Cf. la note do la page
2. Tout ce qui suit, Chateaubriand le tire de son manuscrit des Natcheg.
environ huit ou neuf lieues de la cataracte, nous nous pi'éparions à descendre de cheval avant le coucher du soleil, pour bâtir notre hutte et allumer notre bûcher de nuit à la manière indienne, nous aperçûmes dans le bois les feux de quelques gauvages qui étaient campés un peu plus bas, au bord du même ruisseau où nous nous trouvions. Nous allâmes à eux. Le Hollandais leur ayant demandé par mon ordre la permission de passer la nuit avec eux, ce qui fut accordé sur-le-champ, nous nous mîmes alors à l'ouvrage avec nos hôtes. Après avoir coupé les branches, planté des jalons, arraché des écorces pour couvrir notre palais, et rempli quelques autres travaux publics, chacun de nous vaqua à ses affaires particulières. J'apportai ma selle, qui me servit de fidèle oreiller durant tout le voyage ; le guide pansa mes chevaux ; et, quant à son appareil de nuit, comme il n'était pas si délicat que moi, il se servait ordinairement de quelque tronçon d'arbre sec. L'ouvrage étant fini, nous nous assîmes tous en rond, les jambes croisées à la manière des tailleurs, autour d'un feu immense afin de rôtir nos quenouilles de maïs et de préparer le souper. J'avais encore un flacon d'eau-de-vie, qui ne servit pas peu à égayer nos sauvages*; eux se trouvaient avoir des jambons d'oursins, et nous commençâmes un festin royal.
La famille était composée de deux femmes avec deux petits enfants à la mamelle, et de trois guerriers : deux d'entre eux pouvaient avoir de quarante à quarante-cinq ans, quoiqu'ils parussent beaucoup plus vieux; le troisième était un jiune homme.
La conversation devint bientôt générale; c'est-à-dire par quelques mots entrecoupés de ma part, et par beaucoup de gestes : langage expressif que ces nations entendent à merveille, et que j'avais appris parmi elles. Le jeune homme seul gardait un silence obstiné ; il tenait constamment le? yeux allacliés sur moi. Malgré les raies noires, rouges, bleues, les oreilles découpées, la perle pendante au nez dont il otait défiguré, on distinguait aisément la noblesse et la sensibilité
t. Singulier ilélail dans en l-.ilili-.ui <le iiuFiirs priniilives.
qui animaient son visage. Combien je lui savais gré de ne pas m'aimer ! II me semblait lire dans son cœur l'histoire de tous les maux dont les Européens ont accablé sa patrie.
Les deux petits enfants, tout nus, s'étaient endormis à nos pieds devant le feu ; les femmes les prirent doucement dans leurs bras, et les couchèrent sur des peaux, avec ces soins de mère, si délicieux à voir chez ces prétendus sauvages ; la conversation mourut ensuite par degrés, et chacun s'endormit dans la place où il se trouvait.
Moi seul je ne pus fermer l'œil ; entendant de toutes parts les aspirations profondes de mes hôtes, je levai la tête, et, m'appuyant sur le coude, contemplai à la lueur rougeâtre du feu mourant les Indiens étendus autour de moi et plongés dans le sommeil. J'avoue que j'eus peine à retenir des larmes. Bon jeune homme, que ton repos me parut touchant! toi qui semblais si sensible aux maux de ta patrie, tu étais trop grand, trop supérieur, pour te défier de l'étranger. Européens, quelle leçon pour nous! Ces mêmes sauvages que nous avons poursuivis avec le fer et la flamme, à qui notre avarice ne laisserait pas môme une pelletée de terre pour couvrir leurs cadavres, dans tout cet univers, jadis leur vaste patrimoine, ces mômes sauvages, recevant leur ennemi sous leurs huttes hospitalières, partageant avec lui leur misérable repas, leur couche infréquentée du remords, et dormant auprès de lui du sommeil profond du juste! ces vertus-là sont autant au-dessus de nos vertus conventionnelles que l'âme de ces hommes de la nature est au-dessus de celle de l'homme de la société.
11 faisait clair de lune. Échauffé de mes idées, je me levai et fus m'asscoir, à quelque distance, sur une racine qui traçait au bord du ruisseau : c'était une de ces nuits américaines que le pinceau des hommes ne rendra jamais, et dont je me suis rappelé cent fois le souvenir avec délices.
La lune était au plus haut point du ciel' : on voyait çà et là,
1. Ici coinmcnco la dcscriiition d'uue nuit que l'on rcirouve dans le Génie du Christianisme, liv. V, cliap. xii. On peut, en comparant les deux descriptiuus, Toir ce que le goût m'a fait cliaugcr ou retrancher dans mon second travail. (Note de Cliateauljriaud dans l'édition de 1826.) — Cf. pages 109 sqq. En retouchant celte
dans de grands intervalles épurés, scintiller mille étoiles. Tantôt la lune reposait sur un groupe de nuages, qui ressemblait à la cime de hautes montagnes couronnées de neiges; peu à peu ces nues s'allongeaient, se déroulaient en zones diaphanes et onduleuses de satin blanc, ou se transformaient en légers flocons d'écume, en innombrables troupeaux errants dans les plaines bleues du firmament. Une autre fois, la voûte aérienne paraissait changée en une grève où l'on distinguait les couches horizontales, les rides parallèles tracées comme par le flux et le reflux régulier de la mer ; une bouffée de vent venait encore déchirer le voile, et partout se formaient dans les cieux de grands bancs d'une ouate éblouissante de blancheur, si doux à l'œil, qu'on croyait ressentir leur mollesse et leur élasticité. La scène sur la terre n'était pas moins ravissante : le jour céruséen et velouté de la lune flottait silencieusement sur la cime des forêts, et, descendant dans les intervalles des arbres, poussait des gerbes de lumière jusque dans l'épaisseur des plus profondes ténèbres. L'étroit ruisseau qui coulait à mes pieds, s'enfonçant tour à tour sous des bois de chênes-saules et d'arbres à sucre, et reparaissant un peu plus loin dans des clairières tout brillant de constellations de la nuit, ressemblait à un ruban de moire et d'azur, semé de crachats de diamants, et coupé transversalement de bandes noires. De l'autre côté de la rivière, dans une vaste prairie naturelle, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons où elle était étendue comme des toiles. Des bouleaux dispersés çà et là dans la savane, tantôt, selon le caprice des brises, se confondaient avec le sol en s'enveloppant de gazes pâles, tantôt se détachaient du fond de craie en se couvrant d'obscurité et formant comme tles îles d'ombres flollantes sur une mer immobile de lumière. Auprès, tout était silence et repos, hors la chute de quchjues feuilles, le passage bruscjuc d'un vent sul)it, les gémissements rares et interrompus do la hulotte; mais au loin, par intervalles, on entendait les roulc-
pago de V Essai pour lu faire entrer dnns son fîénin du Chrislianisme, Ciiiili'iiil briiuid a surtout ^ isA à plus lie •obri<''l<i. Co (irciiih-r inorrcau ost dune iiiiii'inriccacc un peu luxuriaute.
menis solennels de la cataracte de Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert, et expiraient à travers les forêts solitaires ^
La grandeur, l'étonnante mélancolie de ce tableau, ne sauraient s'exprimer dans les langues humaines; les plus belles nuits en Europe ne peuvent en donner une idée. Au milieu de nos champs cultivés, en vain l'imagination cherche à s'étendre, elle rencontre de toutes parts les habitations des hommes : mais, dans ces pays déserts, l'âme se plaît à s'enfoncer, à se perdre dans un océan d'éternelles forêts; elle aime à errer, à la clarté des étoiles, aux bords des lacs immenses, à planer sur le gouffre mugissant des terribles cataractes, à tomber avec la masse des ondes, et pour ainsi dire à se mêler, à se fondre avec toute une nature sauvage et sublime.
Ces jouissances sont trop poignantes : telle est notre faiblesse, que les plaisirs exquis deviennent des douleurs, comme si la nature avait peur que nous n'oubliassions que nous sommes hommes. Absorbé dans mon existence, ou plutôt répandu tout entier hors de moi, n'ayant ni sentiment, ni pensée distincte, mais un ineffable je ne sais quoi qui ressemblait à ce bonheur mental dont on prétend que nous jouirons dans l'autre vie, je fus tout à coup rappelé à celle-ci. Je me sentis mal, et je vis qu'il fallait finir. Je retournai à notre ajoupa-, où, me couchant auprès des sauvages, je tombai bientôt dans un profond sommeil.
Le lendcanain, à mon réveil, j'aperçus la troupe déjà prête pour le départ. Mon guide avait sellé les chevaux; les guerriers étaient armés, et les femmes s'occupaient à rassembler les bagages, consistant en peaux, en maïs, en ours fumé. Je me levai, et tirant de mon portemanteau un peu de poudre et de balles, du tabac et une boîte de gros rouge, je distribuai ces présents parmi nos hôtes, qui parurent bien contents de
1. Ce morce;iu est reproduit, avec de logères motlificatious, dans les Mémoires d' outre-tombe. « C'est dans ces nuits, ajoute Chateauliriand, que m'apparut une muse inconnue : je rccuoillis quelques-uns de ses accents ; je les marquai sur mon livre, à la clarté dus étoiles, l'ommo un musicien vulgaire écrirait les notes que lui dicterait quelque grand maitre des harmonies. »