MÉLANTHE
Hommes de Corinthe, — Canéphores, — Esclaves, Suite de Créon.
enfants de Jason et de Médée.
La scène se passe à Corinthe
Je désirerais expliquer en quelques mots comment j’ai été conduit à écrire cette tragédie, dans un moment où la tragédie est si peu eu honneur.
Il est certaines grandes figures légendaires qui ressemblent à des sphyux : elles ne disent jamais leur dernier mot. Telle est Médée : — Médée est à l’amour maternel ce qu’Othello est à l’amour, l’image de la passion qui tue. Mais si on comprend sans peine un amant ou un mari meurtrier, le crime d’une mère infanticide apparaît toujours comme un effroyable mystère, comme un abîme ! Le génie a beau y plonger, y porter sa splendide lumière... toujours on y entrevoit des profondeurs pleines de ténèbres et de terreur. — C’est ce qui m’a attiré vers ce sujet.
Les ouvrages immortels où figure Médée la montrent tous égorgeant ses enfants pour désespérer son mari ! Elle lutte entre son amour pour eux et sa haine contre lui; son amour est immense : de là les admirables combats de la Médée d’Euripide; mais enfin la haine est la plus forte, et elle les frappe pour le frapper; c’est une vengeance d’épouse et d’amante.
J’ai pensé qu’on pouvait peindre en même temps, dans ce meurtre, une vengeance de mère. J’ai pensé qu’on pouvait faire sortir son attentat contre ses fils de l’excès de son amour pour eux.
De là, pour moi, la nécessité de peindre cet amour tout entier, dans toutes ses phases ; de là par conséquent une autre composition du personnage. Je l’ai donc présentée d’abord errante et proscrite avec ses enfants, mendiant pour ses enfants.
désespérée des souffrances de ses enfants, et j’ai fait luire à travers ce sombre tableau le souvenir de sa poétique jeunesse, afin qu’elle apparût à nos yeux entourée du double charme de l’amour dévoué et de la maternité tendre, avant de figurer si terriblement la passion et la maternité meurtrières.
Ensuite, et comme second aspect , au moment môme où elle apprend la trahison infâme de Jason , je l’ai fait voir désaimée par ses fils comme par lui, jalouse d’eux comme de lui, délaissée par eux comme par lui et pour la même femme, de telle sorte que cette âme, ivre de douleur et de fureur, saisie à la fois par la jalousie maternelle et la jalousie conjugale, frappée dans tout ce qu’elle aime, torturée par tout ce qui devrait l’aimer, en arrivât par degrés â un tel excès de désespoir qu’elle nous y entraînât après elle, nous transportât, pour ainsi dire, de son môme transport, et qu’au moment où elle frappe nous pussions dire : C’est effroyable, mais je comprends!... J’ai voulu, pour faire comprendre encore davantage, car le cœur n’est ému que de ce que la raison accepte, j’ai voulu donner un trait de plus à la physionomie de Médée. J’ai fait d’elle, en m’appuyant sur l’histoire, non pas une Grecque plus ou moins farouche, mais une véritable barbare. Les travaux si curieux des Allemands sur les religions sanguinaires de ces races de la mer Noire m’ont permis d’éclairer cette tragique figure d’une lueur nouvelle et sinistre, de la rendre à la fois plus terrible et moins atroce, d’expliquer enfin son crime en le rattachant au culte où elle a été nourrie, à la contrée dont elle est sortie : je lui ai donné ses dieux pour complices.
Deux autres causes m’ont encore attiré vers ce tragique sujet.
J’y ai vu une importante idée morale à dramatiser, et un côté intéressant de l’antiquité à mettre en relief.
Quand on étudie sérieusement les âges demi-historiques et demi-fabuleux du monde antique, un fait vous frappe : c’est que la société naissante repose alors presque tout entière sur deux personnages, toujours joints l’un à l’autre, car ils sont indispensables l’un et l’autre à l’oeuvre sociale, et toujours ennemis l’un de l’autre, car ils représentent deux principes contraires et qui se combattront jusqu’à la fin du monde; ces deux person-
nages sont le poëte et le héros. Regardez et vous verrez qu’ils marchent toujours par couple : Hercule et Linus, Thésée et Amphion, Jason et Orphée; les uns, civilisateurs par la force, les autres, civilisateurs par la pensée; les uns combattant les bêtes farouches, desséchant les marais, exterminant les brigands... en étant un peu brigands eux-mêmes; les autres poli— çant les mœurs, dictant les lois, établissant la famille, fondant la religion. Certes, ce sont là deux pouvoirs également utiles, deux pouvoirs frères; mais ce sont des frères ennemis! Le héros, c’est-à-dire le corps, finit toujours par rencontrer comme adversaire l’àme, c’est-à-dire le poète ; et Hercule, brisant la tête de Linus avec sa lyre, représente au vif ce duel éternel qui fait le fond même de l’humanité !
La légende qui donne Orphée pour compagnon à Jason dans l’expédition des Argonautes me fournissait donc un élément à la fois trop poétique et trop historique pour que j’hésitasse à m’en emparer, d’autant plus que ce personnage d’Orphée me permettait de mettre en lumière l’idée morale que je voyais dans cet ouvrage.
En réalité, s’il fallait définir d’un mot la légende de Médée, je dirais : c’est le plus terrible chapitre de l 'histoire de la séduction dans le monde ! Qu’est-ce en effet que Jason, ce Grec, ce civilisé, s’en allant à la poursuite d’un trésor chez des peuplades sauvages, séduisant une fille de ces rudes contrées, se servant d’elle pour l’accorp plissement de ses desseins, l’arrachant, déjà mère, à son pays comme à sa famille, et l’abandonnant ensuite, dès qu’il a mis le pied sur sa terre natale; qu’est-ce? sinon le symbole lointain et poétique de ces vils corrupteurs de nos jours qui, entraînant à Paris, du fond de nos provinces, les tristes victimes de leurs promesses, déshonorent notre société par leur cynisme et leur ingratitude impunie!... Et ne retrouvez-vous pas les traits de cette grande et malheureuse coupable qu’on appelle Médée dans ces pauvres filles séduites comme elle, abandonnées comme elle, désespérées comme elle, et, comme elle, meurtrières, par désespoir, du fruit de leurs entrailles! Seulement dans notre société, à défaut de la loi, fatalement indulgente pour le séducteur, la
conscience publique s’unit au cri d’anathème de ces malheureuses quand elles font remonter le crime jusqu’au véritable criminel, au corrupteur; quelquefois même les juges l’absolvent, elle, parce qu’ils n’ont pas le droit de le condamner, lui! Mais dans l’antiquité, ni la conscience ni la loi ne faisaient écho à ces légitimes indignations; il semblait donc impossible de faire retomber sur Jason une part du sang versé, sans altérer les mœurs antiques. Heureusement Orphée était là : Orphée, par son céleste amour pour Eurydice, devenait naturellement l’accusateur de la perfidie brutale de Jason ; Orphée, par le caractère des chants si purs qui nous restent de lui, s’offrait de lui-même comme l’interprète poétique de la pensée morale que je voulais mettre en lumière, Orphée enfin représentant à la fois, commd tous les grands poètes, son temps et l’avenir, avait le droit, dans mon ouvrage , d’aller au delà des idées grecques en restant Grec, de ressembler à un penseur moderne sans cesser d’être un personnage antique ; j’en ai profité, et c’est grâce à lui que j’ai pu terminer le drame par ce mot qui le résume, par le cri de Médée à Jason : Toit Voilà ce que j’ai voulu faire; ai-je réussi? Je n’ose le croire, mais j’espère qu’on comprendra que je l’aie tenté.
MEDEE