‹ Lectures a l'AcademieChapitre 1 sur 200 · Lectures a l'Academie · texte numérisé non relu

Lectures a l'Academie

Tous les morceaux de ce recueil n’ont pas été lus à l’Académie; c’est, à proprement parler, un choix de mes ouvrages de poésie. J’ai cru cependant pouvoir les ranger sous ce titre commun, parce qu’ils reposent sur le même fond d’idées, l’observation morale; qu’ils ont la même forme, le dialogue dramatique ou le drame, et qu’entin , grâce à ce titre, j’ai espéré appeler sur tout le volume un peu de . « la bienveillance qui a accueilli ces lectures.

A L’ACADÉMIE

MON PÈRE

— Août 1832 —

Je n’avais pas cinq ans lorsque je le perdis On m’habilla de noir... La mère de ma mère Me couvrit, en pleurant, de ces sombres habits,

Et, sans l’interroger, moi, je la laissai faire,

Tout heureux d’étaler de nouveaux vêtements ;

Et mon cœur seul porta le deuil sacré d’un père...

Je n’avais pas cinq ans.

Mais, parfois, au milieu des plaisirs de mon âge,

Je demandais : Où donc est mon père? en quel lieu? Et l’on me répondait : Votre père?... Il voyage;

Ou bien encor : Ton père est avec le bon Dieu ;

MON PÈRE

Et, satisfait alors, sans vouloir davantage,

Je retournais au jeu.

Cependant, une nuit, dans un rêve prospère .

Un homme jeune, avec un sourire d’ami,

Se pencha tendrement sur mon front endormi , M'embrassa, prit ma main, et dit : Je suis ton père.

Nous causâmes longtemps, et lorsque le malin M’éveilla de ce songe et si triste et si tendre,

J’étais trempé de pleurs... Je venais de comprendre L’affreux nom d’orphelin !

Orphelin ! qu’un seul mot peut cacher de tristesse !

Ah! lorsque j’aperçois, en parcourant Paris,

Deux hommes, dont l’un jeune et l’autre en cheveux gris, L’un sur l’autre appuyés, souriant d’allégresse,

Et se parlant tous deux de cet air do tendresse Qui dit à tous les yeux : C’est un père et son fils...

Des pleurs viennent troubler ma paupière obscurcio ;

Je les suis, les regarde... et je connais l’envie !

O fleur de l’âme, amour, tu brillas dans mon sein,

Tu parfumas le ciel de mes jeunes années,

Et je sais ce que c’est que vivre des journées Avec un serrement de main !

Je connais l’amitié, je connais tous les charmes De répandre son cœur dans un doux entretien,

Et nul, entre ses bras, avec plus douces larmes,

Ne presse un ami qui revient !

J’eus, quand j’étais enfant, ma bonne vieille aïeule ,

Dont le cœur, pour m’aimer, n’avait que dix-huit ans,

Et qui ne souriait qu’à ma tendresse seulo Quand je baisais ses cheveux blancs.

MON PÈRE

J’ai des parents bien chers, une sœur bien-aimée ; Mon enfance a trouvé des amis protecteurs Qui m’ont toujours ôté l’épine envenimée.

Pour ne me laisser que les fleurs.

Mais, ni l’attachement, ni la reconnaissance,

Ni l’amour pur et vrai, ce grand consolateur,

Ni l’amitié, n’ont pu combler ce vide immense...

Il reste une place en mon cœur 1 Et jamais sur ma vie heureuse ou malheureuse Le deuil ne s’étendit, le bonheur ne brilla.

Sans qu’une sourde voix, plaintive et douloureuse , Me dît : Ton père n’est pas là !

Mon Dieu ! je l’aurais tant aimé, mon pauvre père !

Je sens si bien, aux pleurs qui coulent de mes yeux , Que c’était mon destin, et que, sur cette terre,

Son fils l’eût rendu bien heureux !

Et pas un souvenir de lui qui me console !

Je me souviens pourtant de plus loin que cinq ans. Et pour plus d’un objet ridicule ou frivole,

J’ai mille souvenirs présents.

Je me rappelle bien mon jouet éphémère,

Le berceau de ma sœur, les meubles de satin,

Et le grand rideau jaune et le lit de ma mère,

Où je montais chaque matin.

Je me rappelle bien qu'après notre prière Ma mère me disait : Vas embrasser ton père ;

Que j’y courais, tout faible encor ;

Qu’alors il me pressait vingt fois sur sa poitrine,

Puis m’ouvrait, en riant de ma joie enfantine.

Un livre qui me semblait d’or.

MON PERE

Je me rappelle aussi sa voix grave et sonore...

Mais son front, mais ses yeux, mais ses traits que j’implore,.

Mais lui !... lui, mon rêve éternel;

Rien... toujours rien!... Le ciel m’a ravi son image;

Ah ! n’était-ce donc pas aussi mon héritage Que le souvenir paternel ?

C’est peu d’un tel regret... Ceux que je vois, que j’aime, Parlent toujours de lui ; l’indifférent lui-même S’attendrit en le dépeignant :

Dans leurs cœurs trop heureux son souvenir abonde: Tout le iponde l’a vu, le connaît... tout le monde,

Hélas ! excepté son enfant.

Aussi de quelle ardeur j’interroge et j’appelle Les témoins do sa vie... ou mémo de sa mort !

Comme j’écoute, accueille, embrasse avec transport Un mot qui me le peint, un trait qui le révèle,

Et comme avec délice, en mon âme fidèle,

J’enfouis mon trésor !

C’est surtout dans les cœurs, sur les bouches de femme Que j’aime à retrouver son nom I Leur âme comprend mieux mes regrets et son âme,

Et leur reconnaissance est son plus beau renom Aussi quand j’aperçois, en racontant sa vie,

Une d’elles donner un signe de douleur,

11 me prend dans le cœur une secrète envie De lui tendre la main, en lui disant : Ma sœur !

C’est ainsi que toujours je vais avec courage Quêtant un souvenir ou brûlant ou glacé,

Pour me nourrir le cœur, me refaire un passé,

Et rccoiqposer son image.

MON PÈRE

Et puis, lorsque mon âme est pleine jusqu’au bord, Que je la sens gonflée et riche de ces quêtes Qui me semblent à moi comme autant de conquêtes Qüe je fais sur la mort,

Je vole au monument qui me garde ces restes!... L’œil morne, le front nu, j’arrive aux lieux funestes. J’ouvre la grille noire, et sur le banc grossier,

A droite de la tombe, en face du rosier,

Triste, je m’assieds en silence ,

Et là, je rêve, écris, pleure, médite et pense.

On m’a dit quelquefois que je lui ressemblais...

Eh bien ! par la pensée anticipant sur l’âge.

Je blanchis mes cheveux, je ride mon visage ,

Et du temps, sur mon front, j’accélère l’outrage , Pour lui ressembler mieux et me rendre ses traits;

Et puis, pour réveiller sous ce froid mausolée Et réjouir son ombre un instant consolée,

L’esprit plein de ses vers touchants,

Je me prends à redire, à côté de sa cendre,

Les douloureux accords où son cœur triste et tendre Se répandit en plus doux chants.

Mais bientôt le soir vient et m’arrache à mon rêve ! Mon fantôme si doux s’envole... je me lève,

Je pars comme on part pour l’exil ;

Puis, après quelques pas, un moment je m’arrête , Regarde encor sa tombe, et lui dis de la tête :

Adieu, père... Hélas! m’entend-il ?

LES DEUX MISÈRES

Pâles et frissonnant auprès d’un clair foyer,

Deux malades, un jour, se contaient leurs misères Que leur jeunesse, hélas! leur rendait plus amères : L’un est oisif et riche, et'l’autre est ouvrier;

Mais ils souffrent tous deux, les voilà presque frères.

AMAURY

Quel est donc votre mal?

MARCEL

Je m’éteins.

AMAURY

Depuis combien de temps?

Gomme moi!

MARCEL

Depuis deux ans.

LES DEUX MISÈRES

AMAURY

MARCEL

Pour avoir eu trop faim, monsieur.

Pourquoi?

AMAURY

Moi, misérable!

Moi, pour avoir passé de longues nuits à table!

MARCEL

Avec un médecin je guérirais, je crois.

• AMAURY

ün médecin ? hélas ! je meurs, et j’en ai trois !

MARCEL

Deux ans de maux, et rien pour me venir en aide !

AMAURY

fin deux ans, pas un jour sans un nouveau remède !

MARCEL

Si pour me plaindre au moins j’avais une heure à moi I

AMAURY

Vingt-quatre heures par jour, pour s’occuper de soi 1

MARCEL

Oh ! monsieur, la misère !

AMAURY

Oh! Marcel, la richesse! '

MA RCEL.

Pouvez-vous comparer vos maux à ma détresse ? yous respirez, du moins... moi, je ne le peux pas. Car, jusques à l’air pur, tout s’achète ici-bas!

LES DEUX MISÈRES. ' 9

Vous avez, vous avez l’allégement suprême,

Ce qui jette un sourire au front du mourant mémo,

Ce qui guérit parfois et soulage toujours,

Le soleil!... O chaleur I clarté! beauté des jours!

Quand pourrai-je, aux rayons de ta flamme divine.

Puiser à pleins regards, boire à pleine poitrine?

Tu me guérirais, toif... Mais, pauvre serf caché Dans l’atelier obscur où je suis attaché,

Je cours m’ensevelir, dès que l’aube est parue,

Au fond de mon infecte et ténébreuse rue ;

Et là, le jour entier, grelottant accroupi Entre les murs suintants et le ruisseau croupi,

Les pieds sur un sol gras, je travaille dans l’ombre Aux fumeuses lueurs d’une chandelle sombre ;

Ou si, pour voir le jour, je sors de ma prison,

Que rencontrent mes yeux, hélas! pour horizon?

L’étroit ruban de ciel qui là-haut, sur nos tètes, Tristement des toits noirs sépare les vieux faîtes!

AMAURY

Le ciel! l’air! le printemps!... Ils ne raniment pas!

J’ai traîné ce corps froid de climats en climats,

Sans que votre nature, impuissante ou marâtre;

Ait rien fait pour mes maux qu’en changer le théâtre,

Et de ces vains essais je n’ai rien rapporté Qu’une douleur de plus, mon incrédulité.

MARCEL

Soit donc! Mais le repos! le repos! Si la fièvre Vous fait claquer les donts et sèche votre lèvre,

Un lit moelleux reçoit votre corps défaillant;

Le chien, s’il souffre trop, se couche sur le flanc;

Moi, brisé de douleur et d’insomnie... à l’œuvre Je succombe? Debout, misérable manœuvre!

LES DEUX MISÈRES

Et je mourrai, quand Dieu de moi prendra pitié. Comme un galérien, avec ma chaîne au pied.

A M AURY.

Hélas! combien de fois, dans l’excès de ma peine. J’ai crié vers le ciel : Oh I que n’ai-je une chaîne ! Sauvez-moi de moi-mème, ô mon Dieu ! donnez-moi Un devoir h remplir, un métier, une loi !

Mais être libre, libre avec un mal sans trêve 1 L’avoir pour seul penser, hélas! et pour seul rêve! Être riche de plus, et, dans sa, déraison,

S’élancer en cherchant partout la guérison ,

S’élancer, et trouver devant soi, pour sa perte,

La terre tout entière à ses désirs ouverte!

Alors, tremblant, flottant, errant comme les fous, Vouloir, ne pas vouloir...

MARCEL

Eh bien donc, tuez-vous!

La mort vous appartient, la mort comme le reste !

Mais moi, cette existence odieuse et funeste.

J’y suis cloué, rivé... je ne peux pas mourir!

Car, hélas! j'ai deux fils et leur mère à nourrir!

Et lorsque je succombe au mal qui me déchire,

Je m’écrie en mourant : « Tout ce que j’aime expire ! »

Le riche, quelque temps resta silencieux;

Puis d’une voix plus lente et sans lever les yeux :

« Marcel, j’ai, comme vous, un enfant, une femme,

Je vous plains ; mais je sais de plus grands maux pour l’àme : Vous m’avez fait pitié, je vais vous faire horreur! Regardez de mes mains la hideuse maigreur;

Regardez mon visage : un fantôme est moins blême;

LES DEUX MISERES

Eh bien 1 il est pourtant une part do moi-même Encor plus desséchée et plus morte... mon cœur!

O Dieu ! dit-il, poussant un long cri de douleur,

Voilà, voilà la plaie, et dix ans de torture Ne comptent pas auprès d’une telle blessure!

Qu’est-ce que d’avoir faim? d’avoir froid? Le corps seul Meurt de ces maux ; le corps est né pour le linceul ;

Mais l’immortel foyer de toute noble flamme,

L’âme! l’àme! sentir agoniser son âme!

Ah ! ne vous plaignez pas! vous aimez, vous pleurez;

Si l’un de vos fils part, vous vous désespérez;

Lorsque le plus petit en bégayant vous nomme,

Vous tressaillez de joie, et vous vous sentez homme;

Moi, je ne sens plus rien ! Je ne tiens plus à rien!

A force d’avoir fait de moi seul mon seul bien,

Je ne vois plus que moi dans la nature entière !

Le dévouement?... Éteint. La tendresse?... En poussière. Les nœuds les plus sacrés?... Dissous, usés, rompus!

Mon fils, mon fils! je crois que je ne l’aime plus! »

A ces mots, il s’arrête et sa parole expire;

Il semble épouvanté de ce qu’il vient de dire :

Certe, il avait déjà sondé ce noir chaos,

Mais sans le peindre encor par des mots... et les mots Aux spectres de son cœur prêtant corps et visage,

Il recule effrayé devant sa propre image!

L’ouvrier l’écoutait sans comprendre; soudain,

Amaury lui versant sa bourse dans la main :

« Tenez, voilà de l’or... du soleil... de l’ombrage...

Tout ce que vous rêvez!...

MARCEL

Quoi! comment?

LES DEUX MISÈRES

AMAURY

Un voyage

Vous sauvera peut-être... Au nom de vos enfants, Prenez I

MARCEL

Cet or... pour moi?

AMAURY

Pour eux !

MARCEL

AMAURY

Vous le regagnerez.

MARCEL

Mais...

En deux ans,

O mes fils ! ô ma femme I

Vous vivrez ! »

Et ce mot fut dit avec tant d’âme Qu’Amaury, relevant son front moins abattu,

Se dit tout bas : « Je crois que mon cœur a battu. »

Deux mois plus tard la porte, avec fracas ouverte, Laissait entrer un homme impétueux, alerte,

Qui courut se jeter dans les bras d’Amaury ;

En se reconnaissant tous deux poussent un cri :

AMAURY

Vous?

MARCEL

Vous? Quel changement!

AMAURY

Que votre teint est clair I

Quelle métamorphose !

LES DEUX MISÈRES

MARCEL

Le vôtre est presque rose.

AMAURV.

Qui vous a donc guéri ?

MARCEL

Vous et la liberté I Mais vous, qui vous sauva ?

AMAURV.

Vous et la charité.

MARCEL

Je mourais d’être esclave...

AMAURV.

Et moi, d’être égoïste...

MARCEL

J’ai respiré, je vis 1

AMAURV.

J’ai consolé, j’existe I

MARCEL

O sauveur de mes fils! ô mon libérateur!

Laissez-moi, jour par jour, vous conter mon bonheur, Car le pauvre ouvrier, que le ciel vous renvoie,

N’a rien à vous donner qu’un récit de sa joie.

AMAUR Y.

Oui, parlez!

MARCEL

Je suis né sur les bords de la mer I La revoir, c’étaif là mon rêve le plus cher!

LES DEÜX MISÈRES.

Et quand, des mauvais jours secouant la tristesse, Mes amis d’atelier parlaient gloire ou richesse,

• Moi, cherchant l’Océan dans les flots bleus de l’air, Je berçais mes douleurs -de ce seul mot : la mer! Aussi, quand m’apparut sa belle ligne bleue,

Quand son bon air salé, m’arrivant d’une lieue. Pénétra, vif et pur, dans mon poumon glacé,

Du haut de la banquette où je m’étais hissé.

En dépit des rieurs et de la compagnie,.

J’envoyai cent baisers à ma lointaine amie!

Brave Marcel !

AMAURY

MARCEL

Voyez, voyez ces bras de fer’,

Ces muscles vigoureux! je les dois à la mer!

Le matin, dans ses flots me plongeant corps et tête,

Je savourais son calme, aspirais sa tempête;

Et bercé, renversé, caressé, ballotté,

Je me roulais au sein de son immensité.

A midi, je montais sur la haute falaise

Pour pouvoir d’un regard l’embrasser tout à l’aise!

A l’heure du reflux, sur son beau sable d’or,

Sur ses bancs de rochers je la cherchais encor, Cueillant à pleines mains ses herbes vernissées,

Ses mousses, ses varechs, ses coquilles rosées,

Qui conservaient pour moi, dans quelque obscur repli, De son beau bruit plaintif le murmure affaibli !

Poëte !

AMAURY, en souriant.

MARCEL

Enfin au ciel quand pointaient les étoiles.

Et que sortaient du port les blanchissantes voiles,

LES DEUX MISÈRES

Je m’élançais en barque avec un vieux pêcheur. Et de la pleine mer aspirant la fraîcheur,

Couché sur les filets au fond de la nacelle,

Je m’endormais au bruit de sa voix maternelle... Et vous?

• AMAURY

Vous souvient-il de votre mot d’adieu?

Ce fut là mon sauveur I Comme la voix de Dieu,

Dans mon cœur amolli doucement il pénètre:

Ému de votre joie et tout surpris de l’être :

«Cherchons d’autres douleurs, tentons d’autres bienfaits, » Me dis-je; et cependant, chaque pas que je fais Dans l’abîme sans fond de la misère humaine Me remplit contre moi de mépris et de haine !

« Misérable! pleurer en face de tels pleurs!

Nommer tes lâchetés du grand nom de douleurs Auprès de tels martyrs! Allons, sors de toi-même I Plains, au lieu de te plaindre 1 Aime le pauvre! Aime! aime! » Tout change! De mon or je compris la valeur En le faisant tomber de ma main dans la leur!

Je trouvai pour calmer leurs longs cris d’anathème Des mots qui consolaient le consolateur même;

Et mon corps que l’élan de mon âme emportait.

Vers la vie avec elle à grands pas remontait!

Oui, leurs taudis infects remplissaient ma poitrine D'un air plus sain que l’air de la vague marine;

Oui, plus que le soleil les astres et les deux,

L’éclair reconnaissant qui partait de leurs yeux M’inondait tout entier de lumière et de flamme...

Oui, près d’eux je voyais s’ouvrir devant mon âme Un infini plus beau que l’infini du ciel,

L’infini de l’amour! Et grâce à vous, Marcel,

LES DEUX MISÈRES

Retrempé dans les flots d’une pure atmosphère, J’aime, je suis aimé, je renais, je suis père!

Ami, courez chercher vos enfants ! Qu’en mes bras Je les unisse aux miens... courez!

MARCEL

Ils sont en bas!

UN

SOUVENIR DE MANIN

Compagnes de plaisirs et de goûts studieux,

Sœurs par des nœuds plus doux que des nœuds de familles, Un soir, dans un réduit calme et silencieux,

Un livre entre les mains, et des pleurs dans les yeux,

Un soir causaient deux jeunes filles.

La plus jeune, le doigt sur la page arrêté,

Interrogeait le livre avec anxiété,

Interrogeait sa sœur à ses côtés assise,

Et tandis qu’elle parle, et son front, et sa voix,

Et ses grands yeux naïfs respirent à la fois L’enthousiasme et la surprise.

BERTÎIE, montrant le livre qu’elle tient encore ouvert.

Quoi ! ma sœur, ce Vénitien Dont je vois là l’histoire et si courte et si pleine,

Ce dictateur homme de bien,

UN SOUVENIR DE MANIN

Qui soudain, en un jour, devenant capitaine A force d’être citoyen,

Disputa dix-huit mois sa Venise à la haine Du tout-puissant Autrichien !

Quoi ! ce révolutionnaire Que personne n’accuse, et que chacun vénère 1 ! Quoi! ce martyr sur qui tant de pleurs ont coulé Même en la nation qu’il avait combattue!

Quoi ! cet immortel exilé A qui son lieu d’exil élève une statue!...

Manin!... il végétait, ici, dans ce quartier?

D'un pauvre professeur il faisait le métier?

Il donnait des leçons?... 11 en manquait peut-être! Tu le connus? Il fut ton maître?

Comment osais-tu le payer ?

CAMILLE

Oh! la première fois, ma crainte fut bien grande. En vain depuis deux jours je m’essayais! En vain, Dans le fond d’une bourse, ouvrage de ma main, Avais-je déguisé mon paiement en offrande,

Je n’en tremblai pas moins dans le moment urgent; Je roulais sous mes doigts ce malheureux argent; Ma main s’avançait, puis se retirait plus prompte,

Je me sentais rougir, je n’osais regarder :

J’aurais eu, je crois, moins de honte A la tendre pour demander.

BER THE

Je le comprends !

1. Quand on ouvrit en France une souscription pour élever une statue à Manin, tous les partis approuvèrent cet hommage; car Manin avait tout fait pour sa cause, excepté le mal , et il protesta hautement contre des théories monstrueuses, qu’il suffit de rappeler pour les flétrir.

UN SOUVENIR DE MAN IN. 19

CAMILLE

Mais lui, me souriant en père :

« Ah ! pauvro enfant ! quel embarras !

« Allons, n’ayez pas peur; donnez-moi mon salaire :

« I)e meilleurs que Manin ont passé sur la terre « Vivant de leur travail et n’en rougissant pas!

« Puis, le labeur soutient; la paix est sa compagne.

« Et son joug merveilleux semble tout alléger;

« Le pain môme de l’étranger « N’est plus amer quand on le gagne. »

BERTHE, après un peu d’hésitation.

Dois-je te l’avouer, ma sœur? sa pauvreté M’étonne; je croyais... à tort, je le suppose...

Que d’un emploi public, d'un jour d’autorité Il restait toujours quelque chose.

Môme après qu’on l’avait quitté :

Et lui qui, sous l’effort d’une armée assiégeante.

D’un peuple tout entier eut le gouvernement,

Lui qui fut dictateur...

CAMILLE

Il le fut, mais comment?...

« Je ne veux pas, dit-il, que solde ou traitement a Appauvrisse pour moi la patrie indigente! »

Et pendant ce long dévouement,

Pendant vingt mois de puissance suprême,

Sais-tu ce qui fit vivre et les siens et lui-même?

Un manuel de droit dont il était l’auteur,

Et le pauvre avocat nourrit le dictateur.

UERTHE, avec émotion.

On nous vante toujours ceux de Sparte et de Rome !

Mais dans tout leur Plutarque est-il un plus grand homme?

UN SOUVENIR DE MANIN

Qu’importe que l'État, sous l’Autriche courbé,

Eût plus ou moins de territoire ?

Et qu’importe encore à l’histoire Qu’il n’ait lutté qu’un jour, et qu’il ait succombé? Ce livre le dit bien, ce n’est pas la victoire,

Ce n’est pas la durée ou le prix du débat,

Ni le nombre do gens qu’en bataille on dispose, Non, c’est la grandeur de la cause Qui fait la grandeur du combat!

Et tous ces fameux Grecs immortels par la guerre Me touchent moins le cœur que ce pauvre avocat Qui, sans armes, sans or, sans pouvoir, sans soldat. Réveille en un jour cette terre Qu’on nommait la terre des morts ;

Déchaîne d’une main le peuple tributaire.

Mais de l’autre lui met et lo frein et le mors;

Ne permet pas un meurtre et pas une rapine,

Même contre les étrangers;

Combat tous les fléaux joints à tous les dangers, Disette, choléra, bombardement, famine;

Et quand, à bout de force, il ne peut plus lutter,

A son pays vaincu lègue un honneur suprême Plus durable et plus pur que la liberté même,

La gloire de la mériter!...

Berlhe s’arrête alors, étonnée et confuse Du langage inconnu que lui dicte son cœur;

D’un sentiment nouveau, parfois l’élan vainqueur Nous ouvre des pensers que l’âge nous refuse ;

Et cet être ingénu, tout à coup s’échauffant Au mâle souvenir du vaincu triomphant,

Son admiration s’était changée en muse,

Et l’histoire parlait par la voix d’une enfant !

UN SOUVENIR DE MAN1N

Mais de l’austérité de ce grave langage Redescendant bien vite aux discours de son âge :

BERTHE

Était-il jeune encor, chère sœur? Quel effet,

Quand tu le vis d’abord, ta produit son* visage? Lisait-on sur son front tout ce qu’il avait fait ?

CAMILLE, souriant.

Oui, même on y lisait tout ce qu’il comptait faire.

< BERTHE

T’imposait-il ?

Un peu .

CAMILLE

BERTHE

Te faisait-il peur?

C AM ILLE

Non.

BERTHE

Près de lui cependant tu devais d’ordinaire Éprouver ce respect, ce trouble involontaire,

Cette crainte qu’inspire un grand homme, un grand nom! Lui-même, car enfin ils sont ce que nous sommes,

Devait dire : Je fus dictateur, potentat...

CAMILLE

Il disait : « Plaignez-moi, j’ai perdu mon état;

« Je n’étais bon à rien qu’à gouverner les hommes. »

BERTHE

A chacun de ses mots, un nouvel horizon S’ouvre, et plus je t’entends, plus je voudrais t’entendre. Quand vous retrouviez-vous? Est-ce en cette maison “ Savait-il enseigner? Qu’aimait-il à t apprendre?

Comment se passait ta leçon?

UN SOUVENIK DE MANIN

CAMILLE

D’une assez singulière et piquante façon.

D'abord, pauvre grand homme, il voulut, par scrupule, Et pour être bien sur qu’il gagnait son argent,

D’un maître de grammaire empruntant la férule, M’enseigner verbe, adverbe, et nom, et particule ;

Mais, las! qu’il était gauche en habit de régent!

Pour lui cette grammaire et son étroite règle Étaient comme une cage où se débat un aigle !

Il n’y tint pas. Un jour, rejetant loin de lui Méthode» et syntaxe... « Oh! c’est par trop d’ennui, » Dit-il; « ni vous, ni moi ne somme» faits, ma chère,

« Pour toujours ressasser ce fatras do pédant :

« Cherchons une plus pure et plus haute atmosphère, v Cherchons la liberté, la flamme, la lumière,

« Cherchons la poésie !... » Et depuis ce moment Nous n’avons pas ouvert, un jour, le rudiment.

Page 1