‹ Lectures choisies de ChateaubriandChapitre 254 sur 302 · La Révolution et l'Europe · texte numérisé non relu

La Révolution et l'Europe

Les gouvernements de l'Europe n'ont jamais connu la Révolution : les uns la regardèrent, dans le principe, romme une de ces rébellions faciles à réprimer par la force des armes; les autres la considérèrent comme l'effort généreux d'une nation opprimée qui cherche à recouvrer son indépendance. Les absurdités débitées par nos philosophes et nos révolutionnaires sur la tyrannie des nobles et le fanatisme des prêtres ont ()té crues plus ou moins sur le continent et même dans la Grande-Bretagne. Par quelle ignorance inexplicable l'Europe voulait-elle trouver en France, en 1789, les mœurs et les institutions du xm" siècle? Autant vaudrait soutenir que l'Angleterre est féodale parce qu'aucun acte législatif n'a aboli ses vieilles coutumes ou ses anciennes lois.

Il advint de cette étrange méprise que l'Europe vit commencer la Révolution française avec une sorte de bienveillance, comme l'émancipation légitime d'un grand peuple. L'Europe crut que l'on ne demandait que la suppressionde quelques privilèges, abandonnés d'avance par le clergé et la noblesse, que l'exécution de quelques réformes religieuses, qui semblaient nécessaires même à la cour de Rome; elle crut qu'on n'en voulait qu'à des branches, et la hache était à la racine : c'était du renversement total du christianisme et de la monarchie qu'il s'agissait.

De petites envies, des jalousies trop communes entre les nations rendirent ces premières erreurs plus difficiles à détruire. On était assez content de nous voir nous déchirer et nous affaiblir : nos derniers combats surle continent n'avaient pas été heureux, cU'onairectait de mépriser nos armes; on espérai Iqne'nous serions une proie facile, en cas que le mal s'augmentât parmi

nous. On opposait Tancienne politique à des hommes qui attaquaient la société avec des doctrines nouvelles ; on corrompait les peuples de l'Europe en les envahissant, et l'Europe prenait cette corruption démocratique pour la didusion des lumières; elle se persuadait «ncore que la Révolution voulait la liberté, lorsque cette Révolution se plongeait dans tous les crimes et rampait sous tous les maîtres.

La tète de Louis XVI abattue, les souverains s'épouvantent et ne s'éclairent point. La crainte, la politique, les ambitions particulières divisent les cours. Des coalitions sont formées et brisées : les nations, au lieu de marcher ensemble au combat, se présentent tour à tour sur le champ de bataille et tombent séparément vaincues. ( n ne fait rien pour la Vendée, seul point d'où le sai t pouvait venir, soit que, par une suite de ses premières erreurs, l'Europe crut que les royalistes de Erance n'étaient qu'un petit troupeau d'hommes gothiques sans force et sans capacité, soit qu'elle eût une secrète jalousie contre tous succès non dus à ses armes et qu'elle espérât toujours, même au miheu de ses défaites, obtenir de fructueux triomphes. Ce fut de cette sorte que l'on roula de faute en faute jusqu'au fond de l'abime. On se vit forcé par la dure nécessité de rechercher l'alliance des maîtres de la fortune ; on prêta des soldats étrangers à la victoire française : il fut un moment où l'ennemi, poussé de poste en poste, ne trouva d'abri que dans notre gloire. Enfin, quand l'étendard tricolore eut été arboré sur les murs de Séville et de Moscou, de Naples et de Berlin, de Vienne et de Raguse, l'Europe se réveilla, et vint retrouver dans Paris sa liberté, son honneur et ses drapeaux \

Paris, 7 août 1819.

1 Ces considérations ont leur intérêt. Mais elles sont d'un homme qu'aveugle par moments la b^'^^e de la Révolution et de l'Em-

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