ACTE I
J AS ON
Tu parles donc toujours un langage voilé?
Que veux-tu dire, ami ?
ORPHÉE
Parfois, dans mes voyages, Quand le sort me conduit chez des hordes sauvages Qui vivent de la chasse ou bien de fruits grossiers,
Je leur offre en présents quelques pains nourriciers;
A peine savourés, ils en désirent d’autres :
« J’cn ai là des milliers pour vous et pour les vôtres, » Leur dis-je, et jouissant de leur étonnement,
Je leur présente alors quelques grains de froment :
« Mettez ces grains en terre, et le sol de vos plaines « Vous rendra plus de pains qu’il n’a reçu de graines.
« — Quand donc? demain? — Oh! non! il faut d’abord demain « Briser, ouvrir, sarcler cette terre... » Soudain,
Les voilà travailleurs. — « Quitter la vie errante... »
Et bientôt la cabane a remplacé la tente. —
« Vous faire des outils... » Ils façonnent le bois,
Ils aiguisent le fer;... puis, un matin, je vois,
Quand des pleurs de la nuit les plaines sont couvertes,
Je vois du blé naissant pointer les tètes vertes !...
« Remerciez les dieux. » leur dis-je. — Et la maison Voit s’élever près d’elle un autel de gazon,
Et de la piété, du travail, c’est-à-dire Du petit grain de blé, naissent, grâce à la lyre,
Et l’amour du logis, et l’amour de la paix,
L’instinct de la famille avec tous ses bienfaits,
Le mariage enfin, cette première pierre D’où part en s’étageant la cité tout entière !
MÉDÉE
JASON
Illustre conquérant! voilà donc tes exploits?...
Conquérant, tu dis vrai ! je le suis ! Que de fois, Contemplant l’Hellespont du haut des monts tranquilles, Et voyant au soleil étinceler ses îles,
Que de fois m’écriai-je : O durs rochers, et vous, Peuples au cœur de fer, vous m’appartiendrez tous ! Lorsque la muse aura civilisé Corinthe,
Je m’élance à Naxos, à Délos, à Zacinthe,
Semant partout les lois et le blé, jusqu’au jour Où devenus enfin maîtres à votre tour,
Hellènes, vous ferez pour le reste du monde Ce qu’aura fait pour vous celui qu'un dieu seconde,
Et que la Grèce, assise au bord de ses deux mers, Fanal éblouissant, luira sur l’univers!
Alors, Jason, alors la terre, aux jours de fête,
A l’égal du héros bénira le poëte,
Près des Pirithoiis, fiers vainqueurs des lions,
Placera les Linus, vainqueurs des passions,
Et la postérité peut-être osera dire
Que nous apprivoisions les ours avec la lyre,
Que les rocs nous suivaient, et qu’à nos seuls accents D’eux-mêmes s’élevaient les murg obéissants !
Mais, que fais-je? mon cœur, emporté par la muse,
Se perd dans l’avenir... Revenons à Créuse...
Tu m’as parlé d’hymen ?
CRÉON
Oui.
Les dieux en courroux T’épouvantent, dis-tu ?... Quel est donc son époux ?