FÊTE A LA VILLA MÉDICIS
J'avais donné des bals et des soirées à Londres et à Paris, et, bien qu'enfant d'un autre désert, je n'avais pas trop mal traversé ces nouvelles solitudes; mais je ne
* L'Académie de France, où sont reçus et entretenus aux frai» de rÉtat les jeunes gêna qui ont obtenu les grands prix de l'École des Beaux-Arts, était, depuis 1800, établie à la Villa Médieis.
m'i'tais pas dout'î de ce que pouvaient être des fêtes à Home : elles ont quelque chose de la poésie antique qui place la mort à côté des plaisirs. A la villa Médicis, dont les jardins sont déjà une parure et où j'ai reçu la grande-duchesse Hélène ' , l'encadrement du tahleau est magnilique : d'un côté la villa Borghèse avec la- maison de Raphaël; de l'autre la villa de Monte-Mario et les coteaux qui bordent le Tibre ; au-dessous du spectateur, Rome entière comme un vieux nid d'aigle abandonné. Au milieu des bosquets se pressaient, avec les descendants des Paula et des Cornélie, les beautés venues de Naples, de Florence et de Milan : la princesse Hélène semblait leur reine. Borée, tout à coup descendu de la montagne, a déchiré la tente du festin, et s'est enfui avec des lambeaux de toile et de guirlandes, comme pour nous donner une image de tout ce que le temps a balayé sur cette rive. L'ambassade était consternée; je sentais je ne sais quelle gaieté ironique à voir un souffle du ciel emporter' mon or d'un jour et mes joies dune heure. Le mal a été promptement réparé. Au lieu de déjeuner sur la terrasse, on a déjeuné dans l'élégant palais : l'harmonie des cors et des hautbois, dispersée par le vent,' avait quelque chose du murmure de mes forêts américaines. Les groupes qui se jouaient dans les rafales, les femmes dont les voiles tourmentés battaient leurs visages et leurs cheveux, le sartarello^- qui continuait dans la bourrasque, l'improvisatrice qui déclamait aux nuages, le ballon qui s'envolait de travers avec le chiffre de la fille du Nord, tout cela donnait un caractère nouveau à ces jeux où semblaient se mêler les tempêtes accoutumées de ma vie.
• La grande duchesse Hélène, femme du grand-duc Michel, le dernier fils de Paul I", se trouvait alors à Rome.
» C'est probablement Sallerello, mot dont se désigne une des danses nationales, que Chateaubriand a voulu écrire.
MÉMOIRES d'outre-tombe 49 1