‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 111 sur 302 · Discours du pCre Aubry · texte numérisé non relu

Discours du pCre Aubry

« Ma fille, répondit le bon religieux en versant des larmes et les essuyant avec ses doigts tremblants et mutilés : « Ma fille, tous vos malheurs viennent de votre ignorance; c'est votre éducation sauvage' et le manque d'instruction nécessaire qui vous ont perdue ; vous ne saviez pas qu'une chrétienne ne peut disposer de sa vie. Consolez-vous donc, ma chère brebis; Dieu vous pardonnera à cause de la simplicité de votre cœur. Votre mère et l'imprudent missionnaire qui la dirigeait ont été plus coupables que vous; ils ont passé leurs pouvoirs en vous arrachant un vœu indiscret; mais que la paix du Seigneur soit avec eux! Vous oftrez tous trois un terrible exemple des dangers de l'enthousiasme et du défaut de lumières en matière de religion. Kassurez-vous, mon enfant : celui qui sonde les reins et les cœurs vous jugera sur vos intentions, qui étaient pures, et non sur votre action, qui est condamnable.

« Quanta la vie, si le moment est arrivé de vous endormir dans le Seigneur, ah! ma chère enfant, que vous perdez peu de chose en perdant ce monde ! Mal- )ré la solitude où vous avez vécu, vous avez connu les chagrins : que penseriez-vous donc si vous eussiez été témoin des maux de la société? si, en abordant sur les rivages de TKurope, votre oreille eût été frappée de ce long cri de douleur qui s'élève de cette vieille terre? L'habitant de la cabane et celui des palais, tout souffre, tout gémit ici-bas ; les reines ont été vues pleurant comme de simples femmes, et l'on s'est étonné de la quantité de larmes que contiennent les yeux des rois!

« Est-ce votre amour que vous regrettez? Ma fille, il faudrait autant pleurer un sonse. Connaissez-vous le

cœnrde l'homme, et pourricz-vous compter les incomtances de son désir? Vous calculeriez plutôt le nombre des vagues que la mer roule dans une temprto. Atala, les sacrilices, les bienfaits, ne sont pas des liens éternels; un jour peut-être le dégoût fût venu avec la satiété, le passé eût été compté pour rien, et Ton n'eût plus aperçu que les inconvénients d'une union pauvre et méprisée'. Sans doute, ma fille, les plus belles amoui's furent celles de cet homme et de cette femme sortis de la main du Créateur. Un paradis avait été formé pour eux, ils étaient innocents et immortels. Parfaits de l'âmo et du corps, ils se convenaient en tout : Eve avait été créée pour Adam, et Adam pour Eve. S'ils n'ont pu toutefois se maintenir dans cet état de bonheur, quels couples le pourront après eux?

« Je vous épargne les détails des soucis du ménage, les disputes, les reproches mutuels, les inquiétudes, et toutes CCS peines secrètes qui veillent sur l'oreiller du lit conjugal. La femme renouvelle ses douleurs chaque fois qu'elle est mère, et elle se marie en pleurant. Que de maux dans la seule perte d'un nouveauné à qui Ton donnait le lait et qui meurt sur votre sein! La montagne a été pleine de gémissements ; rien ne pouvait consoler Rachel, parce que ses fils n'étaient plus. Ces amertumes attachées aux tendresses humaines sont si fortes, que j'ai vu dans ma patrie de grandes dames, aimées par des rois, quitter la cour pour s'ensevelir dans des cloitres et mutiler cette chair révoltée dont les plaisirs ne sont que des douleurs -.

' Le trait n'est çrokre juste. On ne voit pas bien Chactas sensible dan- l'avenir « aux inconvénients d'une union pauvre et méprisée 0 Ce n'e>t pas dans ce discours, d'ailleurs très éloquent, la seule faute de ton.

8 Allusion à la profession do Madame de La Vallière. M"" de La Vallière et Atala 1 Le rapprochement est moins piquant qu'élrange.

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« Mais peut-être direz vous que ces derniers exemples ne vous regardent pas; que toute votre ambition se réduisait à vivre dans une obscure cabane avec riiomme de votre choix; que vous cherchiez moins les douceurs du mariage que les charmes de cette folie que la jeunesse appelle amour? Illusion, chimère, vanité, rêve d'une imagination blessée! Et moi aussi, ma fille, j'ai connu les troubles du cœur; cette tête n'a pas toujours été chauve ni ce sein aussi tranquille qu'il vous le paraît aujourd'hui. Croyez-en mon expérience : si l'homme, constant dans ses affections, pouvait sans cesse fournir à un sentiment renouvelé sans cesse, sans doute la solitude et Tamour l'égaleraient à Dieu même, car ce sont là les deux éternels plaisirs du grand Être. Mais l'âme de l'homme se fatigue, et jamais elle n'aime longtemps le même objet avec plénitude. Il y a toujours quelques points par où deux cœurs ne se touchent pas, et ces points suffisent à la longue pour rendre la vie insupportable.

a Enfin, ma chère fille, le grand tort des hommes, dans leur songe de bonheur, est d'oublier cette infirmité de la mort attachée à leur nature : il faut finir. Tôt ou tard, quelle qu'eût été votre félicité, ce beau visage se fût changé en cette figure uniforme que le sépulcre donne à la famille d'Adam; l'œil même de Chactas n'aurait pu vous reconnaître entre vos sœurs de la tombe. L'amour n'étend point son empire sur les vers du cercueil. Que dis-je! (ô vanité des vanités!) que parlé-je de la puissance des amitiés de la terre! Voulez-vous, ma chère fille, en connaître l'étendue? Si un homme revenait à la lumière quelques années après sa mort, je doute qu'il fût revu avec joie par ceux-là mêmes qui ont donné le plus de larmes à sa mémoire : tant on forme vite d'autres liaisons, tant on prend facilement d'autres habitudes, tant l'incons-

tance est naturelle à l'homme, tant notre vie Cbt peu de chose, morne dans le comr de nos amis M

« Remerciez donc la bonté divine, ma chère fille, qui vous retire si vite de cette vallée de misère. Déjà le vêtement blanc et la couronne éclatante des vierges se préparent pour vous sur les nuées; déjà j'entends la Reine des Anges qui vous crie : Venez, ma digne servante, venez, ma colombe, venez vous asseoir sur un trône de candeur, parmi toutes ces filles qui ont sacrifié leur beauté et leur jeunesse au service de l'humanité, à l'éducation des enfants et aux chefsd'œuvre de la pénitence. Venez, rose mystique, vous reposer sur le sein de Jésus-Christ. Ce cercueil, lit nuptial que vous vous êtes choisi, ne sera point trompé, et les embrassements de votre céleste époux ne finiront jamais 1 »

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