‹ Lectures choisiesChapitre 131 sur 145 · ARRIVÉE D'ABEN-HAMET A GRENADE · texte numérisé non relu

ARRIVÉE D'ABEN-HAMET A GRENADE

Des émotions encore plus vives attendaient l'Abencerage au terme de sa course. Grenade est bâtie au pied de la Sierra- Nevada, sur deux hautes collines que sépare une profonde vallée. Les maisons placées sur la pente des coteaux, dans l'enfoncement de la vallée, donnent à la ville l'air et la forme d'une grenade entr'ouverte : d'où lui est venu son nom. Deux rivières, le Xénil et le Douro, dont l'une roule des paillettes d'or, et l'autre des sables d'argent, lavent le pied des collines, se réunissent, et serpentent ensuite au milieu d'une plaine charmante, appelée la Véga. Cette plaine que domine Grenade 9tt couverte de vignes, de grenadiers, de figuiers, de milliers, d'orangers; elle est entourée par des montagnes d'une forme et d'une couleur admirables. Un ciel enchanté, un air pur et délicieux, portent dans l'âme une langueur secrète dont le voyageur qui ne fait que passer a même de la peine à se défendre '. On sent que dans ce pays les tendres

I. Vingt^quatre ans après la prise de QrenaiJe, le deruier des Abenccrages, Abon- Hnmci, quitt'' les environs du Tunis où sa tribu s'était réfugii^'e, pour l'aire \xa pèleriiiigi- BU toiiihcau de ses aïnux.

i. Cf. Victor Hugo, Orientale», Grenade :

Grenade efface en tout ses riviil''st'. GnMia>le Cliunto plus niolleineat la mollu siiréuiidu ; Elle peint SCS maisons du plus riches couleurs ; Et l'on dit que les vents suspendent leurs haleines. Quand par un soir il'été (ircnadi' dans so^ plaiuus Kùiand ses femmes et ses Heurs.

passions auraient promptement étouffé les passions héroïques, si l'amour, pour être véritable, n'avait pas toujours besoin d'être accompagné de la gloire *.

Lorsque Aben-Hamet découvrit le faîte des premiers édifices de Grenade, le cœur lui battit avec tant de viole) ice qu'il fut obligé d'arrêter sa mule. Il croisa les bras sur sa poitrine, et, les yeux attachés sur la viUe sacrée, il resta muet et immobile. Le guide s'arrêta à son tour, et comme tous les sentiments élevés sont aisément compris d'un Espagnol, il parut touché et devina que le Maure revoyait son ancienne patrie. L'Abencerage rompit enfin le silence.

« Guide, s'écria-t-il, sois heureux! ne me cache point la vérité, car le calme régnait dans les flots le jour de ta naissance, et la lune entrait dans son croissant. Quelles sont ces tours qui brillent comme des étoiles au-dessus d'une verte forêt? »

« C'est l'Alhambra, )> répond le guide.

« Et cet autre château, sur cette autre colline ? » dit Aben- Hamet.

« C'est le Généralife, répliqua l'Espagnol. 11 y a dans ce château un jardin planté de myrtes où l'on prétend qu'Aboucerage fut surpris avec la sultane Alfaïma -. Plus loin vous voyez l'Albaïzyn^ et plus près de nous les Tours Vermeilles*. »

Chaque mot du guide perçait le cœur d' Aben-Hamet. Qu'il est cruel d'avoir recours à des étrangers pour apprendre à connaître les monuments de ses pères, et de se faire raconter par des indifférents l'histoire de sa famille et de ses aniisl Le guide, mettant fin aux réflexions d' Aben-Hamet, s'écria:

1. Chateaubriand avait dit au début : u Les Aljcncerages surtout conservaient U |ilus tendre et le plus Cdèle souvenir de la patrie. Ils avaient' quitté avec un mortel regret le théâtre de leur gloire, et les bords qu'ils firent si souvent relcutir d< Cl' cri d'armes : Honneur et Amour! »

2. Aben-Hamet portait le nom de cet Abencerage qui fut accusé par la tribu des Zégris d'avoir séduit la sultane Alfaïma.

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