VOYAGE EN AMÉRIQUE
comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me saluent, que les forêts courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la société, ou sur le mien, qu'est gravé le sceau immortel de notre origine ? Courez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois ; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre ; égorgez-vous pour un mot, pour un maître ; doutez de l'existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses: moi j'irai errant dans mes solitudes ; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée; je serai libre comme la nature; je ne reconnaîtrai de souverain que celui ([ui alluma la flamme des soleils et qui d'un seul coup de sa main fit rouler tous les mondes-
Au ynalin.
Nous nous sommes levés do grand matin pour partir à la fraîcheur ; les bagagei ont été rembarques ; nous avons déroulé notre voibi. Des deux côtés nous avions de hautes terres chargées de forêts ; le feuillage offrait toutes les nuances imaginables : l'écarlate fuyant sur le rouge, le jaune foncé sur l'or brillant, le brun ardent sur le brun léger, le vert, le blanc, l'azur, lavés en mille teintes plus ou moins faibles, plus ou moins éclatantes. Près de nous, c'était toute la variété du prisme; loin de nous, dans les détours de la vallée, les couleurs se mêlaient et se perdaient
dans des fonds veloutés. Les arbres harmoniaienl ensemble leurs formes : les uns se déployaient en év\ ntail, d'autres s'élevaient en cône, d'autres s'arrondissaient en boule d'autres étaient taillés en pyramide. Mais il faut se contenter de jouir de ce spectacle sans chercher à le décrire.
Dix heures du matin.
Nous avançons lentement. La brise a cessé, et le canal commence à devenir étroit : le temps se couvre de nuages.
Midi.
Il est impossible de remonter plus haut en canot ; il faut maintenant changer notre manière de voyager ; ■>.ous allons tirer notre canot à terre, prendre nos \irovisions, nos armes, nos fourrures pour la nuit, et pénétrer dans les bois.
Trois heures.
Qui dira le sentiment qu'on éprouve en entrant dans ces forêts aussi vieilles que le monde, et qui seules donnent une idée de la création telle quelle sortit des mains de Dieu ? Le jour, tombant d'en haut à travers un voile de feuillage, répand dans la profondeur du bois une demi -lumière, changeante et mobile, qui donne aux objets une grandeur fantastique. Partout il faut franchir des arbres abattus sur lesquels s'élèvent d'autres générations d'arbres. Je cherche en vain une issue dans ces solitudes ; trompé par un jour plus vif, j'avance à travers les herbes, les •orties, les mousses, les lianes et l'épais humus composé des débris des végétaux; mais je n'arrive qu'à une clairière formée par quelques pins tombés. Bientôt la forêt redevient, plus sombre; l'œil n'aperçoit que des troncs de chêne.» et de noyers qui se