SCÈNE II
GUERRERO, seul.
Il prend la bêche comme pour travailler; mais, s’appuyant dessus, il (lit, après un moment de silence :
De mon premier combat voici l’anniversaire.
Ce jour mémo, à vingt ans, ayant pour adversaire L’invincible Rosas, et mes calculs pour moi,
Du sort d’un peuple entier je décidais en roi !
Du haut d’un mamelon, je suivais la bataille;
Tout paraissait perdu, quand soudain ma mitraille
GUERRERO
Éclate sur leur gauche, et moi, moi m’élançant,
Apercevant sa bêche, la saisissant vivement.
L’épée en main... Voilà mon épée, à présent.
Allons, allons, laboure, ô cheval de charrue I Infernale pensée... ah ! tu n’es pas vaincue !...
J’ai gravi des rochers, j’ai déchiré mes mains,
De sueur et de sang j’ai trempé les chemins,...
Et tu survis toujours dans ce corps que j’épuise...
Il faudra bien qu’enfin le travail te réduise!
Il va se mettre au travail quand l’horloge sonne... Il s’arrête et écoute.
L’heure sonne... Un... deux... trois... Trois heures seulement!
Sa bêche lui échappe.
Dieu! que c’est long un jour!... Silence! isolement!...
Et rien autour de moi que ces grands arbres sombres, Qui s’élèvent tout droits, muets comme des ombres.
Cette eau qui dort... cet air sans un souffle de vent...
Ce vaste ciel désert sans un seul cri vivanf...
Frappant son cœur.
La mort... le vide... et là, le désespoir 1...
Il tombe accablé sur un banc. Isabelle reparaît au fond.
ISABELLE
Je tremble.
Elle va s’asseoir près de lui, et lui prend la main. GUERRERO.
Te voilà ?
ISABELLE
Je reviens.
GUERRERO
Plus triste, ce me semble.
ISABELLE
11 est vrai , sans ton fils près de toi je revien.