‹ Lectures courantes; quarante leçons de lecture et de conversation suivies dexercices de traductionChapitre 15 sur 96 · Qu'est-ce que c'est qu'un microscope · texte numérisé non relu

Qu'est-ce que c'est qu'un microscope

Neuvième Leçon.

L'Eruption du Krakatoa.

Depuis l'apparition de l'humanité sur la Terre, ou, pour mieux dire, depuis que l'humanité a conscience d'elle-même et conserve dans ses annales le souvenir des événements qui la concernent, jamais, si ce n'est le déluge asiatique, jamais aucun phénomène terrestre ou céleste historique n'a atteint les proportions de l'événement que nous allons raconter.

L'île Krakatoa est située dans le détroit qui s'étend entre Java et Sumatra.

Dans cette île est ou plutôt était situé un volcan qui fit explosion au mois d'août 1883. Des éruptions relativement calmes avaient commencé dès le 11, mais c'est le 25 que l'explosion volcanique prit des proportions terribles pour atteindre le 26 son paroxysme le plus violent. Une épaisse colonne de fumée s'échappant du cratère en ébullition, s'étendit à une grande hauteur comme une vaste couronne ; les cendres tombèrent du ciel, et aux cendres succéda la pierre ponce mêlée de boue. Puis vint la nuit, une nuit noi^e, opaque, de dix-huit heures, pendant laquelle toutes les forces

aveugles de la nature unirent leurs efforts pour renouveler le Chaos. La mer furieuse, hurlante, se souleva. Une vague colossale s'engouffra dans le détroit, courant avec une vitesse insensée et se rua avec rage sur les terres. D'autres vagues suivirent celle-ci, non moins gigantesques, non moins furieuses, non moins destructives, poursuivant leur œuvre au milieu des ténèbres. Quand le jour reparut enfin, pâle et blafard, ce fut pour éclairer un spectacle lamentable et effrayant. Des villes, la veille animées, vivantes, pleines de mouvement et de bruit, avaient disparu. L'eau s'était avancée dans les terres, ne laissant émerger que les sommets des hauts monts comme autant de petites îles. Et telle avait été la force des vagues qu'elles avaient projeté sur les collines, parfois à plus de trois kilomètres dans l'intérieur, plusieurs navires, des chaudières, des locomotives. Et ce n'est pas tout. Où s'arrêtait la ligne des eaux, la cendre commençait. Toute l'île en fut couverte, la culture anéantie, les sources taries, les cours d'eau comblés, et les malheureux habitants, au milieu de ce désert inexorable, moururent de faim et de soif par milliers.

Pendant ce temps, des transformations non moins terribles s'accomplissaient dans le détroit. L'entrée des ports devenait impraticable, par suite de l'accumulation de la pierre ponce vomie par le volcan. Toutes les îles du détroit ont été plus ou moins cruellement éprouvées. Toute la partie nord de l'île de Krakatoa a été recouverte de plus de trois cents mètres d'eau. Il n'en reste plus que la partie méridionale avec le grand pic. En même temps, seize îlots avaient surgi du fond des flots.

Voyons maintenant quelles ont été les impressions d'un capitaine au long cours dont le navire se trouvait dans ces parages à l'époque du terrible cataclysme que nous venons de raconter.

Neuvième Leçon. 43

Le capitaine Dumont nous dit que son navire le " Nantes/' qui est un des meilleurs et des plus solides marcheurs de la flotte des " Messageries maritimes," a été arrêté dans cette nuit de dix-huit heures, et condamné à rester en place à cause des dangers qu'il eût pu courir en sortant de la baie de Lampong (île de Sumatra) où il se trouvait.

"La pluie de cendres, dit le capitaine, s'était changée en une pluie de boue compacte et épaisse qui finit par couvrir le pont sur une épaisseur de près de soixante centimètres. Cette boue fétide pénétrait partout et était particulièrement gênante pour l'équipage ; yeux, oreilles, nez étaient littéralement bouchés par cette matière désagréable qui rendait presque toute respiration impossible î Comme variation, la pierre ponce tombait fréquemment et, avec les cendres répandues dans l'air, obstruait les voies respiratoires. L'atmosphère, en même temps, était fortement imprégnée d'acide sulfureux. Les passagers avaient de violents bourdonnements dans les oreilles, quelques-uns étaient près de suffoquer et toutes les poitrines étaient lourdement oppressées. Une somnolence étrange, stupéfiante, contribuait encore à rendre la situation plus horrible, plus épouvantable. En même temps, la boussole avait des déviations folles.

Les trois quarts des passagers s'attendaient absolument à assister à la fin du monde.

Mais ce n'était encore là que le commencement des angoisses.

Quand la nuit noire eut tout envahi, le "Nantes" fut soumis à une suite non interrompue de tremblements de mer, sorte de remous terribles qui jetaient le navire tantôt sur un flanc tantôt sur l'autre. Pendant ce temps, les éclairs traversaient les ténèbres à court intervalle. Sept fois la foudre s'abattit sur le mât et chaque fois suivit le fil conducteur du paratonnerre, par-dessus le vaisseau, pour se perdre dans les abîmes de la mer.

Les coolies roulaient les uns sur les autres et, durant les courts moments où la mer était calme, on entendait sans cesse le "La illali, la illah," prière au Dieu de l'Islam.

Comme le navire n'avait pas cessé d'être sous vapeur, il était à craindre que la machine ne refusât le service parce que la boue envahissait tout.

Rarement l'aurore fut acclamée avec plus de bonheur que le matin du 28 août 1883. La pluie de pierre ponce durait toujours; mais, avec le jour, le steamer parvint à quitter le golfe. Tous les arbres étaient tombés, soit par le poids de la boue, soit directement enlevés par le terrible raz de mer. De tous côtés, la mer était couverte de pierres ponces ; l'entrée de la baie était fermée par des îles s'élevant à trois mètres au-dessus des eaux ! Il n'y avait qu'un moyen de sortir de là, c'était de pénétrer à toute vapeur à travers les îles de ponce ! Bientôt l'obstacle est brisé, le. navire passe, tandis que derrière lui le passage se referme comme par enchantement.

Page 1