UE RT HE
Et morte ! En quels lieux ? en quel temps?
CAMILLE
En France, dans l’exil! Morte comme sa mère!
Morte en le laissant seul sur !a terre étrangère !
BERTHE
Oh! c’en est trop, mon Dieu! c’en est trop pour un cœur!
UN SOUVENIR DE MANIN
CAMILLE
Eh! que dirais-tu donc si, comme moi, ma sœur,
Tu les avais pu voir, elle et son père, ensemble?
Entre un père et sa fille, il est parfois, ce semble,
Un nœud mystérieux, plus puissant et plus doux Que du père à son fils, de l’épouse à l’époux;
La différence même et du sexe et de l’âge.
Certain rapport secret d’esprit et de visage,
Ce qu’un front de seize ans par son candide aspect Réppnd autour de soi de calme et de respect,
Enfin, je ne sais quoi de pur, de poétique,
Que le cœur sent bien mieux que la voix ne l’explique, Et qui s’échappait d’eux comme un rayonnement, Faisait de leur tendresse un spectacle charmant.
BEETIIE.
Je le crois! Se sentir la fille d’un tel père!
CAMILLE
Elle était tout ensemble et sa fille et sa mère ;
Et leur amour croissait' de toutes leurs douleurs!
Tour à tour consolés ou bien consolateurs,
Chacun, que ce fût l’ange ou que ce fût l’apôtre, Séchait soudain ses pleurs s’il voyait pleurer l’autre;
Et dans ce doux mélange et de soins et d’appui,
Elle pour l’affermir devenait forte, et lui,
Lui, touchant abandon de l’amour paternel.
Il faiblissait par fois pour s’appuyer sur elle!
BER THE
Mais il avait donc tout: grâce, bonté, douceur?
CA MILLE
Hélas! il l’avait, elle ! Et dans ce jeune cœur II retrouvait si bien son héroïque flamme!
UN SOUVENIR DE MANIN
C’était si bien l’enfanl de son sang, de son âmo !
Ah ! lorsqu’il la voyait, l’œil brillant de fierté, Tressaillir et pâlir au nom de liberté,
Il lui semblait, orgueil et volupté suprême,
Voir paraître à ses yeux l’Italie elle-même,
Mais l’Italie heureuse et la jeunesse au front,
Pure de tout excès comme de tout affront,
Les mains libres, debout, belle, régénérée,
Telle qu’au monde, un jour, lui-même il l’a montrée, Et telle qu’à son heure, et quand le temps viendra, Que nos cœurs en soient sûrs, Dieu la réveillerai
BERTIIE. •
Mais elle!... son enfant I mourir en pleine viel À notre âgel Comment? par quel fléau ravie...
CAMILLE
Un fléau! Tu dis bien! Mal étrange, inconnu.
Fatal comme l’exil dont il était venu!
Ah ! si je te contais cet horrible martyre.
Si je te disais... Non, je no veux pas le dire!
Non, ce fut trop affreux! Mais sache seulement Que pendant vingt-deux mois d'incurable tourment Lui seul dut la soigner, la veiller, la défendre, Qu’une aide mercenaire il ne pouvait la prendre, Trop pauvre pour payer, trop fier pour recevoir!
Et le matin, après ces nuits de désespoir,
Quand la nature en lui succombait épuisée,
Tout pâle d’insomnie, et la tête brisée,
Il allait, se traînant plutôt qu’il ne marchait, Reprendre ses leçons et gagner son cachet,
Pour pouvoir, de l’enfant qui dans ses bras expire, Alléger... hélas! non, prolonger le martyre;
UN SOUVENIR DE MANIN
Mais ce martyre était tout ce qui lui restait :
Il la voyait souffrir, oui,... mais il la voyait 1...
De Camille, à ces mots, la voix tombe et s’arrête; Les pleurs la suffoquaient. Elle cache sa tête Dans les bras de sa sœur qui sanglotait aussi,
Et toutes deux longtemps demeurèrent ainsi, Honorant, dans leur àme héroïque et fidèle,
Des douleurs de l’exil cet accompli modèle !
Puis relevant les yeux, et d’un ton faible et lent, Toutes les deux., moitié pleurant, moitié parlant :
BER T HE
Combien survécut-il encor?
CAMILLE
Deux ans à peine.
BERTHE
Le revis-tu souvent?
CAMILLE
Un jour chaque semaine.
BERTHE
Il était donc toujours maître d’italien?
CAMILLE
Oui, puisqu’il n’avait rien, et qu’il n’acceptait rien.
BERTHE
Et ta vue à son cœur n’était pas douloureuse?
CAMILLE
Je lui faisais du bien.
BERTHE
Que je te trouve heureuse!
Était-il très-changé?
UN SOUVENIR DE MANIN
CAMILLE
Non, pas trop; seulement,
Il parlait bien plus bas, marchait plus lentement,
Et semblait, par moment, respirer avec peine.
BERTUE.
Ah!
CA MILLE
Comme j’avais vu qu’il perdait presque haleine, Quand, l’escalier franchi, dans ma chambre il entrait, J’allais à lui, sitôt que la porte s’ouvrait,
Lui parlant la première,... avec chaleur,... de suite! De ma rpse innocente il s’aperçut bien vite,
Il voyait tout ! alors, de son air fin et doux,
Il me dit, souriant : « Vous êtes bonne, vous!
« Mais le coup est porté, mon enfant, et peut-être « Vous faudra-t-il bientôt choisir un autre maître. » Les leçons, en effet, jour à jour, s’espaçaient ; Quelques mots de sa main souvent les remplaçaient ; Puis, un matin, sa plume elle-même s’est tue,
Et quelques jours plus tard... on votait sa statue!
L’entretien s’éteignit de nouveau dans les pleurs. Mais bientôt, et tout bas, la plus jeune des sœurs Reprit : —Je voudrais bien, Camille, à son image Apporter mon offrande...
CAMILLE
Oui! mais un tel hommage Venu de notre part peut-être étonnera.
BERTHE
Nous tairons nos deux noms et nul ne le saura...
CAMILLE
Excepté lui , j’espère !
UN SOUVENIR DE MANIN
BERTH E.
Ohl oui! tiens! il me semble Qu’il nous voit de là-haut, toutes les deux, ensemble. Parlant de lui, pleurant, et que son front viril Se penche en souriant sur sa fille chérie...
Car il l’a retrouvée!... et dans une patrie Où l’on ne connaît pas l’exil!
Ce dialogue a été récité sur le théâtre par M me Ristori et M lle Piccbiottino, et dans le monde par M u “ Stella Colas et Delaporte. Il suffirait aux personnes qui voudraient le réciter aussi de faire les légers changements suivants : les deux premières strophes qui sont en récit sont mises en action; c’est-à-dire qu'au lever du rideau Berthe est assise, lisant un livre qu’ôn peut supposer être la vie de Manin; Camille entre, sans que Berthe l’entende tant elle est absorbée par sa lecture. Elle s’approche, lui pose doucement la main sur l’épaule, Berthe se retourne, et le dialogue commence.
A la page 20, après la tirade de Berthe, il faut remplacer le récit qui commence par ce vers :
<i Berthe s’arrête alors, étonnée et confuse... » par le dialogne suivant :
BERTHE
Plus durable et plus pur que la liberté même ,
La gloire de la mériter!...
CAMILLE
Qu'as-tu donc?
UN SOUVENIR DE MANIN