Que ferait-on si l'on avait peur de tout
Vingt-deuxième Leçon.
En Ballon! (suite).
Ayant quitté la terre à 5 heures 20 minutes de l'après-midi, nous nous trouvions, dix minutes après, à 600 mètres de hauteur. Dès notre départ nous volons avec une vitesse de 7 mètres 35 centimètres par seconde, ou de 26 kilomètres à l'heure.
Le thermomètre, qui marquait à l'ombre 24° (24° centigrade = 75 Fahrenheit) au départ, en marque 23 à 400 mètres et 25 à 600.
Lorsque nous passons au-dessus de la gare du chemin de fer de Pensylvanie, nous entendons distinctement le bruit des locomotives et des manœuvres. Tous les bruits de Washington se laissent percevoir ; remarque assez curieuse : de tous les bruits, ce sont les aboiements des chiens qui dominent le murmure terrestre.
La grande ville s'est éloignée. Nous planons maintenant au-dessus de plaines verdoyantes délicatement nuancées. Les moindres objets se dessinent avec une netteté remarquable. Mais à cette heure une brume très légère s'étend comme un voile transparent sur la campagne ; ce voile est plus épais vers l'ouest. Sous cette gaze légère, la nature chante. Quelques oiseaux murmurent leurs notes du soir. Le bruissement des cigales forme le fond de la mélodie. Les grenouilles jettent au loin leur aigre coassement.
Nous traversons maintenant l'air silencieux avec une grande lenteur : 220 mètres par minute ou 3 mètres et demi par seconde. Au sein de l'immense paix qui nous environne, l'aérostat, avec ses cordages tendus, semble porté par le souffle aérien, une vaste lyre que des sylphes invisibles transportent au sein des cieux étonnés. On voit l'ombre du navire aérien flotter sur les prés, les champs et les bois. Plus tard, notre ombre s'éloigne à mesure que le soleil descend, jusqu'au moment où le soleil et l'aérostat se trouvant sur une ligne horizontale, ne permettent plus d'ombre, et où même le soleil descendant au-dessous de nous projettera notre ombre en haut. Il faut être en ballon pour ne plus voir son ombre à ses pieds, mais à sa tête.
Nous passons à 5 heures 25 minutes au-dessus d'Alexandrie (Virginie). Toute la population nous acclame. Nous remon-
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tons un peu dans une couche d'air plus fraîche, et notre vitesse s'accroît : 376 mètres par minute, 6 mètres 27 par seconde.
Au-dessus de la gare d'Alexandrie, le ballon commence à descendre, et nous jetons du lest pour maintenir l'équilibre : mais tout à coup nous sentons du sable qui nous tombe en poussière sur la tête et nous enveloppe d'un léger nuage : c'était notre lest, qui, descendu moins vite que nous, retombait sur nos têtes ! . . . Nous distinguons un orage très étendu dans le lointain, à l'horizon du sud-est. Le tonnerre gronde et des éclairs sillonnent en zigzag cette partie du ciel. L'air frais a ouvert notre appétit. Nous nous donnons le rare plaisir d'un petit goûter de fantaisie accompagné d'un généreux vin de Hongrie : la salle à manger est plus vaste que celle de Socrate, l'air y circule librement, et le plafond est inaccessible ; mais les convives y seront toujours plus rares que chez le philosophe athénien. Des brises embaumées s'élèvent vers nous du sein des campagnes, le soleil nous dore de ses rayons et notre esquif aérien file, silencieux.
Nous arrivons au-dessus des bois qui avoisinent Mount- Yernon où dort de son éternel sommeil l'homme sans peur et sans reproche qui a donné l'indépendance à son pays. Une immense et frappante tranquillité nous environne. Le calme serait absolu sans le murmure des insectes et des oiseaux qui s'élève jusqu'à nous, et sans les grondements du tonnerre qui s'est rapproché. Cependant notre vitesse s'est encore accrue : elle est de dix mètres par seconde ou de 36 kilomètres à l'heure.
L'orage que nous avons remarqué depuis longtemps se passe évidemment dans la zone en laquelle nous voguons. Nous sommes attirés par lui, et nous nous rapprochons l'un de l'autre avec la vitesse de deux trains venant à la rencontre. Nous approchons toujours des nuées orageuses. La foudre et les éclairs s'avancent. Le tonnerre gronde sourdement et de vagues lueurs s'allument et s'éteignent dans les nuées grises.
Au-dessous de nous, les bois déroulent leurs sombres paysages. Du haut de l'aérostat, les énormes quartiers de rocher qui trônent pittoresquement au milieu des arbres ressemblent à quelques-unes des montagnes de la Lune.
Terrifiés par l'orage qui s'approche les animaux se taisent, les oiseaux cessent de chanter, la cigale elle-même ne fait plus entendre son cri qu'à de rares intervalles. L'effrayant silence n'est troublé que par les grondements du tonnerre qui ressemblent au fracas d'une canonnade lointaine.
L'orage arrive maintenant avec une rapidité à laquelle nous ne nous attendions pas. Dans quelques minutes nous serons enveloppés. Nous hésitons, deux partis sont à prendre : nous élever assez haut pour passer au-dessus des nuages, ou descendre sans perdre de temps. Des deux alternatives qui se présentent à nous, la première est la plus dangereuse. Avonsnous assez de lest pour pouvoir nous élever au-dessus de cette couche de nuages orageux dont nous ignorons l'épaisseur ? En supposant que nous y arrivions notre aérostat aura-t-il la force de nous maintenir assez longtemps dans ces régions élevées de l'atmosphère pour que l'orage ait le temps de passer ?
Tandis que nous nous livrons à ces réflexions, le tonnerre gronde de plus en plus, les nuages sombres, dont quelques-uns sont couleur d'encre, s'accumulent autour de nous, les éclairs lancent leurs traits dans tous les sens : nous nous décidons à descendre.