L'Ambassade de Rome
LA JOURNÉE d'un AMBASSADEUR
Rome, le samedi 3 janvier 1829.
Voulez-vous savoir exactement ce que je fais? Je
de Polignac, une rude guerre. Sous Louis-Philippe et à deux reprises différentes, de 1837 à 1839 et de 18A5 à 1848, il eut le portefeuille de l'Instruction publique et, à ce ministère, il fit de bonne besogne.
1 11 avait collaboré au Globe dès 1824; toute sa vie, il demeura fidèle à ses opinioMS libérales.
2 M. de Villèle ne quitta le ministère que le o janvier 1828. Le roi, qui avait de- préventions contre Chateaubriand, ne voulut point consentir à le laisser rentrer aux Affaires étrangères : il lui fit proposer le portefeuille de l'Instruction publique. Sur son refus, on lui offrit l'ambassade de Rome, qu'il accepta.
3 Nous réunissons ici quelques lettres de Chateaubriand à Mme Récaniier. Elles sont intéressantes par ce qu'elles nous révèlenlde l'état d'âme de celui qui les écrivait et de ses occupations favorites. Mais elles ne disent pas tout. Ce n'est pas toujours dans la société de M^^ de Chateaubriand ou auprès des artistes de la villa Méilicis que l'ambassadeur passait ses heures de loisir. (Cf. d'Haussonville, Souveiiirs). 11 trouvait encore du temps pour des distractions moins austères. — Durant son séjour à Rome, il ne se passa, d'ailleurs, aucun autre événement que la mort du pape Léon XII, la réunion du Conclave, l'élection de Pie VIII.
me lève à cinq heures et demie, je déjeune à sept heures; à huit heures je reviens dans mon cabinet : je vous écris ou je fais quelques affaires quand il y en a (les détails pour les établissements français et pour les pauvres français sont assez grands); à midi je vais errer deux ou trois heures parmi des ruines, ou à Saint-Pierre, ou au Vatican. Quelquefois, je fais une visite obligée avant ou après la promenade ; à cinq heures je rentre ; je m'habille pour la soirée; je dîne à six heures; à sept heures et demie je vais à une soirée avec M""^ de Ch., ou je reçois quelques personnes chez moi. Vers onze heures je me couche, ou bien je retourne encore dans la campagne malgré les voleurs et la malaria : qu'y fais-je? Rien : j'écoute le silence, et je regarde passer mon ombre de portique en portique, le long des aqueducs éclairés par la lune. Les Romains sont si accoutumés à ma vie méthodique, que je leur sers à compter les heures. Qu'ils se dépèchent, j'aurai bientôt achevé le tour du cadran.
[Lettre à M"" Récamier.)
FÊTE EN l'honneur DE M. l'aMBASSADEUR
Rome, mardi 13 janvier 1829.
Hier au soir je vous écrivais à huit heures la lettre que M. de Viviers vous porte ; ce matin, à mon réveil, je vous écris encore par le courrier ordinaire qui part à midi. Vous connaissez les pauvres dames de Saint- Denis : elles sont bien abandonnées depuis l'arrivée des grandes dames de la Trinité-du-Mont; sans être l'ennemi de celles-ci, je me suis rangé avec M'^^de Ch... du côté du faible. Depuis un mois les dames de Saint- Denis voulaient donner une fête à M. V ambassadeur et à M"* V ambassadrice : elle a eu lieu hier à midi. Figurez-vous un théâtre arrangé dans une espèce de
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sacrislie qui avait une tribune sur l'édise ; pour acteurs une douzaine de petites filles, depuis l'âge de huit jusqu'à quatorze ans, jouant les Machabées. Elles s'étaient fait elles-mêmes leurs casques et leurs manteaux. Elles déclamaient leurs vers fiançais avec une verve et un accent italien le plus drôle d ii monde ; elles tapaient du pied dans les moments énergiques : il y avait une nièce de Pie VII,unefilledeTlH)i\valdsen^ et une autre lille de Cbauvin le peintre. liUits étaient jolies incroyablement dans leurs parures de papier. Celle qui jouait le grand-prêtre avait une gr.mde barbe noire qui la charmait, mais qui la piquait, et qu'elle était obligée d'arranger continuellement avec une petite main blanche de treize ans. Pour spectateurs, nous, quelques mères, les religieuses, M'"* Salvage, deux ou trois abbés et une autre vingtaine de petites pensionnaires, toutes en blanc avec des voiles. Nous avions fait apporter de l'ambassade des gâieaux et des glaces. On jouait du piano dans les enir'actes. Jugez des espérances et des joies qui ont dû précéder cette fête dans le couvent, et des souvenirs qui la suivront! Le tout a fini par Vivat in œternum, chanté par trois religieuses dans l'église. »
{Lettre à M""' Récamier.)