‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 137 sur 302 · PAUL ET VIRGINIE · texte numérisé non relu

PAUL ET VIRGINIE

Il est certain que le charme de Paul et Virginie consiste en une certaine morale mélancolique, qui brille dans l'ouvrage, et qu'on pourrait comparer à cet éclat uniforme que la lune répand sur une solitude parée de fleurs. Or, quiconque a médité l'Évangile doit convenir que ses préceptes divins ont précisément ce caractère triste et tendre. Bernardin de Saint-Pierre, qui dans ses Etudes de la Nature cherche à justifier les voies de Dieu et à prouver la beauté de la religion, a dû nourrir son génie de la lecture des livres saints. Son églogue n'est si touchante que parce qu'elle représente deux familles chrétiennes exilées, vivant sous les yeux du Seigneur, entre sa parole dans la Bible et

* Ce jugement sur Voltaire, même aujourd'hui où l'on est sévère pour l'tioinme et pour l'œuvre, paraît un peu rigoureux : aux temps où Chateaubriand l'écrivait, il devait sembler sin.iruii^rement dur et injuste. Au fond, il se ramène à une simple formule : Tout ce qu'il y a de bon dans Voltaire, c'est le sentiment relii^ieux qui le lui a inspiré; tout ce qu'il y a de mauvais en lui, vieil d • -on incrédulité et <lc sa haine pour la religion. Très simple, mais très étroit est ce principe de critique.

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ses ouvrages dans le désert. Joignez-y l'indigence et ces infortunes de Tâme dont la religion est le seul remède, et vous aurez tout le sujet du poème. Les personnages sont aussi simples que l'intrigue : ce sont deux beaux enfants dont on aperçoit le berceau et la tombe, deux fidèles esclaves et deux pieuses maîtresses. Ces honnêtes gens ont un historien digne de leur vie : un vieillard demeuré seul dans la montagne, et qui survit à ce qu'il aima, raconte à un voyageur les malheurs de ses amis, sur les débris de leurs cabanes. Ajoutons que ces bucoliques australes sont pleines du souvenir des Écritures. Là c'est Ruth, là Séphora, ici Éden et nos premiers pères : ces sacrées réminiscences vieillissent pour ainsi dire les mœurs du tableau, en y mêlant les mœurs de l'antique Orient. La messe, les prières, les sacrements, les cérémonies de l'Église, que l'auteur rappelle à tous moments, augmentent aussi les beautés religieuses de Touvrage. Le songe de M"*" de La Tour' n'est -il pas essentiellement lié à ce que nos dogmes ont de plus grand et de plus attendrissant? On reconnaît encore le chrétien dans ces préceptes de résignation à la volonté de Dieu, d'obéissance à ses parents, de charité envers les pauvres, en un mot dans cette douce théologie que respire le poème de Bernardin de Saint- Pierre. 11 y a plus; c'est en effet la religion qui détermine la catastrophe : Virginie meurt pour conserver une des premières vertus recommandées par l'Évangile. Il eût été absurde de faire mourir une Grecque pour ne vouloir pa^ dépouiller ses vêtements. Mais

1 Marguerite, la mère de Paul, ci M™' de la Tour font une même nuil le même songe. Virginie leur apparaît « vêtue rie blanc, au milieu de bocages et de Jardins délicieux » ; 'lie s'approche de Paul d'un air riant et l'enlève avec elle. Elles-mêmes la suivent « avec un plaisir iae.sprimable. » Et le songe des deux amies bientôt fu'. réalisé.

l'amante de Paul est une vierge chrétienne, et le dénoûraenf, ridicule sous une croyance moins pure, devient ici sublime.

Enfin, cette pastorale ne ressemble ni aux idylles de Théocrite, niauxéglogues de Virgile, ni tout à faitaux grandes scènes rustiques d"Hésiode. d"Homère et de la Bible; mais elle rappelle quelque chose d'ineiïable, comme la parabole du bon Pasteur, et l'on sent qu'il n'y a qu'un chrétien qui ait pu soupirer les évangéliques amours de Paul et de^Virginie.

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