‹ Lectures a l'AcademieChapitre 5 sur 200 · DE CHEMINÉE · texte numérisé non relu

DE CHEMINÉE

Hier, à mon logis par le froid ramené,

J’inaugurais l’hiver dans l'àtre abandonné.

Lorsque par le foyer, au milieu d’un bruit d’ailes, La bise m’apporta ces deux voix d’hirondelles :

« Ma fille, il faut partir : précurseurs de l’hiver, Des bandes de vanneaux, ce matin, fendaient l’air, Et du haut de ce frêne, à la cime effeuillée,

A retenti trois fois notre cri d’assemblée.

Cependant sur ton nid tu demeures encor :

Appelle tes petits, ma fille, et prends l’essor 1

— Je dois rester.

— Non, viens ! La première colonne Par avance déjà se groupe et s’échelonne ;

Le moipent du départ est fixé pour ce soir;

Car tu sais que la nuit, sous son grand manteau noir,

Peut seule à tous les yeux dérober notre fuite,

Et des oiseaux de proie égarer la poursuite.

— O ma mèrel ta fille, hélas! ne partira

Ni ce soir, ni demain, ni le jour qui suivra.

— Pourquoi donc?

— Dans le nid où tu m’as élevée J’élevais en espoir ma première couvée;

Un cruel m’en chassa ; je fuis : cette maison N’abrita mes amours qu’à l’arrière-saison,

Et de mes chers petits l’aile encore incertaine Ne les porterait pas jusqu’à cette fontaine.

— Viens : l’enfance est peureuse; et toi, ma fille, aussi, L’an dernier tu tremblais de t’éloigner d’ici;

Ton père te soutint, et tu suivis ton père :

Soutiens-les ; ils suivront.

— Regarde-les, ma mère;

Un rare et fin duvet couvre à peine leur corps.

— Mais que deviendras-tu, pauvre enfant? Sur ces bords L’hiver est si terrible! Ah! je me le rappelle!

Une automne, le plomb avait brisé mon aile;

Je restai. Que de maux ! La neige couvrait tout.

Pas un seul moucheron! pas un abri! Partout Je voyais des oiseaux s’abattre sur la terre,

Et tomber morts de froid !

— Morts de froid, ô ma mère?

— Fendre l’air en criant, et tomber morts de faim !

— Morts do fairn ?

— Et moi, moi, je ne vécus, enfin, Qu’en m’attachant aux murs, et de givre imprégnée, Cherchant dans les débris de toile d’araignée Des cadavres d’insecte... Appelle tes petits I...

— A peine autour du toit sont-ils encor sortis.

— Il n’importe : voltige, en offrant à leur vue Quelque ver, quelque mouche à ton bec suspendue :

La convoitise sert de courage à l’enfant;

Il s'avance d’un pas, on s’éloigne d’autant;

L’objet qui fuit l’attire, il le suit, il s’élance,

Et, radieux, dans l’air voilà qu’il se balance :

Ainsi t’ai-je donné ta première leçon.

— Mais ils n’étaient pas nés au temps de la moisson.

— Viens donc seule,... et fuyons loin de ces lieux funestes !

— Moi, les laisser mourir?

— Vivront-ils, si tu restes?

— Ils ne mourront pas seuls au moins! Et, dût le froid Me glacer avec eux sur notre nid étroit;

Dût en ce foyer mort la flamme rallumée M’étouffer dès demain sous des flots de fumée,

Je ne les quitte pas. Au dedans, au dehors,

Le jour, la nuit, partout, mon corps couve leur corps, L’amour agrandira mes ailes!... La nature Ne veut pas que mon sang leur serve de pâture,

Mais il peut réchauffer s’il ne peut pas nourrir ;

Et, m’étendant sur eux, sur eux je veux mourir Pour les défendre encore à cet instant suprême ,

Et leur faire un abri de ma dépouille même.

3ti

— Ma fille, tu fais bien. J’eusse été dans ces lieux Vaillante comme toi, pour loi faible comme eux; Reste donc! Mes petits m’attendent sous le frêne;

Le devoir qui t’arrête est celui qui m’entraîne;

Il faut nous séparer, il le faut. Que ce lieu Te soit hospitalier!... Adieu, ma fille.

— Adieu ! »

Je n’entendis plus rien. Puis un battement d’aile M’annonça le départ de la mère hirondelle;

Puis un faible soupir. Et moi je dis tout bas :

« Ne crains rien, doux oiseau, tu ne périras pas; Chaque jour, par mes soins, une ample nourriture Ira chercher la mère et sa progéniture ;

Élevée entre nous, une épaisse cloison,

Des vapeurs du foyer détournant le poison,

Ne laissera monter jusqu’à ton nid paisible Que la douce chaleur d’une flamme invisible;

Et, je le sens, mon cœur d’émotion battra Quand, au printemps, ta mère en ces lieux accourra. Te trouvera vivante, et que, sans l’oser croire,

De tes jours préservés tu lui diras l’histoire. »

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