A qui ces relations rapides ont-elles surtout profité
50. Que peut-on dire sans crainte d'être démenti par personne ?
Onzième Leçon.
L'Intelligence et le Cœur des Animaux.
La Panthère.
Félou n'avait encore que trois à quatre mois quand, à Médine, M. le docteur Leblanc l'acheta d'une caravane de Maures au prix de huit guinées payable en étoffes de coton.
Son nom Félou, qui est celui des cataractes que le fleuve Sénégal forme près de la ville susdite, lui fut donné en l'honneur de cette curiosité naturelle.
Car c'est de Médine au Sénégal qu'il s'agit.
Ne se connaissant en cette sauvage solitude d'autre ennemi à craindre que l'ennui, le docteur, dans un but de distraction, s'entourait de toutes les bêtes possibles. Déjà lionceaux, guépards, antilopes, gazelles et chats-tigres vivaient là en assez bonne intelligence. Le filleul de la cataracte avait sa place marquée dans ce petit paradis. Félou était une panthère, un mâle.
Félou, quand on l'acheta, était non seulement fort doux,
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mais très craintif ; le bruit surtout l'affolait. Dans ses peurs, il courait chercher la protection du chien de M. Leblanc, chien avec lequel il eût voulu toujours jouer; il ne voulait pas davantage quitter son maître et passait la nuit dans la chambre à coucher de celui-ci. C'était un trio d'amis. Félou était même trop affectueux, ou du moins trop démonstratif. Tout le monde sait que si le chat se fait une patte de velours, il n'a pas le même pouvoir sur sa langue qui est toujours une râpe. Il en est de même de tous les animaux de la race féline. Or, le jeune Félou, en bête affectueuse et bien élevée, venait chaque matin souhaiter le bonjour à son maître encore au lit. " J'étais chaque matin réveillé — raconte celui-ci — par la sensation fort désagréable d'une râpe qui me raclait les joues." C'était Félou qui le léchait.
Les deux amis durent faire chambre à part. L'animal eut la sienne, construite exprès dans une cour voisine. Mais cet isolement lui pesait ; il tirait sa tête du collier et, par une échelle appuyée à une terrasse, montait chez son maître. Quant à s'enfuir, Félou n'en montra jamais la moindre velléité.
Le bruit d'un couteau frappant sur une assiette donnait à Félou le signal toujours obéi du repas. On lui mettait son couvert. LTn quartier de viande qu'on lui eût jeté comme à un chien n'eût excité que son mépris. Il lui fallait de petits morceaux bien découpés. Dans ces conditions de recherche et d'élégance, il eût avalé un mouton, quoique ce ne fût pas une bête vorace. ''Parfois, je m'amusais à lui présenter un morceau de viande dans ma main fermée, et je le voyais alors prendre une foule de précautions pour ne pas me mordre les doigts."
M. Leblanc quitta Médine pour Saint-Louis, emmenant Félou ; puis, envoyé à Gorée, y alla seul. La panthère, mise en cage, devait suivre de près sur une goélette. Par malheur,
la barre du fleuve, devenue impraticable, retint le bâtiment immobile à une lieue de terre. Mourant de faim, Félou. brise sa cage, se jette à l'eau, aborde, et, voyant une maison qui, par la fenêtre ouverte, lui envoyait le rayonnement d'une lumière intérieure, il y court en vrai panthère civilisée et, d'un bond, fait son entrée. Deux blancs dînaient. Se frotter contre eux, sauter sur la table, enlever le rôti et disparaître par où elle était venue, ce fut, pour la bête, moins long à faire qu'à raconter.
Le lendemain, sur le bruit qu'une panthère errait autour du poste militaire et l'avait même attaqué, nombre d'officiers se mirent en chasse. Félou, dès qu'il les aperçut, courut à eux faisant le beau. Une décharge de fusils et de revolvers le fit rentrer dans la brousse, d'où il fut impossible de le déloger.
Cependant un ami de M. Leblanc, flairant un malentendu, et soupçonnant que c'était l'élève-ami du docteur qui, pour son malheur, faisait ainsi parler de soi, s'en fut à sa recherche, armé d'un fusil et muni d'un quartier de viande. "Félou! Félou ! " criait-il, et à chaque appel une plainte répondait des broussailles mais rien autre n'en sortait. Le chasseur eut l'idée que son arme pouvait effrayer l'animal, et alla la cacher à une certaine distance. Comme il revenait, la panthère dont aucun bruit n'avait annoncé l'approche, se dressa devant lui pour prendre le quartier de viande suspendu à son épaule et qu'il s'empressa de lui abandonner.
Huit jours après, le pauvre animal arriva à Gorée chez son maître.
" Ce fut pour nous deux une grande joie," raconte celui-ci. " Il se dressait, se frottait contre moi, en poussant son rauque ronronnement ; il refusait de me quitter, se mettant en travers de la porte pour m'empêcher de passer, si je voulais sortir. Je m'installai avec lui sous une vérandah et je dus m'occuper de lui toute la journée ; car dès que je me mettais à lire, il appu-
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yait ses grosses pattes sur le bras de mon fauteuil et même sur ma poitrine.
" Félou portait les traces de nombreuses blessures. Une balle s'était aplatie sur F omoplate, une autre sur le crâne ; néanmoins, tout cela était guéri. Mais il avait de plus une patte de derrière cassée. Le tibia était fracturé à sa partie moyenne, et le fragment supérieur sortait d'au moins cinq centimètres, ce qui n'empêchait pas l'animal de faire des bonds de quatre à cinq pieds de haut.
" L'os était parfaitement blanc et ne présentait aucune trace de nécrose, dit le docteur Leblanc, je tentai donc la réduction de la fracture ; et certainement, durant cette opération, mon brave Félou se rendait parfaitement compte que c'était pour son bien ; car pendant les efforts d'extension que j'étais obligé de faire, il faisait bien d'affreuses grimaces, mais pas le moindre mouvement violent, pas la moindre tentative pour me mordre. Je l'avais, du reste, solidement amarré par son collier. Sans aide, faute de gens de bonne volonté, je fis rentrer dans les tissus le fragment osseux et le mis en rapport avec l'autre. J'appliquai ensuite deux morceaux de carton et recouvris le tout d'un bandage. Dans mon impatience, huit jours après, je le dépansai, et quelle ne fut pas ma surprise de voir la plaie complètement cicatrisée ! "
Et comment cela finit-il ? Comme finissent toutes les histoires de marins, par une séparation. Séparé pour toujours cette fois de son maître, Félou ne le fut pas pour longtemps. Son caractère s'aigrit, il devint farouche, on dut l'enfermer ; en deux mois il mourut de marasme.
Questions.