Daniel
î. Cf. page 2-20, note 3,
suivions le lit desséché d'un torrent : la lune, diminuée d'une moitié, éclairait à peine nos pas dans ces profondeurs; les sangliers faisaient entendre autour de nous un cri singulièrement sauvage. Je compris à la désolation de ces bords comment la fille de Jephté voulait pleurer sur la montagne de Judée, et pourquoi les prophètes allaient gémir sur les hauts lieux. Quand le jour fut venu, nous nous trouvâmes au milieu d'un labyrinthe de montagnes de forme conique, à pou près semblables entre elles et enchaînées l'une à l'autre par la base. La roche qui formait le fond de ces montagnes perçait la terre. Ses bandes ou ses corniches parallèles étaient disposées comme les gradins d'un amphithéâtre romain, ou comme ces murs en échelons avec lesquels on soutient les vignes dans les vallées de la Savoie. A chaque redan ^ du rocher croissaient des touffes de chênes nains, des buis et des lauriors-roses. Dans le fond des ravins s'élevaient des oliviers; et quelquefois ces arbres formaient des bois entiers sur le flanc des montagnes. Nous entendîmes crier divers oiseaux, entre autres des geais. Parvenus au plus haut point de cette chaîne, nous découvrîmes, derrière nous (au midi et à l'occident), la plaine de Saron jusqu'à JafFa, et l'horizon de la mer jusqu'à Gaza ; devant nous (au nord et au levant), s'ouvrait le vallon de Saint-Jérémie, et dans la même direction, sur le haut d'un rocher, on apercevait au loin une vieille forteresse appelée le Château des Michabées. On croit que l'auteur des Lamentations ^ vint au monde dans le village qui a retenu son nom au milieu de ces montagnes : il est certain que la tristesse de ces lieux semble respirer dans les cantiques du prophète des douleurs.
Cependant, en approchant de Saint-Jérémie, je fus un peu consolé par un spectacle inattendu. Des troupeaux de chèvres à oreilles tombantes, des moutons à larges queues, des ânes qui rappelaient par leur beauté l'onagre des Écritures, sortaient du village au lever de l'aurore. Des femmes arabos faisaient sécher des raisins dans les vignes ; quelques-unes
I. Redan. Pro|irpmont : rortilic^ttinii à aiiglon ^iiiillanl» cl rendants. i. Ji'rftmie.
240 LA VIE ET l'œuvre DE CHATEAUBRIAND
avaient le visage couvert d'un voile, et portaient sur leur tête un vase plein d'eau, comme les filles de MadianV La fumée du hameau montait en vapeur blanche aux premiers rayons du jour ; on entendait des voix confuses, des chants, des cris de joie : cette scène formait un contraste agréable avec la désolation du lieu et les souvenirs de la nuit.
Notre chef arabe avait reçu d'avance le droit que la tribu exige des voyageurs, et nous passâmes sans obstacle. Tout à coup je fus frappé de ces mots prononcés distinctement en français : « En avant, marche ! » Je tournai la tête, et j'aperçus une troupe de petits Arabes tout nus qui faisaient l'exercice avec des bâtons de palmier. Je ne sais quel vieux souvenir de ma première vie me tourmente, et, quand on me parle d'un soldat français, le cœur me bat; mais voir de petits Bédouins dans les montagnes de la Judée imiter nos exercices militaires et garder le souvenir de notre valeur, les entendre prononcer ces mots qui sont, pour ainsi* dire, les mots d'ordre de nos armées, et les seuls que sachent nos grenadiers, il y aurait eu de quoi toucher un homme moins amoureux que moi de la gloire de s'i patrie. Je ne fus pas si effrayé que Robinson quand il entendit parler son perroquet, mais je ne fus pas moins charmé que ce fameux voyageur. Je donnai quelques médins au petit bataillon, en lui disant : « En avant, marche ! » Et afin de ne rien oublier, je lui criai : « Dieu le veut! Dieu le veutl « comme les compagnons de Godefroy et de saint Louis.
De la vallée de Jérémie nous descondîmes dans celle de Tcrébinlhe. Elle est plus profonde et plus étroite que la première. On y voit des vignes et quelques roseaux de doura. Nous arrivâmes au torrent où David enfant prit les cinq pierres dont il frappa le géant Goliath. Nous passâmes ce torrent sur un pont de pierre, le seul qu'on rencontre dans ces lieux déserts : le tomnt conservait encore un peu d'eau stagnante. Tout près de là, à main gauche, sous un village appelé Knloni, je remarquai parmi des ruines plus modernes
1. Les Madianites sout uu aucieu peuiile d'Arabie, sur la côte nord-ouest.
les débris d'une fabrique antique. L'abbé Mariti attribue ce monument à je ne sais quels moines. Pour un voyageur italien, l'erreur est grossière. Si l'architecture de ce monument n'est pas hébraïque, elle est certainement romaine : l'aplomb, la taille et le volume des pierres ne laissent aucun doute à ce sujet.
Après avoir passé le torrent, on découvre le village de Keriet-Lefta au bord d'un autre torrent desséché qui ressemble à un grand chemin poudreux. EI-Biré se montre au loin, au sommet d'une haute montagne, sur la route de Nablous, Nabolos, ou Nabolosa, la Sichem du royaume d'Israël, et la Néapolis des Hérodes. Nous continuâmes à nous enfoncer dans un désert, où des figuiers sauvages clairsemés étalaient au vent du midi leurs feuilles noircies '. La terre, qui jusqu'alors avait conservé quelque verdure, se dépouilla, les flancs des montagnes s'élargirent, et prirent à la fois un air plus grand et plus stérile. Bientôt toute végétation cessa : les mousses mômes disparurent. L'amphithéâtre des montagnes se teignit d'une couleur rouge et ardente. Nous gravîmes pendant une heure ces régions attristées pour atteindre un col élevé que nous voyions devant nous. Parvenus à ce passage, nous cheminâmes pendant une autre heure sur un plateau nu semé de pierres roulantes. Tout à coup, à l'extrémité de ce plateau, j'aperçus une ligne de murs gothiques flanqués de tours carrées, et derrière lcs(iuels s'élevaient quelques pointes d'édifices. Au pied de ces murs paraissait un camp de cavalerie turque dans toute la pompe orientale. Le guide s'écria : « El-Gods! » La Sainte (Jérusalem) ! et il s'enfuit au grand galop*.
Je conçois maintenant ce que les historiens elles voyageurs liipportent de la surprise des Croisés et des pèlerins, à la incmière vue de Jérusalem. Je puis assurer que quicontjuo a eu comme moi la patience de lire à peu près deux cenls
t. (;f., pom- (ciiit ce passigo, la pngi- HO, où lus iiicimes expressions s'applii]ii«Mil nu m(^nii; t.ililcuu.
2. Uiii)i(iui" Mtjot (lu Grand Seigneur, il avait peur d'ôtro hàtonni! par lo pnclia d(! Datnas, dont nous apercevions le camp. (Note de Chateaubriand.)
relations modernes de la Terre Sainte, les compilations rabbiniques, et les passages des anciens sur la Judée, ne connaît rien du tout encore. Je restai les yeux flxés sur Jérusalem, mesurant la hauteur de ses murs, recevant à la fois tous les souvenirs de l'histoire, depuis Abraham jusqu'à Godefroy de Bouillon, pensant au monde entier changé parla mission du Fils de l'homme, et cherchant vainement ce Temple dont Une reste pas pierre sur pierre. Quand je vivrais mille ans, jamais je n'oublierai ce désert qui semble respirer encore la grandeur de Jéhova et les épouvantements de la mort *...