‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 139 sur 302 · LES RUINES · texte numérisé non relu

LES RUINES

Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines'. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une coni'ormité secrète entre ces monuments détruits el la rapidité de notre existence. 11 s'y joint, en outre, une idée qui console notre petilessç, en voyant que des peuples entiers, des hommes quelquefois si fameux, n'ont pu vivre cependant au delà du peu de jours assignés a notre obscurité. Ainsi les ruines Jettent une grande moralité au milieu des scènes de la nature ; quand elles sont placées dans un ta}3leau, en vain on cherche à porter les yeux autre part : ils reviennent toujours s'attacher sur elles. El pourquoi les ouvrages des hommes ne passeraient-ils pas. quand le soleil qui les éclaire doit lui-même • omber de sa voûte? Celui qui le plaça dans les cieux est le seul souverain dont l'empire ne connaisse point de ruines.

Il y a deux sortes de ruines : l'une, ouvrage du temps; l'autre, ouvrage des hommes. Les premières n'ont rien de désagréable, parce que la nature travaille auprès des ans. Font-ils des décombres, elle y sème des fleurs; entr'ouvrent-ils un tombeau, elle y place le nid dune colombe : sans cesse occupée à reproduire, elle environne lamort des plus douces illusions de la vie. Les secondes ruines sont plutôt des dévastations que des ruines; elles n'offrent que limage du néant sans une puissance réparatrice. Ouvrage du malheur et non des années, elles ressemblent aux cheveux blancs sur la tête de la jeunesse. Les destructions

* Ce « secret attrai; puur les ruines », il seinijle bien que nous l'oyons penJu . peul-ltre est-ce la faute de certains écrivains qui ont abu:.é d-.-^ ruines, peut-être au=îi celle des ruines qui é>eillent rarement la incdilat''^'? ou le rêve.

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des hommes sont d'ailleurs plus'viulenlesetplus complètes que celles des âges; les seconds minent, les premiers renversent. Quand Dieu, pour des raisons •jui nous sont inconnues, veut hâter les ruines du monde, il ordonne au Temps de prêter sa faux à l'homme, et le temps nous voit avec épouvante ravager dans un clin d'œil ce qu'il eût mis des siècles k détruire

Les ruines, considérées sous le rapport du paysage, sont plus pittoresques dans un tableau que le monument Irais et entier. Dans les temples que les siècles n'ont point percés, les murs masquent une partie du site et des objets extérieurs, et empêchent qu'on ne distingue les colonnades et les cinlres de l'édifice; mais quand ces temples viennent à crouler, il ne reste que des débris isolés, entre lesquels l'œil découvre au haut et au loin les astres, les nues, les montagnes, les fleuves et les forêts. Alors, parmi jeu de l'optique, l'horizon recule et les galeries suspendues en l'air se découpent sur les fonds du ciel et de la terre. Ces effets n'ont point été inconnus des anciens : ils élevaient des cirques sans masses pleines, pour laisser un libre accès aux illusions de la perspective.

Les ruines ont ensuite des harmonies particulières avec leurs déserts, selon le style de leur architecture, les lieux où elles sont placées et les règnes de la nature au méridien qu'elles occupent. Dans les ordres grecs, les voûtes et les cintres' suivent parallèlement les arcs du ciel, de sorte que, sur la tenture grise des nuages ou sur un paysage obscur, ils se perdent dans les fonds; dans l'ordre gothique, au contraire, les pointes contrastent avec les arrondissements des cieux et les courbures de l'horizon. Le gothique, étant tout

1 Le cintre est la ligne de courbure que présente à l'œil une voûte ou une arcade.

composé de vides, se décore ensuite plus aisément d'herbes et de lîeurs que les pleins des ordres grecs. Les filets redoublés des pilastres^ les dômes découpés en feuillage ou creusés en forme de cueilloir', deviennent autant de corbeilles où les vents portent, avec la poussière, les semences des végétaux. La joubarbe' se cramponne dans le ciment, les mousses emballent d'inégaux décombres dans leur bourre élastique, la ronce fait sortir ses cercles bruns de l'embrasure d'une fenêtre, et le lierre, se traînant le long des cloitres septentrionaux retombe en festons dans les arcades.

Conclusion.

Pour nous, nous sommes convaincu que le christianisme sortira triomphant de l'épreuve terrible qui vient de le purifier ; ce qui nous le persuade, c'est qu'il soutient parfaitement l'examen de la raison et que plus on le sonde, plus on y trouve de profondeur. Ses mystères expliquent l'homme et la nature; ses œuvres appuient ses préceptes; sa charité, sous mille formes, a remplacé la cruauté des anciens ; il n'a rien perdu des pompes antiques, et son culte satisfait davantage le cœur et la pensée ; nous lui devons tout, lettres, sciences, agriculture, beaux-arts ; il joint la morale à la religion et l'homme à Dieu : Jésus-Christ, sauveur de l'homme moral, l'est encore de l'homme physique ; il est arrivé comme un grand événement heureux pour contre-balancer le déluge des barbares

1 Le pilastre est un pilier carré, d'ordinaire engagé dans le mur et qui prend les mêmes proportions, les mêmes ornements que la colonne.

^ Cueilloir : panier servant à recevoir les fruits cueillis.

^ Joubarbe : plante grasse et verte, à feuilles superposées et eu roseltes, croît ^:ur los toits ou aux murs des maisons.

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et la corruption générale des mœurs. Quand on nierait même au christianisme ses preuves surnalurelles, il resterait encore dans la sublimité de sa m.orale, dan? l'immensité de ses bienlaits, dans la beaulé de ses pompes, de quoi prouver suffisamment qu'il est le culte divin et le plus pur que jamais les hommes aient pratiqué.

« A ceux qui ont de la répugnance pour la religion, dit Pascal, il faut commencer par leur montrer qu'elle n'est point contraire à la raison; ensuite qu'elle est vénérable, et en donner respect; après, la rendre aim ible et faire souhaiter quelle fût vraie; et puis monirer par des preuves incontestables qu'elle est vraie ; faire voir son antiquité et sa sainteté par sa grandeur et son élévation. »

Trile est la route que ce grand homme a tracée, et que nous avons essayé de suivre. Nous n'avons pas employé les arguments ordinaires des apologistes du christianisme, mais un autre enchaînement de preuves nous amène toutefois à la même conclusion , elle sera la conclusion de cet ouvrage :

Le christianisme est parfait : les hommes sont im])arfaits.

Or, une conséquence parfaite ne peut sortir d'un principe imparfait.

Le christianisme n'est donc pas venu des hommes.

S'il n'est pas venu des hommes, il ne peut être venu qup de Dieu.

S'il est venu de Dieu, les hommes n'ont pu le connaître que par révélation.

Donc 'ie christianisme est une religion révélée.

ni

Du Voyage en Italie, nous JJLachons entre autres les meilleures papes extraites de la Lettre sur Rome à M. ite Fontanes; du Voyage au Mont-Blaui-, une diatribe contre la montagne, un peu lourde de forme peut-être, inattendue à coup sûr, étrange, d'un écrivain qui a aimé la nature simple et grande, la mer aux immenses aspects, la forêt vierge du pas des hommes, les lacs aux vastes étendues, les fleuves majestueux de l'Amérique

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