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SPECTACLE GÉNÉRAL DE L'UMVERS

Il est un Dieu; les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l'insecte bourdonne ses louanges, l'éléphant le salue au lever du jour, l'oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance, et l'Océan déclare son immensité. L'homme seul a dit : 11 n'y a point do Dieu^.

Il n'a donc jamais, celui-là, dans ses infortunes, levé les

i. Comment prendre au sérieux de pareilles billevesées? Chateaubriand compromet trop souvent la cause dont il s'est fait l'avocat par des fantaisies que ne tolérait pas II gravité du sujet.

2. La pagti (îst belle sans doute; mais Chateaubriand cspôre-t-il nous faire croira au déluge à l'aide de tels arguments?

3. Le cliapitrH xxxi de la seconde partie de l'Essai commence ainsi : « Il c^l un Dieu. Les lnThcs de la vallée et les côilrcs du Liban le bénissent, l'insecte bruit ■es louanges, et l'éléphant le salue nu lever ilu soleil; les oiseaui le chantent dans le feuillage, lo veut le murmure dans les forêts, la foudre tonne sa puissancf. et l'Océan déclare son immtitisité; l'homme S'nil a dit : Il n'y a point de Dieu. » (Chateaubriand mit en note dans l'édition de 1826 : « J'ai repris ces images et ces descriptions pour le Génie du Chrislianismc, où on les retrouve plus pures et pluï correctes •.

yeux vers le ciel, ou, dans son bonheur, abaissé ses regards vers la terre? La nature est-elle si loin de lui qu'il ne l'ait pu contempler, ou la croit-il le simple résultat du hasard ? Mais f[uel hasard a pu contraindre une matière désordonnée et rebelle à s'arranger dans un ordre si parfait* ?

On pourrait dire que l'homme est la,pensée manifestée de Dieu, et que l'univers est son imagination rendue sensible. Ceux qui ont admis la beauté de la nature comme preuve d'une intelligence supérieure auraient dû faire remarquer une chose qui agrandit prodigieusement la sphère des merveilles : c'est que le mouvement et le repos, les ténèbres et la lumière, les saisons, la marche des astres, qui varient les décorations du monde, ne sont pourtant successifs qu'en apparence, et sont permanents en réalité. La scène qui s'efïace pour nous se colore pour un autre peuple; ce n'est pas le spectacle, c'est le spectateur qui change. Ainsi Dieu a su réunir dans son ouvrage la durée absolue et la durée progressive : la première est placée dans le temps, la seconde dans l'étendue; par celle-là, les grâces de l'univers sont unes, inflnies, toujours les mêmes; par celle-ci, elles sont multiples, finies et renouvelées : sans l'une il n'y eût point eu de grandeur dans la création; sans l'autre il y eût eu monotonie.

Ici le temps se montre à nous sous un rapport nouveau; la moindre de ses fractions devient un tout complet, qui comprend tout, et daus lequel toutes choses se modifient, depuis la

1. Toute cette partie de l'ouvrage, si l'argumeutation en avait i^uelque valeur, ilémontrerait, non pas la vérité du christianisme, mais tout simplemeut l'existence il'un Dieu. Ou sait d'ailleurs que la preuve des causes finales, roninie ou tlit en ihéodicéo. a été singulièrement infirmée par la philosophie moderne. Kant en a fait une critique décisive. En admettant même que « l'ordre de l'univers » ne soit pas tout simplement un efTet de forces livrées à elle.?- mêmes qui se font équilibre les unes aux autres, tout ce que l'argument des « causes-finaliers i> pourraitdémontrer. c'est qu'il y aurait dans le monde une intelligenre consciente ou iuronsciente. Mais que cotte intelligence soit un Dieu parfait, voilà qui reste à prouver, l'our prélcndie que l'arrangement de l'univers nous révèle une cause vniment parfaite, il faudrait que cet univers se révélât à nous comme le tout le plus parfait possible, et pour cela que nous connussions tous les mondes possibles, c'est-à-dire que nous eussions roniniscience. Or, non seulement nous ue connaissons pas tous les mondes possibles, mais de ce moiidj même nous ne counaissoiis qu'une très petite partie, et, dans la partie qui nous est couuue, beaucoup de mal se mêle à beaucoup d« bieu.

mort d'un insecte jusqu'à la naissance d'un monde : chaque minute est en soi une petite éternité. Réunissez donc en un même moment, par la pensée, les plus beaux accidents de la nature ; supposez que vous voyez à la fois toutes les heures du jour et toutes les saisons, un matin de printemps et un matin d'automne, une nuit semée d'étoiles et une nuit couverte de nuages, des prairies émaillées de fleurs, des forêts dépouillées par les frimas, des champs dorés par les moissons. Vous aurez alors une idée juste du spectacle de l'univers. Tandis que vous admirez ce soleil qui se plonge sous les voûtes de l'occident, un autre observateur le regarde sortir des régions de l'aurore. Par quelle inconcevable magie ce vieil astre qui s'endort fatigué et brûlant dans la poudre du soir, est-il en ce moment même ce jeune astre qui s'éveille humide de rosée dans les voiles blanchissants de l'aube ? A chaque moment de la journée le soleil se lève, brille à son zénith, et se couche sur le monde ; ou plutôt nos sens nous abusent, et il n'y a ni orient, ni midi, ni occident vrai. Tout se réduit à un point fixe d'où le flambeau du jour fait éclater à la fois trois lumières en une seule substance. Cette triple splendeur est peut-être ce que la nature a de plus beau ; car, en nous donnant l'idée de la perpétuelle magnificence et de la toute-puissance de Dieu, elle nous montre aussi une image éclatante de sa glorieuse Trinité*.

Conçoit-on bien ce que serait une scène de la nature, si elle était abandonnée au seul mouvement de la matière*? Les nuages, obéissant aux lois de la pesanteur, tomberaient perpendiculairement sur la terre, ou monteraient en pyramides dans les airs; l'instant d'après, l'atmosphère serait trop. épaisse ou trop raréfiée pour les organes de la respiration. La lune, trop près ou trop loin de nous, tour à tour serait invisible, tour à tour se montrerait sanglante, couverte de taches énormes, ou remplissant seule de son orbe démesuré le dôme céleste. Saisie

1. l'as besoin d'insister sur co qu'il y a lit de puéril. Au reste, toute l,i partie dogmutiquc dan» le Génie du C/iiislianismc est non seulement faible, mais vaine et bien souvent absurde ou ridicule.

2. ChalPiiubriand invcnto ici jn ne sais quel autiigonisnie bien singulier entre lei lois de la nature et l'auteur de ces lois.

comme d'une étrange folie, elle marcherait d'éclipsés en éclipses, ou, se roulant d'un flanc sur l'autre, elle découvrirait enfin cette autre face que la terre ne connaît pas. Les étoiles sembleraient frappées du même vertige; ce ne serait plus qu'une suite de conjonctions effrayantes : tout à coup un signe d'été serait atteint par un signe d'hiver; le Bouvier conduirait les Pléiades, et le Lion rugirait dans le Verseau; là des astres passeraient avec la rapidité de l'éclair, ici ils pendraient immobiles ; quelquefois, se pressant en groupes, ils formeraient une nouvelle voie lactée; puis, disparaissant tous ensemble, et déchirant le rideau des mondes, selon l'expression de TertuUien, ils laisseraient apercevoir les abîmes de l'éternité.

Mais de pareils spectacles n'épouvanteront point les hommes avant le jour où Dieu, lâchant les rênes de l'univers, n'aura besoin, pour le détruire, que de l'abandonner.

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