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L’AGRICULTURE ET LES DÉBOUCHÉS - COMPARAISON DE L’AN- GLETERRE ET DE LA FRANCE - LES VRAIS ENCOURAGE- MENTS A L’AGRICULTURE (1).
(liéonce de l^aTerg^ne.)
Quelques esprits, plus frappés des apparences que du fond des choses, ont cru voir dans le commerce et l’industrie des ennemis et des rivaux pour l’agriculture. Cette erreur fatale est notamment répandue en France: on ne saurait trop la combattre, car il n’en est pas de plus nuisible aux intérêts agricoles. En réalité, la distinction entre l’agriculture et l’industrie est fausse : c’est aussi une industrie que la mise en valeur du sol ; c’est aussi un commerce que le transport, la vente et l’achat des produits ruraux. Seulement cette industrie et ce commerce, étant t out à fait de première nécessité, peuvent un peu plus se passer d’habileté et de capital que les autres, mais alors ils restent dans l’enfance et, quand ces deux puissants secours ne leur manquent pas, ils deviennent cent fois plus féconds. Même en admettant la distinction que l’usage établit e ntre les termes, il ne peuty avoir de riche agriculture sans riche industrie. C’est une vérité en quelque sorte mathématique; car le commerce et l’industrie peuvent seuls fournir avec abondance à l'agriculture les deux plus puissants agents de production qui existent : des débouchés et des capitaux.
Dès le règne de la reine Anne, l’Angleterre prend visiblement le pas sur la France pour l’industrie et le commerce. Après la guerre d’Amérique, quand la nation,
(1) Économie rurale de l' Angleterre.
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affligée d’avoir perdu sa principale colonie, se replie sur elle-même pour chercher dans son propre sein des dédommagements, son essor devient tout à fait sans rival ; alors paraît Adam Smith, qui scrute dans un livre immortel les causes de la richesse et de la grandeur des nations ; alors paraissent les grands inventeurs, comme Arkwright et Watt, qui semblent les instruments d’Adam Smith pour réaliser ses théories dans la pratique industrielle ; alors paraît William Pitt, qui porte le même esprit dans l’administration des affaires publiques ; alors enfin paraissent Arthur Young et Bakewell, qui ne font à leur tour qu’appliquer à l’agriculture les idées nouvelles.
Le système d’Arthur Young est fort simple, il se résume dans un seul mot dont Adam Smith venait de fixer le sens, le marché. Jusque-là, les cultivateurs anglais avaient, comme tous ceux du continent, peu travaillé en vue du marché. La plupart des denrées agricoles se consommaient sur place par les producteurs eux-mêmes, et quoiqu’il s’en vendît plus en Angleterre qu’ailleurs, ce n’était pas l’idée des débouchés qui dominait la production. Arthur Young est le premier qui ait fait comprendre aux agriculteurs anglais l’importance naissante du marché, c’est-àdire de la vente des denrées agricoles à une population qui ne contribue pas à les produire. Cette population non agricole, peu considérable jusqu’alors, commençait à se développer, et, depuis, sa multiplication est devenue immense, grâce à l’expansion de l’industrie et du commerce.
Tout le monde sait quels progrès énormes l’emploi de la vapeur comme moteur a fait faire depuis cinquante ans à l’industrie et au commerce britanniques. Le siège principal de cette activité prodigieuse est, dans le nord-ouest de l’Angleterre, le comté de Lancastre et son voisin le West-Riding du comté d’York; là Manchester met en <Buvre le coton, Leeds la laine, Sheffield le fer, et le port de Liverpool alimente, par un courant continu d’exporta-
Baudrillart. 1 1
lions et d importations, une production infatigable ; là se fouille sans relâche ce monde souterrain que les Anglais ont si justement nommé leurs Indes noires^ immense réservoir de charbon qui couvre de ses ramifications plusieurs comtés et vomit de toutes parts d’inépuisables trésors. On estime à 40 millions de tonnes, valant, à 10 shillings la tonne, 500 millions de francs, l’extraction annuelle du charbon, ce qui fait supposer une production industrielle gigantesque, puisque le charbon est la matière première de toutes les industries.
Sous cette impulsion, la population de la Grande-Bretagne s’est élevée, de 1801 à 1851, de 10 millions d’âmes à 21 ; celle du comté de Lancastre et du West-Riding a triplé ; il n y a peut-être pas dans le monde entier de population plus condensée. La France n’offre nulle part un spectacle pareil ; dans le même laps de temps, sa population totale n’a augmenté que d’un quart; elle a passé de 27 millions à 36, et ses départements les plus peuplés, ceux du Rhône et du Nord, après celui de la Seine, qui fait exception ainsi que Londres, ne comptent que deux têtes humaines par hectare.
Plus le pays est peuplé, plus le rapport de la population agricole à la population totale descend. Vers la fin du siècle dernier, le rapport du nombre des agriculteurs au chiffre total devait être à peu près le même qu’aujourd’hui chez nous, c’est-à-dire d’environ 60 p. iOü. Depuis, à me-
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sure que la foule des hommes a grossi, on a vu cette proportion baisser, non que la population rurale ait diminué, ille s est au contraire un peu accrue, mais parce que la )opulation industrielle a monté avec une bien autre rapidité. On comptait en 1800, dans la Grande-Bretagne, environ 900,000 familles agricoles ; on en comple peut-être aujourdhui un million. En 1811, le nombre des familles non agricoles était déjà de 1,600,000, en 1821 de 2 millions, en 1841 de 2 millions et demi ; elle doit être aujour
l’agriculture EN FRANCE ET EN ANGLETERRE. 183
d’hui de 3 millions. En général, la population rurale forme le quart de l’ensemble ; mais sur certains points elle est fort au-dessous. Dans le comté de Middlesex, il y a 2 cultivateurs pour 100 habitants ; dans le Lancashire, 6 ; dans le West-Riding, 10; dans les comtés de Warwick et de Stafford, 14.
Une foule de villes manufacturières se groupent autour de Liverpool et de Manchester, et forment ensemble une agglomération de 3 millions d’âmes. Le tiers de la nation anglaise est rassemblé dans ces deux centres: Londres au sud, les villes manufacturières du Lancashire et du West-Riding au nord.
Ces fourmilières humaines sont aussi riches que nombreuses. Beaucoup d’ouvriers d’industrie gagnent en Angleterre de 5 à 10 fr. par jour; la moyenne de leurs salaires peut être évaluée à 3 fr. Où vont les deux ou trois milliards de salaires que reçoit tous les ans cette masse de travailleurs? Ils servent avant tout à payer le pain, la viande, la bière, le lait, le beurre, le fromage, que fournit directement l’agriculture, et les vêtements de laine et de chanvre qu’elle fournit indirectement. De là une demande constante de produits que l’agriculture a peine à satisfaire, de là pour elle une source en quelque sorte indéfinie de bénéfices. La puissance de ces débouchés se fait sentir sur tous les points du territoire; quand ce n’est pas une ville manufacturière que le cultivateur a près de lui pour écouler ses produits, c’est un port, et quand il n’est près ni de l’un ni de l’autre de ces marchés, il est mis en rapport avec eux par un canal ou une ligne de chemin de fer, souvent même par plusieurs à la fois.
Ces voies perfectionnées ne servent pas seulement à emporter rapidement et à hon marché ce que vend le cultivateur, elles lui apportent aussi aux mêmes conditions ce dont il a besoin. De ce nombre sont les engrais et amendements, comme le guano, les os, les chiffons, la chaux,
I8i- LECTURES CHOISIES D’ÉCONOMIE POLITIQUE. L
le plâtre, la suie, les tourteaux, etc., toutes marchandises |
lourdes, encombrantes, qui ne peuvent circuler aisément f,
qu avec de pareils moyens, et dont l’abondance suppose 1 1
un développement industriel très actif. De ce nombre en- k
core sont le fer et le charbon, dont l’agriculture se sert |j
tous les jours de plus en plus, et qui représentent en • quelque sorte l’industrie elle-même. Quelque chose de il
plus productif que le charbon et les autres matières ani- ||
males ou minérales, l’esprit de spéculation, voyage avec J
elles, des centres industriels où il est né, dans les cam- |
pagnes où il trouve de nouveaux aliments, et y entraîne |
à sa suite les capitaux, échange fécond qui enrichit l’in- ||
dustrie par l’agriculture et l’agriculture par l’industrie. |
Malgré l’extrême facilité des transports par les bateaux I
à vapeur et les chemins de fer, une différence sensible se |
fait remarquer, pour le produit brut et le produit net agri- ||
coles, entre les comtés qui sont agricoles exclusivement I
et ceux qui sont en même temps manufacturiers.
On croit assez généralement que le paupérisme se I
développe dans les cantons manufacturiers plus que dans J
les autres. C’est une erreur complète. Il résulte d’un ta- 1
bleau publié par M. Gaird, dans ses excellentes Lettres |
sur l’agriculture anglaise, que dans le West-Riding, les I
comtés de Lancaster, de Chester, de Stafford, et de |
Warwick, la taxe des pauvres est d’environ 1 shilling par |