ORDONNANCES DU 25 JUILLET
Je partis pour Dieppe ' le 26 juillet, à quatre heures du matin, le jour même où parurent les ordonnances. J'étais assez gai, tout charmé d'aller revoir la mer. et j'étais suivi, à quelques heures de distance, par un effroyable orage. Je soupai et je couchai à Rouen «^■ans rien apprendre, regrettant de ne pouvoir aller ^ ,àiter Saint-Ouen, et m'agenouiller devant la belle Vierge du musée, en mémoire de Raphaël et de Rome. J'arrivai le lendemain, 27, à Dieppe, vers midi. Je descendis dans rhôtel où M. le comte de Boissy, mon ancien secrétaire de légation, m'avait arrêté un logement. Je m'habillai et j'allai chercher M™* Récamier. Elle occupait un appartement dont les fenêtres s'ou\Taient sur la grève. J'y passai quelques heures à causer et à regarder les flots. Voici tout à coup venir Hyacinthe; il m'apporte une lettre que M. de Boissy avait reçue, et qui annonçait les ordonnances * avec de grands éloges.
' Chateaubriand se trouvait aux eaux de Cauterets, lorsqu^il apprit la chute du ministère Martignac. Sur le champ, il donna »a démission d'ambassadeur à Rome, refusant de s'associera la politique de M de Polignac, ce « muet éminemment propre à étrangler un em[>ire ).
2 Des quatre ordonnances qui parurent au Moniteur officiel du 26 juillet, la première suspendait la liberté delà Presse, la second©
MÉMOIRES d'ûltiœ-tombe 493
Un moment après, entre mon ancien ami Bailanche'; il descendait de la dilligence et tenait en main les journaux. J'ouvris le Monitoiir et je lus, sans en croire mes yeux, les pièces officielles. Encore un gouvernement qui, de propos délibéré, se jetait du haut des tours de Notre-Dame ! Je dis à Hyacinthe de demander des chevaux, afin de repartir pour Paris. Je remantai en voiture, vers sept heures du soir, laissant mes amis dans l'anxiété. On avait bien depuis un mois murmuré quelque chose d'un coup d'État, mais personne n'avait fait attention à ce bruit, qui semblait absurde. Charles X avait vécu des illusions du trône : il se forme autour des princes une espèce de mirage qui les abuse en déplaçant l'objet et en leur faisant voir dans le ciel des paysages chimériques.
Arrivé à Gisors, j'appris le soulèvement de Paris, et j'entendis des propos alarmants : ils prouvaient à quel point la charte avait été prise au sérieux par les populations de la France. A Pontoise, on avait des nouvelles plus récentes encore, mais confuses et contradictoires. A Herblay, point de chevaux à la poste. J'attendis prés d'une heure. On me conseilla d'éviter Saint-Denis, parce que je trouverais des barricades. A Courbevoie, le postillon avait déjà quitté sa veste à boulons fleurdelisés. On avait tiré le matin sur une calèche qu'il conduisait à Paris par l'avenue des Champs-Elysées. En conséquence, il me dit qu'il ne
disaolvailla Chambre des députés, la troisième enlevait aux patentas la qualité d'éleclHur . la quatrième convoquait pour le 13 septembre les col ègos élftdiiron.x.
' Balioiiclie fiynit ci>nnu Ciiateaubriand à Paris en 1S13. C'était un mystique cl un iliéosophe. Il avait conçu el réalisa en partie, sous le litre de l'ulinrjéncsic sociale, une vaste é|>opée en prose, qui disait les e.xpiuliuns lentes et la réhabilitation pros^resbive de rtiumanilé.
me mènerait pas par cette avenue, et qu'il irait chercher, adroite de la barrière de l'Étoile, la barrière du Trocadéro. De cette barrière on découvre Paris. J'aperçus le drapeau tricolore flottant; je jugeai qu'il ne s'agissait pas d'une émeute, mais dune révolution. J'eus le pressentiment que mon rôle allait changer: qu'étant accouru pour défendre les libertés publiques, je serais obligé de défendre la royauté. Il s'élevait çà et là des nuages de fumée blanche parmi des groupes de maisons. J'entendis quelques coups de ranon et des feux.de mousqueterie mêlés au bourdonnement du tocsin. Il me sembla que je voyais tomber le vieux Louvre du haut du plateaiu désert destiné par Napoléon à l'emplacement du palais du roi de Rome. Le lieu de l'observation offrait une de ces consolations philosophiques qu'une ruine apporte à une autre ruine. Ma voiture descendit la rampe. Je traversai le pont d'Iéna et je remontai l'avenue pavée qui longe le Ghamp-de-Mars. Tout était solitaire. Je trouvai un piquet de cavalerie placé devant la grille de l'Ecole militaire; les hommes avaient l'air tristes et comme oubliés là. Nous prîmes le boulevard des Invalides et le boulevard Montparnasse. Je rencon rai quelques passants qui regardaient avec surprise une voiture conduite en poste comme dans un temps ordinaire. Le boulevard d'Enfer était barré par des ormeaux abattus.