelles, Il emprunte au bonheur son éternel printemps.
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| | | Pourtant, lorsque la nuit en silence est venue, Que la brise d’été, dans la longue avenue, LE Des complaintes d'antan berce les nids d'oiseaux ; | ; 11 passe des soupirs dans les hautes futaies, Et l’on croit voir, glissant le long des brunes haies, : Les spectres évoqués sous l’ombre des arceaux. Î Alors le vieux manoir comme autrefois s’agite ; |; Le Monklands de jadis s’illumine et palpite ; 4 } Des larges vérandas le vitrage éclatant k Laisse voir les salons où les morts vont, dansant, #
k { LE Compagne au bras, au son de sinistres fanfares. | “| X | *X
4 Des seigneurs de tout âge, en costumes bizarres ; # Blonds fantômes d’Anglais, en habits galonnés,
1 Devant quelque lady galamment inclinés ;
f Reïines des anciens bals, beautés au teint d'ivoire, 6 C'est la fleur d’Albion : ton orgueil et ta gloire,
# O château de Monklands ! tressaille de plaisir ! Vois ceux qui du pays préparaient l'avenir,
1 Dans tes vastes salons aux antiques tentures : Gouverneurs, magistrats, imposantes figures Qu'on bénit ou réprouve, avec l’histoire et Dieu : Elgin, Metcalfe, Monk viennent hanter ce lieu.
| Elgin, de ses sujets le protecteur, le père,
FT Fit justice au malheur, et désira prospère
Le jeune peuple issu du plus pur sang français. Cet homme était né juste et fut, toute sa vie, Sans reproche, sans peur, l'honneur de sa patrie. Louange à ta mémoire, Elgin, repose en paix ! Derrière vient au pas, le sabre à la ceinture, Cathcart, le général de militaire allure ;
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Puis Metcalfe l’ardent ; indomptable et fougueux,
11 voulut régner seul, gouverner à sa guise ;
Tout Monklands tremble encor sous l'éclair de ses yeux. Il avait, néanmoins, un grand cœur, quoi qu'on dise ; N'a-t-il pas rappelé de leur cruel exil,
Nos ancêtres proscrits pour avoir, —le grand crime !— Aimé leur liberté, —religion sublime !—
Et l’avoir défendue à leur propre péril ?
Metcalfe, oh ! sois béni! ton action fut grande.
S'il est dans l’autre monde un exil où le sort Enchaîne ta pauvre âme et la tient loin du port, Rappelle ton bienfait et que Dieu te le rende !
Toujours les trépassés défilent devant moi,
Macabre farandole ou solennel convoi.
Quel est ce personnage à la démarche altière,
Dont l’ombre garde encore un reflet de grandeur ? Des feux follets tremblants la blafarde lumière Ajoute, en l’éclairant, à sa mate pâleur ;
Noble et digne est son port ; sa tête est grave et belle Et, sur son front serein, une flamme immortelle Semble indiquer chez lui l’esprit et le savoir.
C'est sir Monk, le vieux juge, en sa toge romaine, Ton premier châtelain, Ô mon pensif manoir !
Près de lui, grave aussi, tu vois ta châtelaine,
En robe de brocart, les cheveux en bandeaux.
Nièces et neveux ont pris part à la fête ;
Ainsi qu'aux anciens jours, des pieds jusqu’à la tête, Ils sont, comme des rois, tout couverts de joyaux. Des couples de valseurs s'isolent sous les arbres, Plus muets que leur tertre, et plus blancs que leurs marbres. Au tendre souvenir d’un amour déjà loin,
Ils semblent se livrer à cette rêverie
Où les vit se plonger, tant de fois en leur vie,
Le castel de Monklands, sûr et discret témoin !
[pl Cependant le sommeil, léger comme les ombres, { Dès qu’un premier rayon chasse les feux fcllets, À S’envole et disparaît sous les bois encor sombres ; 1! Déjà se sont enfuis spectres et farfadets. 11 La madone sourit, tout au fond de sa niche ; (18 La rose tend sa lèvre aux baisers du soleil ; | S’élançant de son nid qui pend à la corniche, L'hirondelle, aussitôt, dit l'hymne du réveil : | Alors chaque rideau, persienne et croisée LR: S'eutr'ouvre doucement, dans un accord passif ; f 4’ Et des minois rieurs, d’un mouvement furtif, l | Y montrent à moitié leur tête ébouriffée. qi Le jeune et le vieux monde y sont représentés : 2 : Anglaise aux doux yeux bleus, à la blonde auréole, | Pa Française à l’œil de feu, noble et brune Espagnole, Fière enfant de l’'Union,—terre des libertés ! — Ici, le col bronzé, c’est une Péruvienne ; 4 Là, rêve une Allemande, au galbe frêle et pur, A De son regard profond sondant le ciel d’azur. | Et, brunette au cœur d’or, l’accorte Canadienne, | PE Avec ces mille oiseaux, prie, aime et chante là. % | à! La gaîté, dans leurs yeux, vous rit par les fenêtres ; L a Monklands n’est plus lui-même : il a changé de maîtres, Plus que le vieux château, c’est la jeune villa.