‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 131 sur 302 · CHANT DES OISEAUX · texte numérisé non relu

CHANT DES OISEAUX

La nature a ses temps de solennité, pour losquels elle convoque des musiciens des difiérenles réirions du globe. On voit accourir de savants artistes avec des sonates merveilleuses, de vagabonds troubadours qui ne savent chanter que des ballades à refrain, des pèlerins qui répètent mille fois les couplets de leurs longs cantiques. Le loriot sil'lle, l'hirondelle gazouille, le ramier gémit ; le premier, perché sur la plus haute branche d'un ormeau, défie notre merle, qui ne le cède en rien à cet étranger; la seconde, sous un toit hospitalier, fait entendre son ramage confus ainsi qu'au temps d'Évandre ^; le troisième, caché dans le feuillage d'un chêne, prolonge ses roucoulements, semblables aux sons onduleux d'un cor dans les bois; enfin, le rouge-gorge répète sa petite chanson sur la porte de la grange où il a placé son gros nid de mousse.

Mais le rossignol dédaigne de perdre sa voix au milieu de cette symphonie : il attend Iheure rlu recueillement et du repos, et se charge de cette partie de la fête qui se doit célébrer dans les ombres. Lorsque les premiers silences do la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux, au bord des fleuves, dans les bois et dans les vallées;

1 Ce récit, dans le Génie du Christianisme, fait immédiatement suite à la description précédente. •

- Le çriec Évandre était venu, d'après la légende, s'établir sur la rive du Tibre, aux lieux mômes oii plus tard Rome devait s'élever : c'est à lui que le chef des Troyens, Énée. vini demander appui contre les Latins et les Rutules. (Voy. Virgile, Enéide, ch. VIU.)

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lorsque les forêts se taisent par degrés, que pas une ii^uille, pas une mousse ne soupire, que la lune est dans le ciel, que l'oreille de rhomme est attentive, le premier chantre de la création entonne ses hymnes à l'Éternel. D'abord, il frappe l'écho des brillants éclats du plaisir : le désordre est dans ses chants; ilsaute du grave à l'aigu, du doux au fort; il fait des pauses; il est lent, il est vif : c'est un cœur que la joie enivre, un cœur qui palpite sous le poids de l'amour. Mais tout dun coup la voix tombe, l'oiseau se tait. Il recommence ! Que ses accents sont changés! Quelle tendre mélodie I Tantôt ce sont des modulations languissantes, quoique variées; tantôt c'est un air un peu monotone, comme celai de ces vieilles romances françaises, chefs-d'œuvre de simplicité et de mélancolie. Le chant est aussi souvent la marque de la tris tesse que de lajoie : l'oiseau qui aperdu ses petits chante encore; c'est encore l'air du temps du bonheur qu'il redit, car il n'en sait qu'un, mais par un coup de son art, le musicien n'a fait que changer la clef, et la can tate du plaisir est devenue la complainte de la douleur*.

NIDS DEï OISEAUX

Aussitôt que les arbres ont développé leurs fleurs, mille ouvriers commencent leurs travaux. Ceux-ci portent de longues pailles dans le trou d'un vieux mur, ceux-là maçonnent des bâtiments aux fenêtres d'une église ; d'autres dérobent un crin à une cavale, ou le brin de laine que la brebis a laissé suspendu à la

' A comparer dans VHistoire des Oiseaux de Bufloii cl doii.s rOiseaude Michelel la même description. La descripiion de Michelel f'sl justement célèbre : celle de Buflon ou pluiôl de Guéneau de Moiibeil ard, qui l'a écrite et si-née, est d'un mu-if.ien, elle est auasi d'un écrivain tout brillant d"nne grâce précieuse et alTectée.

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ronce. Il y a des bûcherons qui croisent des branches dans la cime d'un arbre; il y a des lilandières qui recueillent la soie sur un chardon. Mille palais s'élèvent et chaque palais est un nid; chaque nid voit des métamorphoses charmantes : un œuf brillant, ensuite un petit couvert de duvet. Ce nourrisson prend des plumes; sa mère lui apprend k se soulever sur sa couche. Bientôt il va jusqu'à se pencher sur le bord de son berceau, d'où il jette un premier coup d'oeil sur la nature. Effrayé et ravi, il se précipite parmi ses frères, qui n'ont point encore vu ce spectacle; mais rappelé par la voix de ses parents, il sort une seconde fois de sa couche, et ce jeune roi des airs, qui porte encore la couronne de l'enfance autour de la tête, ose déjà contempler le vaste ciel, la cime ondoyante des pins et les abîmes de verdure au-dessous du chêne paternel. Et pourtant, tandis que les forêts se réjouissent en recevant leur nouvel hôte, un vieil oiseau, qui se sent abandonné de ses ailes, vient s'abattre auprès d'un courant d'eau : là, résigné et solitaire, il attend tranquillement la mort au bord du même fleuve où il chanta ses amours et dont les arbres portent encore son nid et sa postérité harmonieuse.

C'est ici le lieu de remarquer une autre loi de la nature. Dans la classe des petits oiseaux, les œufs sont ordinairement peints d'une des couleurs dominantes du mâle. Le bouvreuil niche dans les aubépines, dans les groseilliers et dans les buissons de nos jardins : ses œufs sont ardoisés comme la chape de son dos. Nous nous rappelons avoir trouvé une fois un de ces nids dans un rosier; il ressemblait à une conque de nacre contenant quatres perles bleues. Une rose pendait au-dessus, tout humide; le bouvreuil mâle se tenait iuiniohile sur un arbuste voisin, comme un^î fleur de pourpre et d'azur. Ces objets étaient ré-

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pétés r.ans l'eau d'un étanij avec l'ombrage d'un ncyftr qui servait de fond, à la scène, et derrière lequel on voyait se lever l'aurore. Dieu nous donna dans ce petit tableau une idée des grâces dont il a paré la nature.

CANARDS SAUVAGES ET POULE d'eAU

A peine l'hirondelle a-t-elle disparu qu'on voit s'avancer sur les vents du Nord une colonie qui vient remplacer les voyageurs du midi, afin qu'il ne reste aucun vide dans nos campagnes. Par un temps grisâtre d'automne, lorsque la bise souffle sur les champs, que les bois perdent leurs dernières feuilles, une troupe de canards sauvages, tous rangés à la file, traversent en' silence un ciel mélancolique. S'ils aperçoivent du haut des airs quelque manoir gothique environné d'étangs et de forêts, c'est là qu'ils se préparent à descendre : ils attendent la nuit, et font des évolutions au-dessus des bois. Aussitôt quela vapeur du soir enveloppe la vallée, le cou tendu et l'aile sifflante, ils s'abattent tout-à-coup sur les eaux, qui rotonlissent. Un cri général, suivi d'un profond silence, s'élève dans les marais. Guidés par une petite lumière, qui peut-être brille à l'étroite fenêtre d'une tour, les voyageurs s'approchent des murs à la faveur des roseaux et des ombres. Là battant des ailes et poussant des cris par intervalles, au milieu du murnuire des vents et des pluies, ils saluent l'habitation de l'homme.

Un des plus jolis habitants de ces retraites, mais dont les pèlerinages sont moins lointains, c'est la poule d'eau. Elle se montre au bord des joncs, s'enfonce dans leur labyrinthe, reparait et disparait encore en poussant un petit cri sauvage : elle se promène dans les fossés du château ; elle aime à se

percher sur les armoiries sculptées dans les murs. Quand elle s'y lient immobile, ou la prendrait, avec jjon plumage noir et le cachet blanc de sa têtn, pour un oiseau en blason tombé do l'écu d'un ancien chevalier. Aux approches du printemps, elle se retire à des sources écartées. Une racine do saule minée par les eaux lui oiïre un asile ; elle s'y dérobe à tous les yeux. Le convolvulus, les mousses, les capillaires d'eau suspendent devant son nid des draperies de verdure ; le cresson et la lentille lui fournissent une nourriture délicate ; l'eau murmure doucement à son oreille; de beaux insectes occupent ses regards, elles naïades du ruisseau, pour mieux cacher celte jeune mère, plantent autour d'elle leurs quenouilles de roseaux, chargées d'une laine empourprée.

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