LA FAYETTE
En cette année 1834, M. de La Fayette vient de mourir. J'aurais jadis été injuste en parlant de lui ; je l'aurais représenté comme une espèce de niais à double visage et à deux renommées ; héros de l'autre côté de l'Atlantique, Gille de ce cuté-ci. Il a fallu plus de quarante années pour que l'on reconnût dans M. de La Fayette des qualités qu'on s'était obstiné à lui rel'user. A la tribune, il s'exprimait facilement et du ton d'un homme de bonne compagnie. Aucune souillure n'est attachée à sa vie ; il était affable, obligeant et généreux. Sous l'Empire il fut noble et vécut à part; sous la Restauration il ne garda pas autant de dignité; il s'abaissajusqu'à se laisser nommer le vénérable des ventes du carbonarisme et le chef des petites conspirations ; heureux qu'il fut de se soustraire à Béfort à la justice, comme un aventurier vulgaire. Dans les commencements de la Révolution, il ne se mêla point aux égorgeurs ; il les combattit à main armée, et voulut sauver Louis XVI ; mais tout en abhor-
1 Le marquis de La FayeUe n'avait pas vingt ans lorsqu'il vint metlre son épée au service de l'indépendance américaine (1777). Six ans après, l'Anglelerre ayant reconnu l'indépendance de ses anciennes colonies, La Fayelle devenait le héros du jour, l'homme à la mode. Son rôle pendant la Ré\olulion fut assez équivoque; son attitude, lors de s,i captivité à Olmiiiz, très ferme et très digne, sous l'Empire, très réservée. Mais aprèslslA, il fit aux Bourbons unerude guerre : sous la Monarchie de Juillet, bien qu'il fût un des auteurs responsables du régime, trois mois après les fameuses journées, il rentrait dans l'opposition. Mirabeau l'avait jugé : « un caractère moins grand que singulier, plus raide que véritablement fort; généreux, noble, mais se nourrissant d'hypothèses, vivant d'illusious sans vouloir tenir compte des faits. »
MÉMOIRES d'outre-tombe 543
rant les massacres, tout obligé qu'il fût de les fuii , il trouva des louanges pour des scènes où l'on portait quelques têtes au bout des piques.
M. de La Fayette s'est élevé parce qu'il a vécu : il y a une renommée échappée spontanément des talents, et dont la mort augmente l'éclat en arrêtant les talents dans la jeunesse ; il y a une autre renommée, produit de l'âge, fille tardive du temps ; non grande par ellemême, elle l'est par les révolutions au milieu desquelles le hasard l'a placée. Le porteur de cette renommée, à force d'être, se mêle à tout ; son nom devient l'enseigne ou le drapeau de tout ; M. de La Fayette sera éternellement la garde nationale. Par un effet extraordinaire, le résultat de ses actions était souvent en contradiction avec ses pensées ; royaliste, il renversa en 1789 une royauté de huit siècles; républicain, il créa en 1830 la royauté des barricad-es ; il s'en est allé donnant à Philippe la couronne qu'il avait enlevée à Louis XVI. Pétri avec les événements, quand les alluvions de nos malheurs se seront consolidées, on retrouvera son image incrustée sous la pâte révolutionnaire.