PENSÉES, RÉFLEXIONS ET MAXIMES
circonstances qui donnent à ses desseins un air de profondeur. Ces iiommes impuissants qui, pour la foule, paraissent diriger la fortune, sont tout simplement conduits par elle : comme ils lui donnent la main, on croit qu'ils la mènent.
Les mendiants vivent de leurs plaies : il y a des hommes qui profitent de tout, môme du mépris.
Si l'on vous donne un soufflet, rendez-en quatre, nimporte la joue.
Un charme est au fond des souffrances comme une douleur au fond des plaisirs : la nature de l'homme est la misère.
Il faut avoir le cœur placé haut pour verser certaines larmes : la source des grands fleuves se trouve sur le sommet des monts qui avoisinenl le ciel.
L"àme de l'homme est transparente comme l'eau de fontaine, tant que les chagrins qui sont au fond n'ont point été remués.
Aussitôt qu'une pensée vraie est entrée dans notre esprit, elle jelle une lumière qr.i nous fait voir une foule d'autres objets que nous n'apercevions pas auparavant.
Les caractères exaltés dans les gens \'ulgaires sont insupportables : unis à une grande àn.e ou à un beau génie, ils entraînent tout. Ces carar-iè.es ne veulf^nt pas séduire, et ils séduisent; ils ignorei t enx-mèmes leur force, et sont tout étonnés d'avoir fi.it tant d'heureux ou tant de victimes.
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Souvent des personnes qui s'aiment se jurenl, au commencement de leur bonheur, de quitter ensemble la vie ; mais il arrive qu'elles ne marchent pas avec la même vitesse, et quand l'une est prête à atteindre le but, l'aulie ne l'est pas ou ne l'est plus.
Il faut des secrets pour réparer la beauté du corps : il n'en faut point pour maintenir celle de l'âme.
Une passion dominante éteint les autres dans notre âme, comme le soleil fait disparaître les astres dans l'éclal de ses rayons.
La célébrité peut-elle faire illusion au point d'inspirer une [tassion pour ce que la nature a rendu désagréable? Je ne le crois pas : la gloire est pour un vieil homme ce que sont les -diamants pour une vieille femme : ils la parent et ne peuvent l'embellir.
Les plaisirs de notre jeunesse, reproduits par notre mémoire, ressemblent à des ruines vues au flambeau.
Il est un âge où quelques mois ajoutés à la vie suffisent pour développer des facultés jusqu'alors ensevelies dans un cœur à demi fermé : on se couche enfant, on se réveille homme.
Si quelques heures font une grande différence dans le cœur de l'homme, faut-il s'en étonner? il n'y a qu'une minute de la vie à la mort.
L'homme n'a au fond de l'âme aucune aversion contre la mort ; il y a même du plaisir à mourir. La lampe qui s'éteint ne souffre pas.
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La muiL selon les sauvages est une grande frnime fort belle, à la<iuelle il ne manque que le cœur.
11 y a deux points de vue d'oîi la mort se montre bien différente. De l'un de ces points, vous apercevez la mort au bout de la vie, comme un fantôme à Textrémité d'une longue avenue : elle vous semble petite dans Téloighement. mais à mesure que vous en approchez elle grandit; le spectre démesuré finit par étendre sur vous ses mains froides et par vous étouffer. De l'autre point de vue, la mort parait énorme au fond de la vie; mais à mesure que vous marchez sur elle, elle diminue, et quand vous êtes au moment de la toucher, elle s'évanouit. L'insensé et le sage, le poltron et le brave, l'esprit impie et l'esprit religieux, l'homme de plaisir et l'homme de vertu, voient ainsi différemment la mort dans la perspective.
La voix, de l'homme ne se ranime pas comme celle de l'écho : l'écho peut dormir dix siècles au fond d'un désert et répondre ensuite au voyageur qui l'interroge; la tombe ne répond jamais.
Toi qui donnas ta vie et ta mort aux hommes, toi qui aimes ceux qui pleurent, exauce la prière de l'infortuné qui souffre à ton exemple ! soutiens le fardeau qui l'écrase! sois pour lui le Cyrénéen qui t'aida k porter la croix sur le Golgotha ' !
» Chrétit^nne est la dernière de ces pensées, comme la conclusion des Mémoires : jusqu'au bout, et parce qu'il avait cru, Chaleaubriaiid a voulu croire. En matière de foi comme en matière de loyalisme, il est resté fidèle au point d'honneur. Voy. Mémoires, vol. VI, fin :
« En traçant ces derniers mots, ce 16 novembre 1841, ma fenêtre, qui donne à l'ouest sur les jardins des Missions étrangères, est ouverte : il est six heures du matin : j'aperçois la lune pâle et
éinrgie; elle s'abaisse sur la llèchc des Invalides à peine révélée par le pren)ier rayon doré de l'Orient : on dirait que l'ancien monde finit, el que le nouveau commence.. Je vois les retlels d'une aurore dont ji". ne verrai pas se lever le soleil. Il ne me reste qu'à nra»r,<;oir au boni de ma fosse; après quoi je descondrai hardimcnî, le crucilix à la main, dans l'éternité. »
AvilUTISSEMENf V
Notice sui! i.a vie et l'ceu\ re de F.-Ii. de Ch.vteal'Biua.M' vu
CHATEAUBRIAND de 1768 a 1800 I. — Mémoires d'Outre- Tombe (['^ l'art ii^;