‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 115 sur 302 · REM · texte numérisé non relu

REM

j'aime la monotonie des sentiments de la vie, etsi j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude.

La solitude absolue, le spectacle de la nature me plongèrent bientôt dans un état presque impossible à décrire. Sans parents, sans amis, pour ainsi dire, sur la terre, n'ayant point encore aimé, j'étais accablé d'une surabondance de vie .Quelquefois, je rougissais subitement, etje sentais couler dans mon cœurconmie des ruisseaux d'une larve ardente; quelquefois je poussais des cris involontaires, et la nuit était également troublée de mes songes et de mes veilles. 11 me manquait quelque chose pour remplir l'abime de mon existence : je descendais dans la vallée, je m'élevais sur la montagne, appelant de toute la force de mes désirs l'idéal objet d'une flamme future; je l'embrassais dans les vents; je croyais l'entendre dans les gémissements du fleuve : tout était ce fantôme imaginaire, et les astres dans les cieux, elle principe même de vie dans l'univers *.

Toutefois cet état de calme et de trouble, d'indigence et de richesse, n'était pas sans quelques charmes : un jour je m'étais amusé à effeuiller une branche de saule sur un ruisseau et à attacher une idée à chaque feuille que le courant entrainait. Un roi qui craint de perdre sa couronne par une révolution subite ne ressent pas des angoisses plus vives que les miennes à chaque accident qui menaçait les débris de mon rameau. 0 faiblesse des mortels ! ô enfance du cœur humain qui ne vieillit jamais ! voilà donc à quel degré de puérilité notre superbe raison peut descendre! Et encore est-il vrai que bien des hommes attachent leur destinée à des choses d'aussi peu de valeur que mes feuilles de saule.

• Cf. p. 196, Niilckes : Lettre de René à sa femme Céluta.

Mais comment exprimer celte foule de sensations fugitives que j'éprouvais dans mes promenades? Les sons qui rendent les passions dans le vide d'un cœur solitaire ressemblent aux murmures que les vents et les eaux font entendre dans le silence d'un désert ; on en jouit, mais on ne peut les peindre.

L'automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j'entrai avec ravissement dans le mois des tempêtes. Tantôt j'aurais voulu être un de ces guerriers errants au milieu des vents, des nuages et des fantûmes; tantôt j'enviaisjiisqu'ausort du pâtre queje voyais réchauffer sesmainsàl'humblefeudebroussailles qu'ilavait allumé au coin d'un bois. J'écoutais ces chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel des hommes est triste, lors même qu'il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.

Le jour, je m'égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu'il fallait peu de chose à ma rêverie! une feuille sécliée que le vent chassait devant moi, une cabane dont la fumée s'élevait dans la cime dépouillée des arbres, la mousse qui tremblait au souille du nord sur le tronc d'un chêne, une roche écartée, un étang désert où le jonc flétri murmurait! Le clocher solitaire s'élevant au loin dans la vallée a souvent attiré mes regards; souvent j'ai suivi des yeux les oiseaux de. passage qui volaient au-dessus de ma tête. Je me figurais les bords ignorés, les climats lointains où ils se rendent; jaurais voulu être sur leurs ailes. Un secret instinct me tourmentait; je sentais que je n'étais moi-même qu'un voyageur, mais une voix du ciel semblait me dire : « Homme, la « saison de ta migration n'est pas encore venue; at- « tends que le vent de la mort se lève, alors tu dé-

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