I. K MÉDECIN, avec émotion
C’est vrai... c’est vrai... beau!... grand !
Je m’écriai : c’est lui!... Ce cri venait de l’àme...
Il se tourna vers nous, et, voyant une femme,
Tint longtemps ses regards attachés sur les miens, Et moi, sans le vouloir, mes yeux suivaient les siens. Je le revis bientôt. Les hasards de la guerre M’ayant aux Mexicains livrée avec mon frère,
Nous restâmes huit jours confiés à sa foi.
Alors je lus en lui, comme il put lire en moi;
Et, lorsque sa bonté nous rendit à mon père,
Je leur dis au retour, confiante et sincère,
Je veux porter un nom , le nom de Guerrero.
LE DUC, qui jusque-lit s’était contenu, était assis, en proie it une vive agitation ; se levant tout h coup, il s'écrie nvec violence :
Jamais! jamais!... Qui ! moi! marquis de Ribero,
Moi, le duc de Luna, je donnerais ma fille A ce vil indien!
ISABELLE
La plus noble famille
Ne doit pas dédaigner de s’ennoblir encor...
Un serf!...
LE DUC
ISABELLE
Qui crée un peuple et lui donne l’essor
Af.TF. I.
LE DUC
Un paysan sans nom!
ISABELLE
Qu’a nommé tout lin monde,!
LE DUC
Un gardeur de troupeaux dont la naissance immonde, Peut prendre pour blason un bâton de bouvier !
ISAELLE.
Il est vrai; de ses droits j’oubliais le premier :
Guerrero n’était rien avant que d'apparaître
Le plus grand de son peuple et de son temps peut-être!
LE MÉDECIN, A pnrt.
Voilà donc l’être aimé qu’il ne nommait qu’à Dieu!
LE DUC, à Isabelle.
Il faudra bien qu’enfin meure ce noble feu!
ISABELLE, avec douceur.
Moi, peut-être; mais non mon amour saint et grave. Dieu n’efTace jamais ce qu'en mon cœur il grave,
Et je ne no puis pas plus ici vous obéir,
Que si l’on m’imposait la loi de vous haïr.
LE DUC
Tu me braves encor... mais ina juste colère...
D'une réclusion prévoyante et sévère...
ISABELLE, avec dignité.
Une réclusion? qui donc veut-on garder?
Ce n’est pas moi, ce soin ne peut me regarder.
Mon père me connaît, il sait bien qu’Isabelle N'est pas femme à quitter la maison paternelle: ,
GUERRERO
Non, ce n’ost pas ainsi que se donne ce cœur,
Ce cœur pour qui l'amour est encor de l’honneur. Si je quitte jamais ce séjour pour un autre,
Ce sera de l’aveu de ma mère et du vôtre ;
De tous les miens suivie, à la clarté du jour,
Dans le saint appareil qui suit un noble amour;
Et non dans le mystère, et les ruses menteuses Où vont s’envelopper les actions honteuses.
No craignez rien de moi, ni plainte, ni douleur; Vous savez comme moi ce qui remplit mon cœur; D’un autre époux jamais je ne serai la femme,
Car ce serait trahir mon serment et ma flamme; Mais il ne m’obtiendra que de votre pouvoir,
Car ce serait manquer à mon plus saint devoir.
La lutte sera longue, et, je le crois, sévère,
Mais Dieu me soutenant, j’v suffirai, j’espère:
Et si quelqu’un succombe en ces cruels débats,
Du moins sera-ce un cœur qui ne se plaindra pas!