LE CLERGÉ SÉCULIER
Quand les nations se civilisèrent, les éveques plus circonscrits dans leurs devoirs religieux, jouirent du bien qu'ils avaient fait aux hommes et cherchèrent à leur en faire encore en s'appliquant plus particulièrement au maintien de la morale, aux œuvres de charité et au progrès des lettres. Leurs palais devinrent le centre de la politesse et des arts. Appelés par leurs souverains au ministère public et revêtus des premières dignités de l'Église, ils y déployèrent des talents qui firent l'admiration de l'Europe. Jusque dans ces derniers temps les évêques de France ont été des exemples de modération et de lumière. On pourrait sans doute citer quelques exceptions ; mais tant que les hommes seront sensibles à la vertu,
* Cf. J-J Rousseau, Emile : Profession de foi du Vicaire Savoyard, 2" parti©: « Je vous avoue au»si que la sainteté de rÉvan* giie Cot un argumont qui parle à mon cœur... » et la suite, en particulier la comparaison de Socrate et de Jéous qui se termine ain^i : i< Oui, si la vie et la mort de Socrate sout d'un sa?e, la vie et la mort de Jésus sont d'un Dieu. »
on se souviendra que plus de soixante évêques cathodiques ont erré fugitifs chez des peuples protestants, tl qu'en dépit des préjugés religieux et des préventions qui s'attachent à linfortiiue, ils se sont attiré le respect et la vénération de ces peuples ; on se souviendra que le disciple de Luther et de Calvin est venu entendre le prélat romain exilé prêcher, dans quelque retraite obscure, l'amour de l'humanité et le pardon des offenses ; on se souviendra enfm que tant de nouveaux Cypriens, persécutés pour leur religion, que tant de courageux Chrysoslôrnes se sont dépouillés du titre qui faisait leurs combats et leur gloire, sur un simple mot du chef de l'Église: heureux.de sacrifier avec leur prospérité première l'éclat de douze ans de malheur à la paix de leur troupeau '.
Quant au clergé inférieur, c'était à lui qu'on était redevable de ce reste de bonnes mœurs que l'on trouvait encore dans les villes et dans les campagnes. Le paysan sans religion est une bête féroce ; il n'a aucun frein d'éducation ni de respect humain; une vie pénible a aigri son caractère; la propriété lui a enlevé l'innocence du sauvage; il est timide, grossier, défiant, avare, ingrat surtout. Mais, par un miracle frappant, cet homme, naturellement pervers, devient excellent dans les mains de la religion. Autant il était lâche, autant il est brave ; son penchant à trahir se change en une fidélité à toute épreuve, son ingratitude en un dévouement sans borne, sa défiance en une confiance absolue. Comparez ces paysans impies^ profanant les églises, dévastant les propriétés, brûlant à petit feu les femmes, les enfants et les prêtres, comparez-les aux Vendéens défendant le culte de.leurs
' Au moment de la signature du Concordat, pour rendre plus facile le relDur à la paix religieuse, un certain nombre d'évêques émigrés renoncèrent à revendiquer la possession de leurs sièges.
LE GENIE Dr CIllilSTrAXISME 2\ i
pères, et seuls libres quand la France était abattue sous le joug de la Terreur ; comparez-les, et voyez la différence que la religion peut mettre f^ntre les hommes.
On a pu reprocher aux curés des piéjugés d'état ou d'ignorance ; mais, après tout, la simplicité du cœur, la sainti'lé de la vie, la pauvreté évangélique, la charité de Jésus-Christ, en faisaient un des ordres les plus respectables de la nation. On en a vu plusieurs qui semblaient moins des hommes que des esprits bienfaisants descendus sur la terre pour soulager les misérables. Souvent ils se refusèrent le pain pour nourrir le nécessiteux, et se dépouillèrent de leurs habits pour eu couvrir l'indigent. Qui oserait reprocher à de tels hommes quelque sévérité d'opinion? Qui denous, superbes philanthropes, voudrait durant les rigueurs de l'hiver être réveillé au milieu de la nuit pour aller administrer au loin dans les campagnes le moribond expirant sur la paille ? Qui de nous voudrait avoir sans cesse le cœur brisé du spectacle d'une misère qu'on ne peut secourir, se voir environné d'une famille dont les joues hâves et les yeux creux annoncent l'ardeur de la faim et de tous les besoins ? Cousentirions-nous à suivre les curés de Paris, ces anges d'humanité, dans le séjour du crime et de la douleur, pour consoler le vice sous les formes les plus dégoûtantes, pour verser l'espérance dans un cœur déses[)éré ?Qui de nous enfin voudrait se séquestrer du monde des heureux pour vivre éternellement parmi les soulVrances et ne recevoir en mourant pour tant de bienlails que l'ingratitude du pauvre et la calomnie du riche *?
* Ce dernier développement est emprunté à VEssai sur les Révolutions.