‹ Lectures choisiesChapitre 30 sur 145 · JOURNAL SANS DATE · texte numérisé non relu

JOURNAL SANS DATE

Le ciel est pur sur ma tête, l'onde limpide sous mon canot, qui fuit devant une légère brise. A ma gauche sont des collines taillées à pic et flanquées de rochers d'où pendent des convolvulus à fleurs blanches et bleues, des festons de bignonias, de longues graminées, des plantes saxatiles de toutes les couleurs; à ma droite régnent de vastes prairies. A mesure que le canot s'avance, s'ouvrent de nouvelles scènes et de nouveaux points de vue : tantôt ce sont des vallées solitaix'es et riantes, tantôt des collines nues; ici c'est une forêt de cyprès dont on aperçoit les portiques sombres, là c'est un bois léger d'érables, où le soleil se joue comme à travers une dentelle.

Liberté primitive, je te retrouve enfin! Je passe comme cet oiseau qui vole devant moi, qui se dirige au hasard, et n'est embarrassé que du choix des ombrages. Me voilà tel que le Tout-Puissant m'a créé, souverain de la nature, porté triomphant sur les eaux, tandis que les habitants des fleuves accompagnent ma course, que les peuples de l'air me chantent leurs hymnes, que les bêtes de la terre me" saluent, que les foré I s courbent leur cime sur mon passage. Est-ce sur le front de l'homme de la société ou sur le mien qu'est gravé le sceau immortel de notre origine? Gourez vous enfermer dans vos cités, allez vous soumettre à vos petites lois; gagnez votre pain à la sueur de votre front, ou dévorez le pain du pauvre; égorgez-vous pour un mot, pour un maître ; doutez de

i. L» date est (le 1701.

l'existence de Dieu, ou adorez-le sous des formes superstitieuses : moi j'irai errant dans mes ' solitudes; pas un seul battement de mon cœur ne sera comprimé, pas une seule de mes pensées ne sera enchaînée ; je serai libre comme la nature; je ne reconnaîtrai de Souverain que celui qui alluma la flamme des soleils, et qui d'un seul coup de sa main fit rouler tous les mondes 2.

Sept heures du soir.

Nous avons traversé la fourche de la rivière et suivi la branche du sud-est. Nous cherchions le long du canal une anse où nous pussions débarquer. Nous sommes entrés dans une crique qui s'enfonce sous un promontoire chargé d'un bocage de tulipiers. Ayant tiré notre canot à terre, les uns ont amassé des branches sèches pour notre feu, les autres ont préparé l'ajoupa^ J'ai pris mon fusil, et je me suis enfoncé dans le bois voisin.

Je n'y avais pas fait cent pas que j'ai aperçu un troupeau de dindes occupées à manger des baies de fougères et des fruits d'aliziers. Ces oiseaux diffèrent assez de ceux de leur race naturalisés en Europe : ils sont plus gros ; leur plumage est couleur d'ardoise, glacé sur le cou, sur le dos et à l'extrémité des ailes d'un rouge de cuivre ; selon les reflets de la lumière, ce plumage brille comme de l'or bruni. Ces dindes sauvages s'assemblent souvent en grandes troupes. Le soir elles se perclicnt sur les cimes des arbres les plus élevés. Le matin elles font entendre du haut de ces arbres leur cri répété ; un peu après le lever du soleil leurs clameurs cessent, et elles descendent dans les forêts.

Nous nous sommes levés de grand matin pour partir à la

1. Mes solilu'li's, res solitudes nue j'aini'', qui sont mon domaine propre, ;\ mol, homme vr.iimi'nl libre, <i souviTain de la nature ■>, que les eaux portent docilemont, que saluent les bêle-; d^' la terre, etc.

2. « Je laisse toutes <'i-s rhoses à la Jeunesse, dit uae note postérieuio de C.linteaul>riand : on voudra bien me les pardonner. » Cette page respire on effet un cnlliousiasme tout jnvonilo. Ou croit entendre « l'hymne triomphal dn l'indrpi-udance naturelle et le chant d'ivresse de la solitude ».

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